mardi 19 août 2014

invocatio

In nova fert animus mutatas dicere formas
corpora; di, coeptis (nam vos mutastis et illas)
adspirate meis primaque ab origine mundi
ad mea perpetuum deducite tempora carmen.

(Ovide, Les métamorphoses)

Ah, invocātio, l'action d'invoquer, d'appeler à l'aide par des prières. Sans le dictionnaire, j'aurais été perdu dès le premier mot. Ovide appelle aux dieux de respirer sur son poème (pour) emmener d'en haut un chant sans arrêt, une composition des vers tissée des mots comme le mot carmen veut dire en Latin, et une incantation sur les formes changées en nouveaux corps -- les métamorphoses. Elles sont partout, touchent tout, n'épargnent personne, même pas l’œuvre d'Ovide, qu'il appelle meis coeptis, son commencement.

Tout est commencement et immortalité chez Ovide. Dès l'origine du monde à son propre temps Ovide y a tissé les mots "mon", "perpétuel", "emmené d'en haut", "temps" et "chant". C'est un monde et un chant sans fin, même si nous autres êtres humains en ont un bien trop bref.

Et c'est comme ça que je vous convoque encore une fois chez moi. Je recommence. Je change. Je suis toujours le même.

Amitiés,
Ren du Braque

dimanche 3 février 2013

La lundiphobie des vieux célibataires

Lundi matin, fatigue, trop fatigué pour quitter le lit à bonne heure, je me suis traîné en bas à sept heures moins le quart, à peine assez de temps pour préparer le café et me réveiller avant la conversation hebdomadaire avec Mme Tourville. Heureusement pour moi elle était en retard de cinq minutes; malheureusement pour elle je n'étais pas prêt avant 7 heures 10 minutes.

Elle était fatiguée parce qu'elle faisait de la raquette dans les Pyrénées avec son association de randonneurs. Elle parlait et parlait — Ô j'étais terrible, mon esprit vagabondait dans les montagnes de fatigue. Souvent je me suis demandé, « Est-ce que je comprends ce qu'elle dit ? » j'ai beau dire des « oui » et des « d'accord », je me perdais dans mes pensées — et elle parlait et parlait.

Je me souviens d'un drame de son week-end. Un jeune couple de fumeurs ont obligé le groupe à attendre alors qu'ils cherchaient des cigarettes en Espagne. Ces tiges de mort s'y vendent moins chers. Mais les montagnes sont les montagnes, inflexibles, indifférentes, invariables. Les ingénieurs les creusent des tunnels, qui deviennent infranchissables dans les temps rigoureux. Le jeune couple a dû détourner la montagne pour atteindre le pays où on ne taxe pas les cigarettes alors que le groupe de randonneurs s'inquiétait de leur sort.

Il lui est arrivé un autre drame, celui du vieux célibataire. Quel est la traduction de cette locution en anglais ? J'ai cherché à travers mon cerveau, en répétant « vieux célibataire ». Elle m'a rappelé que le sobriquet était un peu péjoratif. Lui était particulier, un peu bizarre, et très enfermé dans sa petite bulle.

Le groupe, par reconnaissance de la générosité du propriétaire qui a offert au groupe de se loger dans sa maison de vacances, prenaient mille soins d'assurer la propreté du lieu, tandis que le vieux... ah c'est "old bachelor" en anglais... célibataire se vaquait à ses affaires privées, dans sa chambre. Tout le monde le regardait d'un oeil discret et indulgent. Le pauvre passe trop de temps seul. Il ne sait plus s'intégrer dans la vie des autres. Or quand Mme Tourville a passé l'aspirateur (c'est "vacuum cleaner", Mme Tourville) dans sa chambre, il s'est réveillé de son inertie et a demandé s'il pouvait aider.

« Tu vas bien, Go ? Tu a l'air fatigué. » En fait, oui. J'étais très fatigué. La veille au soir j'ai parlé du Shakespeare (voir le billet précédent). Ce n'est pas marcher avec des raquettes ou fumer un ou deux paquets de cigarettes. En fait, je pense que c'est plus exténuant. Au début, quand l'animatrice m'a dit qu'on n'allait pas parler du deuxième citoyen, qu'il n'était pas important de distinguer l'un de l'autre, je sentais une charge électrique me frapper comme le foudre contre le paratonnerre. Mon intérieur a commencé à fondre comme la lave dans un volcan sur le point d'entrer en éruption. Bien que je sois arrivé de me faire comprendre, voire me faire respecter, le mal a été fait.

Je sentais bien fatigué, mais à la fois soulagé après un grand effort. Pourquoi suis-je ainsi ? Passe-je trop de temps seul, comme un vieux célibataire ? Sais-je encore me comporter auprès des autres ?

Ensuite on a changé de langue. J'ai lu un article sur le Phô, la célèbre soupe vietnamienne. Elle est composée d'un bouillon de boeuf, des nouilles de riz, mélangée avec du viande de boeuf, du tripe, d'oignons. Serait-elle inventée ou influencée par les français ? Ils ont commencé l'élevage des boeufs dans le pays. Son nom, phô, qui se prononce feu, serait-il l'imitation vietnamienne du pot-au-feu ? Personne ne sait.

La soupe se servent au petit déjeuner pour la classe ouvrière, comme la soupe aux oignons était l'aliment de base des ouvriers de Lyon. Il est indéniable que les deux cultures se mélangent dans la soupe. D'ailleurs, je viens de trouver dans le dictionnaire l'expression, « Être pot-au-feu ». C'est-à-dire aimer avant tout le calme et le confort du foyer. Et voilà encore une fois une ressemblance. Quand on aspire bruyamment du bouillon et des nouilles, il y a là ce confort et calme dans les restaurants, au service efficace, affairé et presque rude. Mais on y pardon tout parce que c'est de la famille. Les vietnamiens sont discrets, chaleureux, gracieux, calmes. Tout le monde est accueilli de la même manière, même les vieux célibataires. Quelquefois quelques-uns du restaurant font pause au dehors pour fumer des cigarettes. Seraient-elles de l'Espagne ?

Pour terminer notre conversation, j'ai aussi lu un article qui s'appelait "Lundiphobie" ou la phobie du lundi. « Est-ce que tu as peur de— » « Mardi, j'ai peur de mardi. » elle m'a dit. Et c'est bien naturel. Elle ne travaille pas les lundis. Moi, je suis lundiphobe. Je ne dors pas bien dimanche soir. Des inquiétudes me hantent. Parfois les volcans entrent en éruption dans mon for intérieur. Lundi matin, je préférerais énormément de rester chez moi dans le lit en me vaquant à mes affaires.

Mais, les lundis suivront toujours, inflexiblement, invariablement, les dimanches. Donc il faut m'y habituer, mais comment vaincre ma lundiphobie ?

Ben, faut-il passer l'aspirateur ?

lundi 28 janvier 2013

Un gros orteil récite ses lignes

J'ai beau essayer d'écrire un billet cette semaine, les mots et les idées ne se sont pas arrangés. En attendant l'inspiration, j'ai lu une tragédie de Shakespeare, Coriolanus, pour assister à une réunion où on parlera de cette pièce. Ce sera la deuxième fois que j'essaie de rejoindre d'autres amateurs de Shakespeare. La première fois, oh là là, quel désastre. Si parler aux autres est comme donner une représentation de sa propre pièce, improvisée devant le public, la première fois j'ai donc dû quitter la scène sous les huées de la foule tyrannique.

Ô comment je voulais qu'une peste de furoncles les infectât du pied au crâne. Cette expérience était si traumatique que j'ai laissé tomber Shakespeare. Cette semaine est la première depuis un an que je lui rends visite.

Il est impossible de décrire une pièce de Shakespeare. Elles sont si riches, si complexes, mais si simples. C'est comme si on voulait décrire l'univers dans une phrase. Quand même cela n'empêche à personne de déclarer ses opinions là-dessus avec une autorité absolue.

Déjà l'animatrice nous a cité quelques passages où Shakespeare a l'air de s'indigner contre le patriarcat romain, mais on pourrait également dire qu'une plus grande tragédie arrive quand la voix du peuple ou d'un individu est noyée sous le flux des mots des démagogues, des tribunes myopes ou des membres d'une association.

Quand j'assisterai à cette réunion, je crains d'éprouver encore une fois l'humiliation précédente. J'imagine qu'il serait similaire à l'humiliation subie par le second citoyen dans la première scène. En s'opposant à la foule qui réclamait la mort de Coriolanus, il leur demandait, « Considérez-vous quels services il a fait pour son pays ? » En effet, je vais demander que l'on considère tout détail et chaque geste de la pièce, et si cela détourne la foule de leurs petites obsessions, ils vont me conspuer comme le premier citoyen a réduit tout mérite de Carolianus en répondant au deuxième, « Il l'a fait pour faire plaire à sa mère et se montrer à part fier. »

Ensuite quelqu'un d'autre entrerait en scène pour me faire taire quand je serais en train de dire que c'est le deuxième qui est le plus raisonnable et nuancé. Il défend Coriolanus, mais il explique au patriarcat, mieux que la foule, comment la plèbe souffre. Je resterais bouche bée comme le deuxième quand Memenius, un sénateur romain, a répondu que « l'état Romain dont le cours suivra le chemin qu'il prendra en brisant dix mille mors de plus fort lien que votre entrave peut jamais apparaître. » A ce point, je me mettrai en colère pour un final cri de désespoir, comme le deuxième a déclaré avant d'être effectivement muselé, « Si les guerres ne nous avalent pas, ils (les nobles ou les autres membres) nous mangeront ; et voilà l'amour qu'ils nous portent. »

Tout au long de la pièce Shakespeare décrit l'intellect humaine comme l'expression du corps. Je me demande ce qu'on va penser de la célèbre parabole du ventre que Memenius a prononcée pour calmer la foule. Selon l'histoire, les membres du corps se sont révoltés contre le ventre qui ne faisait rien d'autre que de consommer tout tandis que les autres extrémités crevaient. Infiniment plus rusé que les citoyens, Memenius a fait patienter la foule jusqu'à ce que l'exaspération leur prive de toute raison et qu'il apparaisse beaucoup plus sage quand il dit « Vrai est-il ... que je reçois toute la nourriture d'abord ce dont vous vivez; et juste est-il / car je suis l'entrepôt et le magasin du corps entier. Or, si vous vous souvenez, j'en envoie par les fleuves de votre sang, même à la cour, au coeur, et à la siège du cerveau ... de moi (les membres) reçoivent cette forme naturelle de laquelle vous vivez ... de moi vous recevez toute la farine et vous ne me laissez que du son. »

Il a ensuite ajouté que les nobles étaient le ventre et la foule les membres mutinés. Il était habile, non ? Le deuxième citoyen, qui ne savait quoi répondre, était ensuite assimilé au gros orteil de la foule.

« Moi, le gros orteil ? Pourquoi le gros orteil ? » a-t-il demandé à Memenius.

« Car, étant le plus bas, mauvais, pauvre de toute cette sage rébellion, tu va en avant. »

Et cela n'est que la première moitié de la première scène, et le deuxième citoyen ne revient pas sur scène sauf pour quelques lignes. Pire encore il devient indistinct des autres. Les évènements du drame et les personnages plus grands l'avalent. Malgré tout il a pu dire des phrases magnifiques. J'espère aujourd'hui en dire autant que lui avant que les autre ne m'avalent.

Post Scriptum. Pendant la réunion l'animatrice n'a pas même reconnu l'existence du deuxième. Elle l'a assimilé au premier. Il a été effacé de la pièce. Une tragédie, quoi.

jeudi 17 janvier 2013

Quelque chose pour les canards

Il y a des fois où la compréhension échappe à notre conscience. En écrivant nous essayons de tracer des sensations avec des mots, mais entre le sensible et l'insensible le sens s'efface. Soit les mots disparaissent soit le sens s'évapore. Nous nous impatientons de nous trouver bien bercé dans le confort d'un ordre céleste, mais ce sens, c'est souvent mutilé, non, c'est amputé de l'âme. C'est ce que j'ai découvert pendant la conversation de mardi soir.

« Je suis impatiente », Mlle Tuaculpa m'a écrit, « de discuter de ces Thaïlandaises ! » J'étais content de lire cette phrase, parce que je ne savais si je frôlasse le mauvais goût. Ces Thaïlandaises, mon Dieu, elles ont un goût extrêmissime ! Peut-être un tel sujet ne serait pas approprié pour un échange linguistique, mais n'importe quel sujet peut nous faire déborder nos faiblesses, nos noirceurs, et nos tristesses. Et cela est absolument nécessaire pour me lier d'amitié avec mes correspondants.

Moi aussi, j'étais impatient de discuter avec elle. D'habitude nous parlons pendant deux heures. Ce soir-là, nous parlions deux heures et un quart. Et c'est un plaisir, un grand plaisir, juste d'avoir le temps et une amie avec qui je peux échanger en anglais et français sur des sujets qui passent par tout l'éventail du plus frivole au plus grave. Certainement nous avons tout parcouru les deux extrêmes chez ces Thaïlandaises.

Selon l'article Why Thai women cut off their husbands' penises (Pourquoi les thaïlandaises coupent les pénis de leurs maris), "Il est devenu en vogue dans les années 70 parmi les femmes humiliées d'attendre jusqu'à ce que leur mari tricheur s'endorme pour qu'elles puissent vite sectionner son pénis avec un couteau de cuisine." Puisque une maison traditionnelle thaïlandaise, bâtie sur des poteaux, est au-dessus du jardin où la famille élève des cochons, des poules, et des canards, quand une femme coupe le membre de son mari, elle le jette par la fenêtre où il pourrait être saisi par un canard. Cela explique l'adage des hommes qui s'inquiètent du bien-être de leur vie en couple, "Je dois rentrer à la maison ou les canards auront quelque chose à manger".

L'article expliquait comment les chirurgiens ont appris sur le tas à réparer le membre mis au rebut. J'imagine que les hommes du monde entier doivent beaucoup à eux. Aujourd'hui nous autres hommes pouvons dormir plus tranquillement, en sachant que notre membre très fragile et sensible pourrait être réparé le cas échéant. Ce qui reste inexpliqué, bien que le chercheur ait posé la question, est pourquoi les couples restaient mariés.

Le chercheur a bien énuméré pourquoi les amputations se produisaient : crise financière, consommation excessive de drogues et d'alcool, et humiliation publique de la femme en raison d'une seconde femme ou d'une concubine. Également il a décrit comment le délire d'amputation a gagné l'ampleur d'une épidémique : Les femmes qui encourageaient d'autres femmes à commettre cet acte aggravaient l'épidémique... (qui était) une rétribution à la mode dans un pays où la fidélité est une valeur très appréciée. Voilà pourquoi et comment, mais de explication pour la continuation du mariage.

« Ils se sentaient », m'a dit Mlle Tuaculpa, « coupables ». Je voulais accepter cette explication. Elle avait l'air tout raisonnable, mais j'étais troublé. « N'y a-t-il pas un petit crime ici ? » Mlle Tuaculpa pensait que ces maris ont bien mérité leur punition. Encore une fois je me suis opposé à cette justice à la frontière sauvage. En occident, j'imagine que ces femmes seraient punies. En outre les raisons offertes pour le sectionnement ne sont pas du tout légitimes. « Tu veux dire que si je faisais faillite ma femme aurait le droit de me couper la tête ? »

« La raison pour cet acte, c'est qu'ils les ont trompées » elle m'a rassuré. « Mais non. Le chercheur a dit qu'il y avait trois causes. Si c'était uniquement une histoire de tromperie, j'espère qu'on nous le dirait clairement, mais selon le texte la tromperie n'était que la troisième raison. Ni la première, ni la seconde ! La troisième ! »

En fait, il faut qu'il y ait une autre raison que notre célèbre culpabilité occidentale. Peut-être les femmes voulaient dire, « Tiens, mon mari, tu m'appartiens. Si tu ne veux pas être mon mari, je ne te laisse pas te lier avec quelqu'une d'autre. Si tu ne veux pas utiliser cet instrument avec moi, personne ne va pas en avoir accès. C'est à moi, mon mari ! » Et par cet argumentaire les maris restent avec leurs femmes et les femmes restent avec leurs maris quoique défaillants qu'ils soient.

Mlle Tuaculpa acceptait cette explication.

En poursuivant ce raisonnement, il faut dire que dans un mariage le membre en question, bien qu'il soit le mien, n'est pas à moi. Il est à ma femme. En le coupant, les Thaïlandaises revendiquaient leur droit d'exclusivité. C'est-à-dire un mariage, c'est ce membre.

C'est possible, mais ce raisonnement semble abrégé. Au coeur de cet acte est une vengeance inadmissible, la loi Talion, un oeil pour un oeil, un membre pour le mépris de l'amour. Dès que la vengeance a été assouvi, les couples ont pu résoudre leurs différends, et, je ne sais comment, la vengeance s'est transformée en justice.

Quand je pense à mes différends avec ma famille et mes amis perdus, je songe parfois à la vengeance. Je raisonne, polémique, me fâche en énumérant les griefs dans un procès interminable qui se joue dans ma tête. A la fin de toute plaidoirie, je déclare, « Voilà comment j'ai découvert que mes amis se moquaient toujours de moi tandis que je leur étais toujours un ami fidèle. Voilà comment je leur ai demandé pardon, en m'accusant d'être une personne embêtante. Mais pour ma défense, je suis leur ami, fidèle, honnête. Malgré leurs insultes, je leur prendrai toujours pour mes amis, pas pour des rivaux ni des souffre-douleur. Voilà comment toutes ces années je pense encore à eux, et maintenant qu'ils se sont établis comme mari, père, propriétaire, actionnaire, ils ont laissé tomber notre amitié avec cette attitude qui annonce combien je suis embêtant, ennuyant, inconvénient. La dernière chose que mon meilleur ami m'a dit était qu'il lisait la bible. Et pourquoi ? Pour se moquer des conservateurs en citant les béatitudes, en effet. Il ne reconnaîtrait pas la charité, si elle s'est clouée sur une croix. Il serait le premier à cracher au visage de Christ, si cela lui arrangeait. Et il est si snob, si altier, qu'il lui serait impossible de me traiter en égal. Sa supériorité exige qu'il me traite comme un lépreux bizarre. Oui je suis bizarre. Oui, je suis braque, insensé, parfois, souvent, presque toujours, mal coiffé et malpropre, mais lépreux ? Voilà sa charité ! Pour qui est-ce qu'il se prend ? »

Après l'énième procès qui se termine par l'énième cri pour vengeance, je deviens sage et essaie de tout oublier, mais ni l'amitié ni la vengeance ne s'efface. Je me demande comment on peut réparer les relations coupées par les affronts, les blessures et la brutalité. La seule remède que j'ai trouvée est de s'abstenir, parce que le contact mène à des répétitions d'hostilités ou sourdes ou renouvelées. Pire encore c'est cet espoir dans un avenir où le bonheur serait de retour, mais ce n'est rien d'autre qu'un abandon silencieux et glacial. L'ami et l'ex-ami sont trop bien protégés dans leur cuirasse impénétrable pour retrouver le noeud de bonheur qui les a enlacés ensemble au début de leur amitié.

En contemplant ces Thaïlandaises par rapport mes relations, je deviens admiratif. Dans cette violence elles ont pu briser leur cuirasse et celle de leur mari. Elles ont purgé leur mélange toxique de colère, haine et douleur en disant à leur mari, « Tu vois combien je souffre à cause de toi ! Je suis ta femme et tu me prends pour ta bonne ! Tu me blesse au point que je craque et maintenant tu vas sentir la peine que tu m'as fait souffrir ! »

Moi, à l'époque où Chouchou me donnait de la peine, capricieusement, je lui décrivais comment je souffrais dans mes courriels quotidiens. Je prenais un grand soin de ne pas la blâmer, mais plutôt de lui faire voir comment nous essuyions quotidiennement les mêmes affronts, les mêmes blessures et la même brutalité. Petit à petit grâce à mes efforts soutenus et malgré le désespoir qui m'a hanté ces jours-là, elle a compris comment la vie et quelquefois elle me malmenaient. La cuirasse tombée, nous vivons désormais en paix.

Mais dire que dans le for intérieur de beaucoup de femmes soit en Thaïlande soit dans n'importe quel pays serait cette vengeance à couteaux tirés ! Bien sûr, je préfère la justice à la vengeance, mais quand même j'ai perdu trop d'amis et toute ma famille dans ces conflits. Et je suis au bout de mon rouleau pour trouver une résolution. Quoi faire ? Comment sortir ?

Où est-il, mon bistouri ? Je fais une incision. Voilà le membre revanchard de mon âme, mais où le mettre ? Tiens. Ici, viens ici mon petit. Coin, coin. Coin, coin, coin. J'ai quelque chose pour toi.

Tiens ! Un canard.

jeudi 10 janvier 2013

L'absentéisme d'à présent

Sept jours déjà ?

En lisant deux articles du New York Times'In Praise of Messy Lives,' Essays by Katie Roiphe (l'éloge des vies en désordre) et Cultural Studies: On 'Mad Men', The Allure of Messy Lives (Études culturelles: De 'Mad Men', Les attraits des vies en désordre) dont le sujet m'a rappelé de ce projet d'écrire au moins une fois par semaine, en me préparant pour ma conversation de mardi soir... Mon Dieu ! Quel bordel, cette phrase. Désolé, très désolé. Je recommence. J'ai lu deux articles du New York Times et j'avais une histoire à raconter pour M. du Braque. Les articles portent sur l'indiscipliné, l'incontrôlable, l'inconstance, le désordre, et la joie d'une vie de bordel. L'histoire ? Vous verrez.

Selon Katie Roiphe, nos vies sont trop bien réglées. Nous — mais qui est ce nous ? Ce n'est pas tout le monde. C'est une certaine plage de société. C'est un nous qui est discipliné, maîtrisé. Un nous qui sourit quand il le faut, surveille les enfants, s'enthousiasme pour la liberté que la technologie nous procure, s'indigne contre l'individualisation, crie contre l'injustice, et crie encore contre la hausse des impôts, un nous qui a l'air suffisant, qui sait profiter de l'instant — nous nous rebellons contre les moeurs conventionnelles mais, à la limite, notre rébellion est bien rangée dans les rayons d'une chaîne de supermarchés bio. Elle craint qu'entre la consommation bien taillée à nos excentricités et les activités d'épanouissement personnel, nous n'ayons oublié de nous épanouir.

Encore une fois, désolé, j'ai mal traduit la dernière phrase. Elle dit que nous avons oublié de profiter de l'instant présent (carpe diem, seize the day, Be Here Now!). Peut-être je suis trop bien ordonné de penser uniquement au profit de l'instant. Tout le passé, le présent et le futur, j'y pense. Même un petit instant pris dans une photo me rappelle de toute ma vie. C'est plus fort que moi.

Par exemple, la semaine dernière, le département des ressources humaines m'a demandé de choisir trois photos sur huit prises par leur photographe professionnel. En visionnant les photos, je me suis souvenu de la séance dans une pièce sombre avec un photographe roublard aux cheveux lissé et son adjoint blafard. Il m'a fait tourner, poser, mettre la main dans la poche, naturellement, sourire. « Non, pas comme ça ! Sois heureux ! » Entre les déclics interminables, il m'a demandé si je voulais le tuer. Je n'y ai pas encore pensé, mais pendant que j'ai affiché un sourire gêné, l'idée m'a parue pas mal. Il m'a aussi demandé si j'aimais mon boulot, comme s'il s'attendait une réponse enthousiaste. A ce moment, toute pensée était d'une noirceur absolue.

Il n'était pas facile de regarder ou d'apprécier les images. A force d'un ennui continu devant l'écran, mes yeux étaient un peu injectés de sang. Mon sourire était figé à quelque part entre le malaise et une bonne humeur oubliée. Dans les dernières photos mon pantalon en velours côtelé se voyait en bas du cadre et la fermeture éclair n'était pas tout à fait fermée. Je sais qu'on a envoyé un courriel pour nous annoncer que ces photos représentaient une importante étape dans l'histoire de la compagnie. Nous nous présenterions désormais plus professionnels. On nous a conseillé de porter une chemise et une cravate. Nous, le nous de la compagnie, de la compétition, de l'efficacité, devrions au comble de l'impeccable. Moi, je me demandais où était le mal dans la photo non-professionnelle ? Je n'y étais pas beau, mais gai, correcte et souriant.

Et me voilà très insatisfait de mon apparence. Si j'avais fait juste un petit effort, j'aurais pu éviter encore une déception. Si on regardait ces photos, on dirait que le boulot ne m'intéressait pas du tout, que tout mon style vestimentaire contredisait ma bonne volonté affichée. Pire, en y regardant de plus près, j'ai vu que le deuxième bouton était déboutonné. Je ne sais m'habiller donc. Et si je ne sais m'habiller, est-ce que je suis compétent ?

Alors, il y a un brin de vérité dans la photo. J'ai l'air d'abandon et de négligence, mais quand même le désordre est mineur en comparaison de l'ordre de mes jours. Comme une horloge, je bois un café le matin, je mange une soupe le déjeuner, je fais le trajet au bureau à 9h30 et rentre à la maison à 19h. Et à chaque pas de ma journée, mon esprit est ailleurs.

Ms. Roiphe, qui a trois enfants de trois hommes, me conseillerait de m'abandonner plus. Aventures, cigarettes, alcool, sexe, fêtes, gueules de bois, lecture érotique des années soixante-dix ne seraient-ils pas plus intéressants que mariage, nourriture bio, café, fidélité, solitude, exercice et écriture absurde et autobiographique ? Si on se laisse abandonner au manichéisme de la question, il faut constater que le désordre du présent est plus intéressant que l'ordre quotidien. Mais le sous-entendu dissimulé derrière cette question, c'est que tout le monde doit se rebeller de la même manière. Rejeter tout ce qui symbolise l'ordre et embrasser catégoriquement et systématiquement le désordre. Si on se rebellait à la fois contre le bien-être et la rébellion du bien-être ?

Et maintenant j'ai révisé ce texte deux fois. J'ai corrigé le mieux possible mes fautes. D'autres pensées me sont venues et puis m'ont échappé. Il est drôle que quand je m'examine dans la glace, souvent bien que je soi mal rasé, que mes cheveux soient bien emmêlé, je n'y fasse aucune attention. Je suis comme je suis. Mais devant mes mots, ah devant la tournure de mes phrases et mon manque de style je me sens inadéquat et défaillant. Et la horloge sonne, la routine recommence. Je vais au bureau dans un style qui est comme je suis, mi-nu mi-habillé et tout à fait mal boutonné, un style absentéiste d'à présent.

mardi 1 janvier 2013

Le triomphe de la fourmi sur le renard

Dans le quatrième chapitre, qui s'intitule Style du livre On Writing Well (Comment écrire bien), William Zissner nous pose la question : En écrivant avec trop de simplicité m'effacerai-je de mon propre texte ? Sa réponse est brutale : "Peu de gens se rendent compte de la piètre qualité de leur écriture". Son conseil du chapitre précédent reste le même : coupez un texte de huit pages en deux et ensuite réduisez-le encore d'une page.

Mais si on en coupait trop, le texte serait dépouillé de toute personnalité, que le charme y disparaîtrait, qu'il aurait l'air d'un texte pour les enfants écrit par un enfant ? Il répond que l'écriture est comme la charpenterie. On enfonce le clou où il faut. D'abord on construit la squelette d'une maison avec précision. Après on ajoute les fioritures, sur les fondations solides. "Ajouter du style d'abord, c'est porter un postiche", écrit-il. A première vue, le potiche semble correct, mais à seconde il est déplacé. C'est faux. Pire l'écrivain perd ce qui lui est unique.

Ajouter du style, c'est se perdre. Mais être fidèle à soi-même, n'y a-t-il également un risque ? Son conseil m'a rappelé de la plaint sourde des étudiants de première année au cours de rédaction. On constatait alors qu'une écriture qui était conforme au point du vue de l'enseignant recevrait une meilleure note. Les déclarations qui semblaient évidentes à l'étudiant, seraient effacée sous une bulle rouge épaisse dans laquelle l'enseignant écrirait « Justification ? ». A chaque mot j'écrivais dans mon cours de rédaction, j'étais inquiet, embarrassé, tourmenté. D'ailleurs les enseignants se moquaient de nous. Une fois je faisais le trajet avec trois personnes entre ma ville natale et l'université. L'une était enseignante de rédaction. Pendant tout le voyage, elle se moquait de ses étudiants. Ils étaient stupides. Leur écriture était ridicule. Leurs opinions témoignaient d'une ignorance profonde. Moi, naïf, j'ai demandé, « mais comment est-ce qu'on peut améliorer son écriture ? » Après que le conducteur l'a déposée, j'ai demandé aux autres si elle était juste. Le conducteur m'a assuré qu'elle était sympa. Après plusieurs dénis il faisait entendre que tous mes doutes ont disparu dans un brouillard nimbé d'un rouge épais. Je me suis tu, mais je ne pouvais effacer ses rires de mon esprit.

Je me sentais effacé. Soyez soi-même ?

Je ne suis jamais arrivé à avoir confiance, dans l'écrit ni dans l'oral. Le langage semble un champs de mines. Certains savent très bien s'exprimer, mais contrairement au conseil de M. Zissner, ils portent tous un postiche. Ils se revêtent des mots, des vêtements, des idées reçues, des arguments ad hominum, des insinuations. Soyez soi-même ? Révéler ce que vous pensez ? Avouez et soyez pendu !

Les grands écrivains ont déjà dit que tout était mensonge. Dans la cigale et la fourmi, La Fontaine nous dit qu'il est bien de travailler; dans la fable suivant, le corbeau et le renard, c'est la flatterie qui gagne. Shakespeare joue avec ses propres contradictions quand il dit il n'y a rien ou de bon ou de mauvais, mais c'est en y pensant, qu'on le nomme ainsi.

Oui, soyez soi-même, soit, mais en tout cas, avec les mots on compose une fiction.

Et voilà au beau milieu de cette rédaction, j'ai laissé s'écouler deux jours. Je ne suis pas la même personne qui a commencé ce billet. A une stade quelconque je voulais faire une transition vers l'orale. Le voici.

Après l'université, j'ai abandonné l'écriture. J'ai même abandonné la langue anglaise. J'ai commencé un blogue que j'ai laissé tomber et maintenant que je le recommence, je fais face aux mêmes questions. Comment écrire ? Et encore une question plus perturbante, comment être soi-même ? Cela n'est pas évident dans la vraie vie.

Comme bon scientifique j'ai créé un laboratoire où je pouvais mieux contrôler l'environnement. Mes correspondants Skype et moi ferions un échange bilingue qui égaliserait les niveaux et les connaissances, encouragerait l'entraide et réduirait la critique excessive et catégorique. Nous nous échangerions, nous réagirions à l'un l'autre et maîtriserait lentement une langue étrangère.

Cela fait plus de cinq ans que j'ai des correspondants. Cette initiative a été la dernier tentative de parler avec quelqu'un d'autre après plusieurs ans de frustration dans les associations et les cours de français. Soit en anglais soit en français, il était impossible de parler avec les autres. Tout était codifié, réglé, conforme à un norme bien-pensant, identitaire, libéral, libertin, libertaire, conservateur ou un mélange tout à fait nocif. J'ai dû créer mon propre monde selon mes propres idéaux, questions et doutes. Et je peux annoncer ici : la fourmi a triomphé sur le renard.

Longtemps je ne m'attendais à rien. En fait, il semblait que je perdais mon temps après avoir acquis un peu de maîtrise du français. Grosso modo, le plus gros problème des correspondances, c'est l'indifférence. Le deuxième, la paresse. Le troisième, la rudesse. Le quatrième, le mépris. Le cinquième, l'intérêt basé seulement sur l'intérêt du gain. Si on évite ces cinq écueils, il en reste encore un qui est beaucoup plus subtile. C'est la certitude conformiste. Tout le monde qui me parlait était tolérant, multiculturel, et ouvert. Tout aimait la diversité, la pluralité, le vivre-ensemble, mais cela ne leur a pas aidé à échanger. En fait, plus ils étaient ainsi plus cela cela leur rendait moins ouvert et tolérant.

J'ai cinq correspondants. Celle qui parle anglais le pire adore la diversité, la tolérance, le multiculturalisme, et l'ouverture à l'autre. Mais seulement pour les autres. Dans le métro elle se bouche les oreilles avec son lecteur MP3. Elle ne regarde personne. Elle ne parle à personne. Quand nous parlons, c'est toujours ou un concours ou un conflit. Elle est toujours plus tolérante, plus ouverte, moins homophobe, moins raciste. Je lui propose des textes. Elle les refuse. Elle préfère me dire ses opinions et faire des commérages sur ses correspondants.

Je continue à échanger avec elle parce qu'elle veut désespérément apprendre l'anglais. Elle est sur Skype chaque jour de 11 heures du soir jusqu'à 1 heure. Mais, elle n'apprend rien. Je ne m'aperçois aucun progrès. Au début, je lui disais qu'il fallait lire, travailler, étudier du vocabulaire. Dans mon laboratoire, j'ai fait une liste du vocabulaire des articles. Elle s'est indignée, « Comment peux-je mémoriser tous ces mots ? C'est fou ! » Ensuite elle m'a engueulé, semaine après semaine. Elle n'avait pas de temps pour cela. Elle avait un correspondant homosexuel dont la homosexualité ne lui posait à elle aucun problème et qui a appris le français sans textes ni vocabulaire. Il parlait très bien. C'est-à-dire aussi bien que moi, peut-être mieux. Elle veut travailler, mais l'école, c'est fini.

Moi, je ne pouvais comprendre pourquoi il fallait m'engueuler. Pour la faire arrêter ces tirades, j'ai dû lui dire que cela suffit. Je ne suggérais plus rien. J'ai bien compris sa position la première fois qu'elle était prononcée il y a plusieurs semaines. Je lui ai dit avoir d'autres correspondants qui ne lisaient rien, donc je ne l'obligeais pas à ne rien faire qu'elle ne voulait pas faire. Ce n'était qu'une suggestion, une suggestion enveloppée dans un grand cercle rouge, mais quand même une suggestion et un moyen pour travailler petit à petit et acquérir un peu de vocabulaire.

Ah, c'était une époque où l'enseignement me semblait une vocation très, très, très ingrate.

Petit à petit, j'ai par hasard pris d'autres correspondants, une québécoise, un parisien, une toulousaine. Je garde encore Mme Tourville, un trésor.

Parler dans le laboratoire, c'est sec, mécanique. Parler des articles écrit par quelqu'un d'autre n'a rien de naturel. Mais comment m'y prendre quand je ne les connais pas. Je ne connais pas leurs opinions, leur goût, leurs humeurs, leur sens d'humour, leurs sentiments, leurs coups de coeur. Il faut construire une passerelle pour découvrir l'autre et se découvrir à l'autre.

Ils ont tous commencé par ce qui est dans l'air du temps. Go, es-tu un mec typique ? Tu sais, comme les mecs typiquement stupides et machistes ? Ah Go, tu sais que la France est très patriarcale, très sexiste. Go, tu sais que les Catalans ne peuvent pas accepter l'autre, et tous les Parisiens sont des snobs. On se moquent d'eux quand ils arrivent en province.

Ils parlaient ainsi comme cela allait de soi. J'imagine s'ils avaient à écrire une rédaction, ils n'hésiteraient pas, tandis que je tremblerais en écrivant, « et les femmes, ne sont-elles pas également stupides ? Leur stupidité ne justifie rien, bien sûr. On ne doit pas généraliser. Oui, madame, oui. Et les Catalans ne sont-ils pas un peu justifiés ou au moins n'y a-t-il pas une longue histoire là-dessus ? Franco a brutalement réprimé leur langue, leur culture. Peut-on sortir de l'ombre de l'oppression et ensuite oublier tout ? Ah, c'est facile. Bonne nouvelle. Ah oui, les Parisiens. C'est vrai. Snobs. Beaucoup de monde est snob. C'est une épidémique. »

Pour nous vacciner contre l'air infecte du temps, je leur propose des textes sur la nostalgie, le regret, la fin du monde, la résilience, la mort, l'amour, la pauvreté, les enfants, les contes des fées, l'islande (j'adore parler de l'islande ! Ils sont très heureux.), Shakespeare, la trahison conjugale, la perversion, les relations transatlantiques et nous quittons ce monde étouffé par une brouillard épaisse nimbé d'encre rouge. Nous parlons de nous-mêmes, des autres, de notre famille, de notre passé, présent et futur.

Ces derniers temps, quand mes correspondants partent en vacances ou travaillent trop, ils me manquent. Cela ne m'est jamais arrivé avant. Peut-être j'ai enfin échappé de cette bulle rouge par, dois-je le dire ?, l'authenticité. Par exemple, une correspondante s'est plainte que son mari l'appelât Mélenchon quand elle s'emballait, et ensuite j'ai compris pourquoi elle pensait que la France était sexiste. C'était son mari ! Elle disait quand elle s'emballe, elle sent, elle réagit, elle est elle-même. Elle est authentique. Je lui ai dit que les propos de son mari l'ont effacée et entourée d'une grande bulle rouge. Il a tort et pire il voulait l'assimiler à un autre, ce qui est très injuste au moment où elle était la plus vulnérable. C'est-à-dire quand elle était elle-même.

M. Zissner nous encourage d'être authentique. Cela ne veut pas dire être complaisant ni lâche, comme son étudiante qui lui a écrit, "Je pense que Hamlet était stupide". Non, la méchanceté n'est pas honnête. C'est un refus. Il faut entrer dans le laboratoire, trouver les mots dans la pièce qui résonnent ou sonnent mal dans son for intérieur. Il faut écrire, réviser, éliminer l'excès, construire un texte qui est solide et puis, peut-être on sera compris. M. Zissner dit, "Les bons écrivains sont visibles juste derrière leurs mots". Je trouve dans ces propos le réconfort suivant : si on travaille et souffre, on peut enfin ôter le potiche conformiste.

Je ne sais encore écrire, mais je pense que dans mon laboratoire des échanges mes quatre correspondants et moi sommes tous libres et authentiques.

Et ce n'est qu'un début.

Bonne année.

dimanche 23 décembre 2012

Le progrès public pudique

Samedi matin, c'est le temps de parler avec mon ami M. Vittel.

« Bonjour Go. J'ai choisi l'article No Lifeguard on Duty (Le surveillant de baignade n'est pas de service). C'est très drôle. » Et ensuite il a lu la première phrase, « "Les bagarres récentes, les agressions contre les surveillants de baignade et une défécation dans et autour de la piscine du parc McCarren à Brooklyn New York nous rappellent que loin d'être une oasis sereine, une piscine publique est une boîte de Pétri qui déborde d'une barbarie légère." »

« Oui » a-t-il dit, « les êtres humains sont sauvages. »

Selon l'écrivain et M. Vittel, notre côté sauvage sort quand nous sommes vulnérable, presque nu et plongé dans un élément naturel.

J'ai fait un appel en faveur de notre humanité, « Mais, l'image d'une boîte de Pétri est un peu sévère. L'écrivain Leanne Shapton nous assimile à des microbes, hein. Soit. Continue. Mais attend ! Et les nudistes, » ai-je demandé, « ils seraient donc les plus sauvages ? »

A ma grande surprise, ils sont les plus civilisés parce qu'ils sont au naturel et civilisés à la fois. Malheureusement ils doivent se tenir à l'écart des yeux sauvages, comme les nôtres. Nous ne sommes ni assez sophistiqués ni adultes d'harmoniser les deux extrêmes. Le seul bémol chez les nudistes ? C'est que leur liberté est privée. En public les sauvages se revêtissent civilisés et se découvrent barbares, faute de bonnes moeurs.

Et c'était toujours comme ça. A l'époque romaine dans les bains de Bath, Angleterre, les baigneurs ont prié aux dieux de punir la personne qui a volé leurs affaires alors qu'ils baignaient. Un malheureux a gravé cette phrase dans une plaque des malédictions, "A Minerve la déesse de Sulis j'ai donné le voleur qui a volé ma houppelande, soit esclave soit libre, homme ou femme. Il ne rachètera pas ce don sauf avec de son propre sang."

« Oh là là ! » s'est écrié M. Vittel. « Quel barbarie ! »

« Ah ! » ai-je ri, « On savait maudire jadis. Oui, le vol est abominable. Par contre, ce qui se passe à Brooklyn, c'est tout d'autre chose. Bagarres, agressions, défécation dans une espace publique ! A Baltimore il y a parfois des meurtres. Dans mon voisinage il y a une piscine publique, mais je n'y vais plus. Après avoir vu plusieurs casiers cassés, je crains qu'au retour de la piscine je ne trouve le mien fracassé et pillé. Imagine-toi, presque nu, sans clefs, sans portefeuille devant un casier tout vide. Tu vas à la piscine ? »

Depuis longtemps M. Vittel n'y va plus. Il a peur des microbes.

L'écrivain a ensuite blâmé la tension sexuelle pour les inconvénients au bord d'une piscine. N'empêche que quand elle avait 13 ans, une fille, pas un garçon surexcité, a volé son sweat-shirt rose favori pendant une rencontre de natation. La chair exposée excitera le sexe de l'autre sexe. Oui, c'est vrai, c'est un fait, donc il faut séparer les hommes et les femmes. En Suède, le pays où tout se passe très bien et beaucoup mieux quand tout ne s'arrange pas parfaitement pour l'écrivain, les femmes pataugent gentiment dans leur dambadet et les hommes nagent très bruyamment dans leur herrbadet. Une solution idéale donc. N'empêche que la plupart des Suédois se soulagent dans les toilettes unisexes.

A ce point nous étions d'accord tout de suite. « Il est ridicule de penser ainsi. Comment un retour à la ségrégation des sexes améliorerait-il la situation ? D'ailleurs l'écrivain pense que la ségrégation à la suédoise est une invention moderne tandis que la ségrégation de n'importe quel pays est aussi vieille que les pierres. C'est en mélangeant les sexes à l'école et au travail que l'on a réduit les préjugés sexistes. Et maintenant cette femme veut se tenir à l'écart pour promouvoir quoi ? Son propre sexisme ? Son propre colon nudiste ?

« Bien sûr, si on ne voit que la barbarie chez l'autre on finira par ériger des barrières, mais n'y a-t-il pas d'autres remèdes sauf l'exclusion et la privatisation ? Il est drôle que vêtus nous ayons fait tant de progrès tandis que le progrès recule en se dévêtant. Cette femme ne veut que limiter la tension sexuelle, la gêne et l'embarras. Elle va finir par nous étouffer dans un confort douillet. »

En écrivant ces lignes je regrette de ne pas avoir pensé aux femmes de Femmen. Leur nudité représente-t-elle un progrès ou juste une provocation ?

Revenons à notre histoire.

A Toronto l'été dernier, il y avait une vague d'intrusions dans les piscines publiques et privés. Les jeunes Canadiens escaladaient les clôtures pour y faire la fête. Ils buvaient, fumaient et plongeaient dans les piscines avant d'être chassés par la police. L'écrivain les a appelés intrus, malfrats, mauvais enfants. Et puis dans la prochaine paragraphe elle a écrit d'avoir fait pareil avec deux garçons dans sa jeunesse. Et voilà elle était jeune aussi, quasi nue, intruse, joyeuse et accompagnée de deux jeunes garçons. Elle se souvient de cette nuit comme la plus douce baignade de sa vie.

« Ah ! » M. Vittel a soupiré, « C'est génial. »

J'ai eu la même réaction. Les dernières lignes étaient comme un répit après une longue tirade. Si je n'étais pas tellement heureux de retrouver un peu d'humanité dans la chute du texte, j'aurais dit « Bobo typique ! Quand elle était jeune, elle était rebelle. Elle enfreignait les règlements, nageait presque nue et entourée de deux garçons, et maintenant qu'elle est "adulte" tous les hommes sont des animaux en rut et la société humaine est une boîte de Pétri débordante de sauvagerie. Bien sûr, je préfère sa nostalgie d'un temps plus innocent à la première partie de sa chronique où tout bonheur est privatisé, stérilisé et ségrégué et le mal partout. »

Nous sommes arrivé à la fin de l'article en anglais et au début de notre conversation en français.

« Puisque nous avons parlé des piscines américaines et canadiennes, si nous parlions des Eaux-Bonnes, l'ex-bien nommée ? » J'ai ensuite lu, « "Un village de bergers, une station thermale, des pistes de ski... La commune des Eaux-Bonnes (Pyrénées-Atlantiques) a déjà connu trois vies successives... (et) le bourg central, au fond de la vallée n'en finit pas de ruminer son sort perdu de villégiature à la mode."

« Tu connais Eaux-Bonnes ? Tu vas aux stations thermales ? »

Quand il était jeune ses parents lui amenaient au Sud pour faire du ski.

« Eaux-Bonnes, » j'ai continué, « la bien nommée, ressemble, de nos jours, à un décor de carton-pâte, une mise en scène montée pour les besoins d'un tournage. Des immeubles haussmanniens, balcons en fer forgé réglementaires au deuxième étage et mansardes émergeant d'une toiture en ardoise, posent, incongrus, au beau milieu de la montagne pyrénéenne... Les vertus des eaux du Valentin, un ruisseau qui se jette dans le gave d'Ossau, furent reconnues dès le XVIe siècle. Une vache blessée à la patte chemina dans le cours d'eau et en fut immédiatement guérie. »

En bref, Eaux-Bonnes appartient à une époque où régnait une autre civilisation basée sur la guerre, la majesté architecturale de Paris, et une animation excessive et débordante. La ville a été construite autour de ces eaux en raison des soins destinés aux soldats commotionnés. Ses squares coquets semblent directement importé des plus chics arrondissements de Paris et son Hôtel des Princes rappelle encore la splendeur passée. Ses hôtels chics accueillaient une clientèle huppée comme Sarah Bernhardt et Rosa Bonheur et ses taules ont été bondé d'une foule dont Eugène Delacroix se plaignait souvent.

Le sens de cet article par rapport au premier nous a échappé voire nous a dépaysé comme l'invasion parisienne a dépaysé les villageois pyrénéens. M. Vittel avait dans sa gorge un brin de nostalgie mêlé d'une pincée de résignation. J'ai imaginé le goût de ce temps, les jeux et les spectacles organisés par les hôtels, les odeurs émanant des restaurants, les grands halls où tout le monde dînaient ensemble, familles, couples, enfants, amis de familles, de couples, rires, sourires, codes, règles, libertés. Et la foule, j'ai imaginé la joie d'être entouré des autres dans les rues et dans les spectacles. Je voulais demander, « Est-ce que nous vivons vraiment mieux aujourd'hui ? » mais j'ai vite passé à l'article L'éclairage artificiel de nuit favoriserait la dépression dont il résistait la conclusion, « le progrès nous rend nerveux et apathique. »

Le soir j'ai éteint tous les appareils clignotants dans la chambre.

Ce voyage aux stations thermales m'a montré qu'il existe un point mort entre notre époque et le passé. Ce n'est pas par la ségrégation, la nudité, la sauvagerie, les transgressions ni la sécurité qu'on en sortira, mais par l'engagement spontané avec autrui. Malgré toutes les fautes du passé, et vous savez très bien que nous nous extasions en les énumérant l'une après l'autre, serait-il possible que l'on pouvait plonger et se perdre dans l'entassement naturel et désordonné de la foule ? Si ce n'était pas le cas, est-ce que nous construisons un monde où ce serait possible ou souhaitable ? Au moins avons-nous encore le courage de côtoyer notre voisin au lieu de lécher de doigt tout le temps notre appareil informatique ? Dans le premier article un femme rêve d'une mixité des sexes, du désordre joyeux et du progrès spontané mais, en revanche, elle cherchait la ségrégation, l'ordre et un progrès par calcul. Dans le second on regardait en arrière en notant une splendeur passée.

Est-ce un espoir que le premier prône un retour au passé par le biais de prétendre que l'adoption d'une pratique aussi vieille que les herrbadets et dambadets serait un progrès ?

C'est-à-dire un progrès public pudique.