Cela fait plus de deux semaines sans billet. Est-ce l'angoisse de la page blanche ? Pas assez de temps ? Rien à dire ? Est-ce qu'il fait trop chaud ? C'est la fin d'octobre, mais il fait si humide qu'on se met à suer aussitôt qu'on sort. Est-ce que la maison est trop encombrée de bric-à-brac ? Depuis plus de trois semaines nous partageons la maison avec les menuisiers qui rénovent notre cuisine; ils ont accaparé du sous-sol, de la salle à manger et de la salle de séjour. Leurs outils sont partout. Nous devons nous faufiler parmi eux pour trouver nos casseroles perdues dans le jungle qui était jadis notre demeure. Chaque matin, à 6h30 le travail commence par un nouvel assortiment de questions. Je dis oui et Chouchou dit non. Nous nous regardons interloqués et inquiets, et ensuite je dis non, et elle dit « non, n'est-ce pas ? » comme il va de soi. Je réponds non, mais c'est comme ça, c'est oui. La confusion continue, les menuisiers nous regardent et nous discutons. Je dis « Mais qu'est-ce que tu veux ? » Elle dit qu'elle ne sait pas. Je dis, moi non plus. Les menuisiers nous regardent les yeux de plus en plus écarquillés. Je ne sais comment ils supportent des bobos comme nous.
Juste après avoir résolu l'énigme du jour, Zanie, la voisine, entre dans la cuisine. Depuis la salle de séjour j'entends sa voix perceuse à percussion demander aux menuisiers de venir avec elle pour juste cinq minutes. Il y a une fuite aux toilettes. J'hésite entre intervention héroïque et fuite lâche, mais les mots comme « Bonjour Zanie. Quelle surprise ! Est-ce que vous voulez une tasse de thé vert ? Je mettrais de l'eau sur le poêle pendant que Freddie et Carl travaillent. Aujourd'hui ils vont peindre la cuisine », ils ne me viennent pas à l'esprit. Par contre, deux mots se répètent en boucle haut et fort, « Zanie ! NON !! ZANIE !! NON !!!»
Pour éviter une embrouille, je les laisse se débrouiller tous seuls. Le menuisier adjoint lui parlent à la voix humble, patentée et patiente. « Non, madame j'aimerais bien vous aider, mais je suis ici au compte de mon chef. » Elle insiste et répète que cela ne durerait que cinq minutes. Le menuiser chef vient à son secours, « Non, madame je ne sais rien de toilettes. Je connais un très bon plombier. Je peux vous donner sa carte de visite. » Elle insiste, insiste et insiste. Il écoute, écoute et écoute, mais il finit par couper court à la discussion, « Non madame, je ne peux vous aider. D'ailleurs nous sommes déjà en retard. »
Ensuite, je cherche notre chat Victoire. Pauvre bête. Il a une très mauvaise haleine à cause d'une infection dentaire. Quand il me voit le compte-gouttes à la main, il se détale. « Viens. Viens ici. Viens ! Petit monstre ! Reste tranquille et ne bouge pas ! » Je l'attrape et essaie de lui faire avaler sa médecine, mais le petit tigre met l'une de ses griffes acérées dans la cuticule de mon petit doigt. « Aïe !! »
Enfin, les tâches ménagères finies, j'essaie de me débarrasser de tout ce bric-à-brac mental et m'installe dans mon fauteuil. J'allume l'ordinateur, examine mon compte de courriel et essaie d'écrire, mais je n'en ai pas envie. Est-ce le crayon ? Où est le crayon ? Où est mon bloc-notes ? Est-ce que mon écriture à la main est illisible ? Est-ce que l'ordinateur portable ne me plaît plus ? Si j'avais une vieille machine à écrire ? Cela ferait un joli tic, tac, bric, brac, clic, claque, claque sur le papier. Serait-il plus pratique d'écrire avec une machine à écrire parce qu'un billet serait écrit et imprimé à la fois et ensuite prêt d'être examiné. Ce serait formidable ! Mais une vieille machine à écrire, une machine que je détestais à l'université, que je pensais ne valait rien, vaut plus de mille dollars aujourd'hui !
Au milieu de ma rêverie, Ronronfleur vient s'installer sur mes genoux. Comment puis-je écrire avec un chat qui se met entre moi et l'ordinateur ? Je mets une main sur son corps qui ronronne et l'autre cherche le souris sur le bureau et malheureusement elle chasse la tasse de thé au sol. Ronronfleur prend panique. Je la tiens et lui dit, « Ne me quitte pas, ne me quitte pas Ronron. Ronron ! J'ai besoin de ton ronron calme ! » C'est trop tard. Elle me quitte et je regarde un instant tout le bric-à-brac qui m'entoure, pousse un soupir, et me lève pour aller au travail.
Dans le ventre des moineaux / El vientre de los gorriones
Il y a 5 jours