Lundi matin, fatigue, trop fatigué pour quitter le lit à bonne heure,
je me suis traîné en bas à sept heures moins le quart, à peine assez de
temps pour préparer le café et me réveiller avant la conversation
hebdomadaire avec Mme Tourville. Heureusement pour moi elle était en
retard de cinq minutes; malheureusement pour elle je n'étais pas prêt
avant 7 heures 10 minutes.
Elle était fatiguée parce qu'elle faisait de la raquette dans les
Pyrénées avec son association de randonneurs. Elle parlait et parlait — Ô
j'étais terrible, mon esprit vagabondait dans les montagnes de fatigue.
Souvent je me suis demandé, « Est-ce que je comprends ce qu'elle dit ? »
j'ai beau dire des « oui » et des « d'accord », je me perdais dans mes
pensées — et elle parlait et parlait.
Je me souviens d'un drame de son week-end. Un jeune couple de fumeurs
ont obligé le groupe à attendre alors qu'ils cherchaient des cigarettes
en Espagne. Ces tiges de mort s'y vendent moins chers. Mais les
montagnes sont les montagnes, inflexibles, indifférentes, invariables.
Les ingénieurs les creusent des tunnels, qui deviennent infranchissables
dans les temps rigoureux. Le jeune couple a dû détourner la montagne
pour atteindre le pays où on ne taxe pas les cigarettes alors que le
groupe de randonneurs s'inquiétait de leur sort.
Il lui est arrivé un autre drame, celui du vieux célibataire. Quel
est la traduction de cette locution en anglais ? J'ai cherché à travers
mon cerveau, en répétant « vieux célibataire ». Elle m'a rappelé que le
sobriquet était un peu péjoratif. Lui était particulier, un peu bizarre,
et très enfermé dans sa petite bulle.
Le groupe, par reconnaissance de la générosité du propriétaire qui a
offert au groupe de se loger dans sa maison de vacances, prenaient mille
soins d'assurer la propreté du lieu, tandis que le vieux... ah c'est
"old bachelor" en anglais... célibataire se vaquait à ses affaires
privées, dans sa chambre. Tout le monde le regardait d'un oeil discret
et indulgent. Le pauvre passe trop de temps seul. Il ne sait plus
s'intégrer dans la vie des autres. Or quand Mme Tourville a passé
l'aspirateur (c'est "vacuum cleaner", Mme Tourville) dans sa chambre, il
s'est réveillé de son inertie et a demandé s'il pouvait aider.
« Tu vas bien, Go ? Tu a l'air fatigué. » En fait, oui. J'étais très
fatigué. La veille au soir j'ai parlé du Shakespeare (voir le billet
précédent). Ce n'est pas marcher avec des raquettes ou fumer un ou deux
paquets de cigarettes. En fait, je pense que c'est plus exténuant. Au
début, quand l'animatrice m'a dit qu'on n'allait pas parler du deuxième
citoyen, qu'il n'était pas important de distinguer l'un de l'autre, je
sentais une charge électrique me frapper comme le foudre contre le
paratonnerre. Mon intérieur a commencé à fondre comme la lave dans un
volcan sur le point d'entrer en éruption. Bien que je sois arrivé de me
faire comprendre, voire me faire respecter, le mal a été fait.
Je sentais bien fatigué, mais à la fois soulagé après un grand
effort. Pourquoi suis-je ainsi ? Passe-je trop de temps seul, comme un
vieux célibataire ? Sais-je encore me comporter auprès des autres ?
Ensuite on a changé de langue. J'ai lu un article sur le Phô, la
célèbre soupe vietnamienne. Elle est composée d'un bouillon de boeuf,
des nouilles de riz, mélangée avec du viande de boeuf, du tripe,
d'oignons. Serait-elle inventée ou influencée par les français ? Ils ont
commencé l'élevage des boeufs dans le pays. Son nom, phô, qui se
prononce feu, serait-il l'imitation vietnamienne du pot-au-feu ? Personne ne sait.
La soupe se servent au petit déjeuner pour la classe ouvrière, comme
la soupe aux oignons était l'aliment de base des ouvriers de Lyon. Il
est indéniable que les deux cultures se mélangent dans la soupe.
D'ailleurs, je viens de trouver dans le dictionnaire l'expression, «
Être pot-au-feu ». C'est-à-dire aimer avant tout le calme et le confort du foyer.
Et voilà encore une fois une ressemblance. Quand on aspire bruyamment
du bouillon et des nouilles, il y a là ce confort et calme dans les
restaurants, au service efficace, affairé et presque rude. Mais on y
pardon tout parce que c'est de la famille. Les vietnamiens sont
discrets, chaleureux, gracieux, calmes. Tout le monde est accueilli de
la même manière, même les vieux célibataires. Quelquefois quelques-uns
du restaurant font pause au dehors pour fumer des cigarettes.
Seraient-elles de l'Espagne ?
Pour terminer notre conversation, j'ai aussi lu un article qui
s'appelait "Lundiphobie" ou la phobie du lundi. « Est-ce que tu as peur
de— » « Mardi, j'ai peur de mardi. » elle m'a dit. Et c'est bien
naturel. Elle ne travaille pas les lundis. Moi, je suis lundiphobe. Je
ne dors pas bien dimanche soir. Des inquiétudes me hantent. Parfois les
volcans entrent en éruption dans mon for intérieur. Lundi matin, je
préférerais énormément de rester chez moi dans le lit en me vaquant à
mes affaires.
Mais, les lundis suivront toujours, inflexiblement, invariablement,
les dimanches. Donc il faut m'y habituer, mais comment vaincre ma
lundiphobie ?
Ben, faut-il passer l'aspirateur ?
Dans le ventre des moineaux / El vientre de los gorriones
Il y a 5 jours