jeudi 15 octobre 2026

Oda a mis gatos

Los gatos están impacientes y, a la vez, pacientes. ¿La cena está lista? ¿Todavía no? No importa. Ante cada ruido van a ver si alguien ha abierto una lata de comida para gatos. Al no encontrar nada, regresan indiferentes a un lugar cualquiera del suelo para relajarse. Miran al frente con tanta atención que parece no existir nada a la derecha ni a la izquierda. Se mantienen completamente tranquilos, con una tranquilidad cósmica, y a la vez totalmente atentos, listos para moverse ante cualquier indicio de la cena. Quizás no sea una tranquilidad extraterrestre, sino la de mirar solo donde hace falta y bloquear todos los sonidos inútiles, como la radio, el tráfico o los seres humanos. Solo reaccionan al sonido de una lata o de la nevera al abrirse. En cambio, los olores que nosotros damos por sentados, o a los que no prestamos ninguna atención, son para ellos perfumes llenos de mil matices, mil señales: enemigo, amigo, comida, basura. Después de comer van a la ventana a lavarse, mirar, fijar la mirada en un punto durante un minuto y rascarse.

Siempre empiezan a hacer algo que parece que podrían continuar durante horas, pero en un instante cambian de idea. Son caprichosos y están dotados de un poder sobrehumano para decidir, y nunca jamás se arrepienten de lo que deciden. Ahora se acuestan encaramados al sofá, con una pata colgando por encima del respaldo, o simplemente esperan para irse a la cama con sus compañeros humanos.

Cierran los ojos. ¿Duermen? ¿O los cierran para escuchar mejor lo que pasa?

¡Ah, mis gatos! A veces los doy por sentado, y a veces de verdad los veo. Sepan, por favor, cuánto los amo. Ustedes son tan misteriosos y, a la vez, tan simples. Ustedes me ven y, a la vez, miran a través de mí, al igual que yo a ustedes.


mardi 16 septembre 2014

suo quisque studio maxime ducitur

Stūdīum, īi, n. (studeo), 1. application zélée, empressée à une chose, zèle, ardeur; goût, passion, etc. ... suo quisque studio maxime ducitur Cic. Fin. 5, 5, chacun se règle surtout sur son goût personnel. Gaffiot

étude, n.f. lat. studium « ardeur, étude », I. Application méthodique de l’esprit cherchant à apprendre et à comprendre. II. Ouvrage résultant de cette application d’esprit. => essai, 1. travail. Le Petit Robert

Depuis janvier j‘étudie l’italien et le latin. Je ne sais pourquoi. Peut-être c’est que je suis allé avec Chouchou au Québec où l’on commence une conversation avec un inconnu avec « Bonjour, Hi ! » Ou qu’après avoir lu comment j’ai appris à parler quatre langues en quelques ans. QUOI ?! En effet, je ne l’ai pas lu l’article de près, quelqu’un me l’a présenté avec le titre, « Comment j’ai appris à parler quatre langues en un an ». Houlà ! Enfin, ce serait bien dans la nature de cette personne, trop enthousiaste, optimiste, qui péche souvent par excès d’ambition et il m’a entraîné avec lui. Depuis le début de cet an j’avais le but de parler couramment l’italien, mais je savais très bien que je n’arriverais jamais. Quand même le but reste le même. Voglio parlare parlare l’italiano fino al quest’anno !

Pardon, je m‘écarte de mon sujet, stūdīum.

Au début de l’année, je voulais aussi parler portugais, mais après un mois d‘étude intensive d’italien, de latin et de portugais, j’ai lesté la langue des lusophones. Et maintenant, il faut admettre qu’après avoir appris à moitié la plupart de la fondation du grammaire latine, je suis bloqué. Il faut commencer à lire incessamment, mais où est le temps ?

Quant à l‘étude de l’italien, je me ralentis un peu aussi. C’est l‘été. Je joue au tennis, je fais du vélo. Je ne peux plus dévouer tout mon temps à l‘étude. En outre, il y a tellement à faire. Écouter, parler, lire, mémoriser, et écrire. C’est comme j’ai bien pagayé mon petit bateau au milieu d’une océan italien et maintenant je contemple les vagues des sons et des mots qui m’entourent. Stupéfie et ébloui, je continue à patauger ne savant ni comment je suis arrivé à ce point ni comment chercher la fin de ma course.

Et pourquoi étudie-je ? Encore ? Serait-il ma propre version de la crise de la cinquantaine ?

Écoutons Cicero, chacun se règle surtout sur son goût personnel. C’est-à-dire en latin, l‘étude, c’est le zèle, l’ardeur, le goût, et la passion. Mais où est-il allé le zèle latin dans la définition de l‘étude ? Pourquoi s’est-il remplacé passion par application méthodique ? Comment se fait-il quand je parle à maint correspondants qui cherchent à améliorer leur niveau en anglais, je ne trouve qu’une lassitude profonde ?

Peut-être suis-je pessimiste, mais je pense que dans l’esprit de l’homme moderne, on ne trouve que l’apathie et le dégoût pour l‘étude, lorsque je m’y retrouve une ardeur formidable.

mardi 19 août 2014

invocatio

In nova fert animus mutatas dicere formas
corpora; di, coeptis (nam vos mutastis et illas)
adspirate meis primaque ab origine mundi
ad mea perpetuum deducite tempora carmen.

(Ovide, Les métamorphoses)

Ah, invocātio, l'action d'invoquer, d'appeler à l'aide par des prières. Sans le dictionnaire, j'aurais été perdu dès le premier mot. Ovide appelle aux dieux de respirer sur son poème (pour) emmener d'en haut un chant sans arrêt, une composition des vers tissée des mots comme le mot carmen veut dire en Latin, et une incantation sur les formes changées en nouveaux corps -- les métamorphoses. Elles sont partout, touchent tout, n'épargnent personne, même pas l’œuvre d'Ovide, qu'il appelle meis coeptis, son commencement.

Tout est commencement et immortalité chez Ovide. Dès l'origine du monde à son propre temps Ovide y a tissé les mots "mon", "perpétuel", "emmené d'en haut", "temps" et "chant". C'est un monde et un chant sans fin, même si nous autres êtres humains en ont un bien trop bref.

Et c'est comme ça que je vous convoque encore une fois chez moi. Je recommence. Je change. Je suis toujours le même.

Amitiés,
Ren du Braque

dimanche 3 février 2013

La lundiphobie des vieux célibataires

Lundi matin, fatigue, trop fatigué pour quitter le lit à bonne heure, je me suis traîné en bas à sept heures moins le quart, à peine assez de temps pour préparer le café et me réveiller avant la conversation hebdomadaire avec Mme Tourville. Heureusement pour moi elle était en retard de cinq minutes; malheureusement pour elle je n'étais pas prêt avant 7 heures 10 minutes.

Elle était fatiguée parce qu'elle faisait de la raquette dans les Pyrénées avec son association de randonneurs. Elle parlait et parlait — Ô j'étais terrible, mon esprit vagabondait dans les montagnes de fatigue. Souvent je me suis demandé, « Est-ce que je comprends ce qu'elle dit ? » j'ai beau dire des « oui » et des « d'accord », je me perdais dans mes pensées — et elle parlait et parlait.

Je me souviens d'un drame de son week-end. Un jeune couple de fumeurs ont obligé le groupe à attendre alors qu'ils cherchaient des cigarettes en Espagne. Ces tiges de mort s'y vendent moins chers. Mais les montagnes sont les montagnes, inflexibles, indifférentes, invariables. Les ingénieurs les creusent des tunnels, qui deviennent infranchissables dans les temps rigoureux. Le jeune couple a dû détourner la montagne pour atteindre le pays où on ne taxe pas les cigarettes alors que le groupe de randonneurs s'inquiétait de leur sort.

Il lui est arrivé un autre drame, celui du vieux célibataire. Quel est la traduction de cette locution en anglais ? J'ai cherché à travers mon cerveau, en répétant « vieux célibataire ». Elle m'a rappelé que le sobriquet était un peu péjoratif. Lui était particulier, un peu bizarre, et très enfermé dans sa petite bulle.

Le groupe, par reconnaissance de la générosité du propriétaire qui a offert au groupe de se loger dans sa maison de vacances, prenaient mille soins d'assurer la propreté du lieu, tandis que le vieux... ah c'est "old bachelor" en anglais... célibataire se vaquait à ses affaires privées, dans sa chambre. Tout le monde le regardait d'un oeil discret et indulgent. Le pauvre passe trop de temps seul. Il ne sait plus s'intégrer dans la vie des autres. Or quand Mme Tourville a passé l'aspirateur (c'est "vacuum cleaner", Mme Tourville) dans sa chambre, il s'est réveillé de son inertie et a demandé s'il pouvait aider.

« Tu vas bien, Go ? Tu a l'air fatigué. » En fait, oui. J'étais très fatigué. La veille au soir j'ai parlé du Shakespeare (voir le billet précédent). Ce n'est pas marcher avec des raquettes ou fumer un ou deux paquets de cigarettes. En fait, je pense que c'est plus exténuant. Au début, quand l'animatrice m'a dit qu'on n'allait pas parler du deuxième citoyen, qu'il n'était pas important de distinguer l'un de l'autre, je sentais une charge électrique me frapper comme le foudre contre le paratonnerre. Mon intérieur a commencé à fondre comme la lave dans un volcan sur le point d'entrer en éruption. Bien que je sois arrivé de me faire comprendre, voire me faire respecter, le mal a été fait.

Je sentais bien fatigué, mais à la fois soulagé après un grand effort. Pourquoi suis-je ainsi ? Passe-je trop de temps seul, comme un vieux célibataire ? Sais-je encore me comporter auprès des autres ?

Ensuite on a changé de langue. J'ai lu un article sur le Phô, la célèbre soupe vietnamienne. Elle est composée d'un bouillon de boeuf, des nouilles de riz, mélangée avec du viande de boeuf, du tripe, d'oignons. Serait-elle inventée ou influencée par les français ? Ils ont commencé l'élevage des boeufs dans le pays. Son nom, phô, qui se prononce feu, serait-il l'imitation vietnamienne du pot-au-feu ? Personne ne sait.

La soupe se servent au petit déjeuner pour la classe ouvrière, comme la soupe aux oignons était l'aliment de base des ouvriers de Lyon. Il est indéniable que les deux cultures se mélangent dans la soupe. D'ailleurs, je viens de trouver dans le dictionnaire l'expression, « Être pot-au-feu ». C'est-à-dire aimer avant tout le calme et le confort du foyer. Et voilà encore une fois une ressemblance. Quand on aspire bruyamment du bouillon et des nouilles, il y a là ce confort et calme dans les restaurants, au service efficace, affairé et presque rude. Mais on y pardon tout parce que c'est de la famille. Les vietnamiens sont discrets, chaleureux, gracieux, calmes. Tout le monde est accueilli de la même manière, même les vieux célibataires. Quelquefois quelques-uns du restaurant font pause au dehors pour fumer des cigarettes. Seraient-elles de l'Espagne ?

Pour terminer notre conversation, j'ai aussi lu un article qui s'appelait "Lundiphobie" ou la phobie du lundi. « Est-ce que tu as peur de— » « Mardi, j'ai peur de mardi. » elle m'a dit. Et c'est bien naturel. Elle ne travaille pas les lundis. Moi, je suis lundiphobe. Je ne dors pas bien dimanche soir. Des inquiétudes me hantent. Parfois les volcans entrent en éruption dans mon for intérieur. Lundi matin, je préférerais énormément de rester chez moi dans le lit en me vaquant à mes affaires.

Mais, les lundis suivront toujours, inflexiblement, invariablement, les dimanches. Donc il faut m'y habituer, mais comment vaincre ma lundiphobie ?

Ben, faut-il passer l'aspirateur ?

lundi 28 janvier 2013

Un gros orteil récite ses lignes

J'ai beau essayer d'écrire un billet cette semaine, les mots et les idées ne se sont pas arrangés. En attendant l'inspiration, j'ai lu une tragédie de Shakespeare, Coriolanus, pour assister à une réunion où on parlera de cette pièce. Ce sera la deuxième fois que j'essaie de rejoindre d'autres amateurs de Shakespeare. La première fois, oh là là, quel désastre. Si parler aux autres est comme donner une représentation de sa propre pièce, improvisée devant le public, la première fois j'ai donc dû quitter la scène sous les huées de la foule tyrannique.

Ô comment je voulais qu'une peste de furoncles les infectât du pied au crâne. Cette expérience était si traumatique que j'ai laissé tomber Shakespeare. Cette semaine est la première depuis un an que je lui rends visite.

Il est impossible de décrire une pièce de Shakespeare. Elles sont si riches, si complexes, mais si simples. C'est comme si on voulait décrire l'univers dans une phrase. Quand même cela n'empêche à personne de déclarer ses opinions là-dessus avec une autorité absolue.

Déjà l'animatrice nous a cité quelques passages où Shakespeare a l'air de s'indigner contre le patriarcat romain, mais on pourrait également dire qu'une plus grande tragédie arrive quand la voix du peuple ou d'un individu est noyée sous le flux des mots des démagogues, des tribunes myopes ou des membres d'une association.

Quand j'assisterai à cette réunion, je crains d'éprouver encore une fois l'humiliation précédente. J'imagine qu'il serait similaire à l'humiliation subie par le second citoyen dans la première scène. En s'opposant à la foule qui réclamait la mort de Coriolanus, il leur demandait, « Considérez-vous quels services il a fait pour son pays ? » En effet, je vais demander que l'on considère tout détail et chaque geste de la pièce, et si cela détourne la foule de leurs petites obsessions, ils vont me conspuer comme le premier citoyen a réduit tout mérite de Carolianus en répondant au deuxième, « Il l'a fait pour faire plaire à sa mère et se montrer à part fier. »

Ensuite quelqu'un d'autre entrerait en scène pour me faire taire quand je serais en train de dire que c'est le deuxième qui est le plus raisonnable et nuancé. Il défend Coriolanus, mais il explique au patriarcat, mieux que la foule, comment la plèbe souffre. Je resterais bouche bée comme le deuxième quand Memenius, un sénateur romain, a répondu que « l'état Romain dont le cours suivra le chemin qu'il prendra en brisant dix mille mors de plus fort lien que votre entrave peut jamais apparaître. » A ce point, je me mettrai en colère pour un final cri de désespoir, comme le deuxième a déclaré avant d'être effectivement muselé, « Si les guerres ne nous avalent pas, ils (les nobles ou les autres membres) nous mangeront ; et voilà l'amour qu'ils nous portent. »

Tout au long de la pièce Shakespeare décrit l'intellect humaine comme l'expression du corps. Je me demande ce qu'on va penser de la célèbre parabole du ventre que Memenius a prononcée pour calmer la foule. Selon l'histoire, les membres du corps se sont révoltés contre le ventre qui ne faisait rien d'autre que de consommer tout tandis que les autres extrémités crevaient. Infiniment plus rusé que les citoyens, Memenius a fait patienter la foule jusqu'à ce que l'exaspération leur prive de toute raison et qu'il apparaisse beaucoup plus sage quand il dit « Vrai est-il ... que je reçois toute la nourriture d'abord ce dont vous vivez; et juste est-il / car je suis l'entrepôt et le magasin du corps entier. Or, si vous vous souvenez, j'en envoie par les fleuves de votre sang, même à la cour, au coeur, et à la siège du cerveau ... de moi (les membres) reçoivent cette forme naturelle de laquelle vous vivez ... de moi vous recevez toute la farine et vous ne me laissez que du son. »

Il a ensuite ajouté que les nobles étaient le ventre et la foule les membres mutinés. Il était habile, non ? Le deuxième citoyen, qui ne savait quoi répondre, était ensuite assimilé au gros orteil de la foule.

« Moi, le gros orteil ? Pourquoi le gros orteil ? » a-t-il demandé à Memenius.

« Car, étant le plus bas, mauvais, pauvre de toute cette sage rébellion, tu va en avant. »

Et cela n'est que la première moitié de la première scène, et le deuxième citoyen ne revient pas sur scène sauf pour quelques lignes. Pire encore il devient indistinct des autres. Les évènements du drame et les personnages plus grands l'avalent. Malgré tout il a pu dire des phrases magnifiques. J'espère aujourd'hui en dire autant que lui avant que les autre ne m'avalent.

Post Scriptum. Pendant la réunion l'animatrice n'a pas même reconnu l'existence du deuxième. Elle l'a assimilé au premier. Il a été effacé de la pièce. Une tragédie, quoi.

jeudi 17 janvier 2013

Quelque chose pour les canards

Il y a des fois où la compréhension échappe à notre conscience. En écrivant nous essayons de tracer des sensations avec des mots, mais entre le sensible et l'insensible le sens s'efface. Soit les mots disparaissent soit le sens s'évapore. Nous nous impatientons de nous trouver bien bercé dans le confort d'un ordre céleste, mais ce sens, c'est souvent mutilé, non, c'est amputé de l'âme. C'est ce que j'ai découvert pendant la conversation de mardi soir.

« Je suis impatiente », Mlle Tuaculpa m'a écrit, « de discuter de ces Thaïlandaises ! » J'étais content de lire cette phrase, parce que je ne savais si je frôlasse le mauvais goût. Ces Thaïlandaises, mon Dieu, elles ont un goût extrêmissime ! Peut-être un tel sujet ne serait pas approprié pour un échange linguistique, mais n'importe quel sujet peut nous faire déborder nos faiblesses, nos noirceurs, et nos tristesses. Et cela est absolument nécessaire pour me lier d'amitié avec mes correspondants.

Moi aussi, j'étais impatient de discuter avec elle. D'habitude nous parlons pendant deux heures. Ce soir-là, nous parlions deux heures et un quart. Et c'est un plaisir, un grand plaisir, juste d'avoir le temps et une amie avec qui je peux échanger en anglais et français sur des sujets qui passent par tout l'éventail du plus frivole au plus grave. Certainement nous avons tout parcouru les deux extrêmes chez ces Thaïlandaises.

Selon l'article Why Thai women cut off their husbands' penises (Pourquoi les thaïlandaises coupent les pénis de leurs maris), "Il est devenu en vogue dans les années 70 parmi les femmes humiliées d'attendre jusqu'à ce que leur mari tricheur s'endorme pour qu'elles puissent vite sectionner son pénis avec un couteau de cuisine." Puisque une maison traditionnelle thaïlandaise, bâtie sur des poteaux, est au-dessus du jardin où la famille élève des cochons, des poules, et des canards, quand une femme coupe le membre de son mari, elle le jette par la fenêtre où il pourrait être saisi par un canard. Cela explique l'adage des hommes qui s'inquiètent du bien-être de leur vie en couple, "Je dois rentrer à la maison ou les canards auront quelque chose à manger".

L'article expliquait comment les chirurgiens ont appris sur le tas à réparer le membre mis au rebut. J'imagine que les hommes du monde entier doivent beaucoup à eux. Aujourd'hui nous autres hommes pouvons dormir plus tranquillement, en sachant que notre membre très fragile et sensible pourrait être réparé le cas échéant. Ce qui reste inexpliqué, bien que le chercheur ait posé la question, est pourquoi les couples restaient mariés.

Le chercheur a bien énuméré pourquoi les amputations se produisaient : crise financière, consommation excessive de drogues et d'alcool, et humiliation publique de la femme en raison d'une seconde femme ou d'une concubine. Également il a décrit comment le délire d'amputation a gagné l'ampleur d'une épidémique : Les femmes qui encourageaient d'autres femmes à commettre cet acte aggravaient l'épidémique... (qui était) une rétribution à la mode dans un pays où la fidélité est une valeur très appréciée. Voilà pourquoi et comment, mais de explication pour la continuation du mariage.

« Ils se sentaient », m'a dit Mlle Tuaculpa, « coupables ». Je voulais accepter cette explication. Elle avait l'air tout raisonnable, mais j'étais troublé. « N'y a-t-il pas un petit crime ici ? » Mlle Tuaculpa pensait que ces maris ont bien mérité leur punition. Encore une fois je me suis opposé à cette justice à la frontière sauvage. En occident, j'imagine que ces femmes seraient punies. En outre les raisons offertes pour le sectionnement ne sont pas du tout légitimes. « Tu veux dire que si je faisais faillite ma femme aurait le droit de me couper la tête ? »

« La raison pour cet acte, c'est qu'ils les ont trompées » elle m'a rassuré. « Mais non. Le chercheur a dit qu'il y avait trois causes. Si c'était uniquement une histoire de tromperie, j'espère qu'on nous le dirait clairement, mais selon le texte la tromperie n'était que la troisième raison. Ni la première, ni la seconde ! La troisième ! »

En fait, il faut qu'il y ait une autre raison que notre célèbre culpabilité occidentale. Peut-être les femmes voulaient dire, « Tiens, mon mari, tu m'appartiens. Si tu ne veux pas être mon mari, je ne te laisse pas te lier avec quelqu'une d'autre. Si tu ne veux pas utiliser cet instrument avec moi, personne ne va pas en avoir accès. C'est à moi, mon mari ! » Et par cet argumentaire les maris restent avec leurs femmes et les femmes restent avec leurs maris quoique défaillants qu'ils soient.

Mlle Tuaculpa acceptait cette explication.

En poursuivant ce raisonnement, il faut dire que dans un mariage le membre en question, bien qu'il soit le mien, n'est pas à moi. Il est à ma femme. En le coupant, les Thaïlandaises revendiquaient leur droit d'exclusivité. C'est-à-dire un mariage, c'est ce membre.

C'est possible, mais ce raisonnement semble abrégé. Au coeur de cet acte est une vengeance inadmissible, la loi Talion, un oeil pour un oeil, un membre pour le mépris de l'amour. Dès que la vengeance a été assouvi, les couples ont pu résoudre leurs différends, et, je ne sais comment, la vengeance s'est transformée en justice.

Quand je pense à mes différends avec ma famille et mes amis perdus, je songe parfois à la vengeance. Je raisonne, polémique, me fâche en énumérant les griefs dans un procès interminable qui se joue dans ma tête. A la fin de toute plaidoirie, je déclare, « Voilà comment j'ai découvert que mes amis se moquaient toujours de moi tandis que je leur étais toujours un ami fidèle. Voilà comment je leur ai demandé pardon, en m'accusant d'être une personne embêtante. Mais pour ma défense, je suis leur ami, fidèle, honnête. Malgré leurs insultes, je leur prendrai toujours pour mes amis, pas pour des rivaux ni des souffre-douleur. Voilà comment toutes ces années je pense encore à eux, et maintenant qu'ils se sont établis comme mari, père, propriétaire, actionnaire, ils ont laissé tomber notre amitié avec cette attitude qui annonce combien je suis embêtant, ennuyant, inconvénient. La dernière chose que mon meilleur ami m'a dit était qu'il lisait la bible. Et pourquoi ? Pour se moquer des conservateurs en citant les béatitudes, en effet. Il ne reconnaîtrait pas la charité, si elle s'est clouée sur une croix. Il serait le premier à cracher au visage de Christ, si cela lui arrangeait. Et il est si snob, si altier, qu'il lui serait impossible de me traiter en égal. Sa supériorité exige qu'il me traite comme un lépreux bizarre. Oui je suis bizarre. Oui, je suis braque, insensé, parfois, souvent, presque toujours, mal coiffé et malpropre, mais lépreux ? Voilà sa charité ! Pour qui est-ce qu'il se prend ? »

Après l'énième procès qui se termine par l'énième cri pour vengeance, je deviens sage et essaie de tout oublier, mais ni l'amitié ni la vengeance ne s'efface. Je me demande comment on peut réparer les relations coupées par les affronts, les blessures et la brutalité. La seule remède que j'ai trouvée est de s'abstenir, parce que le contact mène à des répétitions d'hostilités ou sourdes ou renouvelées. Pire encore c'est cet espoir dans un avenir où le bonheur serait de retour, mais ce n'est rien d'autre qu'un abandon silencieux et glacial. L'ami et l'ex-ami sont trop bien protégés dans leur cuirasse impénétrable pour retrouver le noeud de bonheur qui les a enlacés ensemble au début de leur amitié.

En contemplant ces Thaïlandaises par rapport mes relations, je deviens admiratif. Dans cette violence elles ont pu briser leur cuirasse et celle de leur mari. Elles ont purgé leur mélange toxique de colère, haine et douleur en disant à leur mari, « Tu vois combien je souffre à cause de toi ! Je suis ta femme et tu me prends pour ta bonne ! Tu me blesse au point que je craque et maintenant tu vas sentir la peine que tu m'as fait souffrir ! »

Moi, à l'époque où Chouchou me donnait de la peine, capricieusement, je lui décrivais comment je souffrais dans mes courriels quotidiens. Je prenais un grand soin de ne pas la blâmer, mais plutôt de lui faire voir comment nous essuyions quotidiennement les mêmes affronts, les mêmes blessures et la même brutalité. Petit à petit grâce à mes efforts soutenus et malgré le désespoir qui m'a hanté ces jours-là, elle a compris comment la vie et quelquefois elle me malmenaient. La cuirasse tombée, nous vivons désormais en paix.

Mais dire que dans le for intérieur de beaucoup de femmes soit en Thaïlande soit dans n'importe quel pays serait cette vengeance à couteaux tirés ! Bien sûr, je préfère la justice à la vengeance, mais quand même j'ai perdu trop d'amis et toute ma famille dans ces conflits. Et je suis au bout de mon rouleau pour trouver une résolution. Quoi faire ? Comment sortir ?

Où est-il, mon bistouri ? Je fais une incision. Voilà le membre revanchard de mon âme, mais où le mettre ? Tiens. Ici, viens ici mon petit. Coin, coin. Coin, coin, coin. J'ai quelque chose pour toi.

Tiens ! Un canard.

jeudi 10 janvier 2013

L'absentéisme d'à présent

Sept jours déjà ?

En lisant deux articles du New York Times — 'In Praise of Messy Lives,' Essays by Katie Roiphe (l'éloge des vies en désordre) et Cultural Studies: On 'Mad Men', The Allure of Messy Lives (Études culturelles: De 'Mad Men', Les attraits des vies en désordre) dont le sujet m'a rappelé de ce projet d'écrire au moins une fois par semaine, en me préparant pour ma conversation de mardi soir... Mon Dieu ! Quel bordel, cette phrase. Désolé, très désolé. Je recommence. J'ai lu deux articles du New York Times et j'avais une histoire à raconter pour M. du Braque. Les articles portent sur l'indiscipliné, l'incontrôlable, l'inconstance, le désordre, et la joie d'une vie de bordel. L'histoire ? Vous verrez.

Selon Katie Roiphe, nos vies sont trop bien réglées. Nous — mais qui est ce nous ? Ce n'est pas tout le monde. C'est une certaine plage de société. C'est un nous qui est discipliné, maîtrisé. Un nous qui sourit quand il le faut, surveille les enfants, s'enthousiasme pour la liberté que la technologie nous procure, s'indigne contre l'individualisation, crie contre l'injustice, et crie encore contre la hausse des impôts, un nous qui a l'air suffisant, qui sait profiter de l'instant — nous nous rebellons contre les moeurs conventionnelles mais, à la limite, notre rébellion est bien rangée dans les rayons d'une chaîne de supermarchés bio. Elle craint qu'entre la consommation bien taillée à nos excentricités et les activités d'épanouissement personnel, nous n'ayons oublié de nous épanouir.

Encore une fois, désolé, j'ai mal traduit la dernière phrase. Elle dit que nous avons oublié de profiter de l'instant présent (carpe diem, seize the day, Be Here Now!). Peut-être je suis trop bien ordonné de penser uniquement au profit de l'instant. Tout le passé, le présent et le futur, j'y pense. Même un petit instant pris dans une photo me rappelle de toute ma vie. C'est plus fort que moi.

Par exemple, la semaine dernière, le département des ressources humaines m'a demandé de choisir trois photos sur huit prises par leur photographe professionnel. En visionnant les photos, je me suis souvenu de la séance dans une pièce sombre avec un photographe roublard aux cheveux lissé et son adjoint blafard. Il m'a fait tourner, poser, mettre la main dans la poche, naturellement, sourire. « Non, pas comme ça ! Sois heureux ! » Entre les déclics interminables, il m'a demandé si je voulais le tuer. Je n'y ai pas encore pensé, mais pendant que j'ai affiché un sourire gêné, l'idée m'a parue pas mal. Il m'a aussi demandé si j'aimais mon boulot, comme s'il s'attendait une réponse enthousiaste. A ce moment, toute pensée était d'une noirceur absolue.

Il n'était pas facile de regarder ou d'apprécier les images. A force d'un ennui continu devant l'écran, mes yeux étaient un peu injectés de sang. Mon sourire était figé à quelque part entre le malaise et une bonne humeur oubliée. Dans les dernières photos mon pantalon en velours côtelé se voyait en bas du cadre et la fermeture éclair n'était pas tout à fait fermée. Je sais qu'on a envoyé un courriel pour nous annoncer que ces photos représentaient une importante étape dans l'histoire de la compagnie. Nous nous présenterions désormais plus professionnels. On nous a conseillé de porter une chemise et une cravate. Nous, le nous de la compagnie, de la compétition, de l'efficacité, devrions au comble de l'impeccable. Moi, je me demandais où était le mal dans la photo non-professionnelle ? Je n'y étais pas beau, mais gai, correcte et souriant.

Et me voilà très insatisfait de mon apparence. Si j'avais fait juste un petit effort, j'aurais pu éviter encore une déception. Si on regardait ces photos, on dirait que le boulot ne m'intéressait pas du tout, que tout mon style vestimentaire contredisait ma bonne volonté affichée. Pire, en y regardant de plus près, j'ai vu que le deuxième bouton était déboutonné. Je ne sais m'habiller donc. Et si je ne sais m'habiller, est-ce que je suis compétent ?

Alors, il y a un brin de vérité dans la photo. J'ai l'air d'abandon et de négligence, mais quand même le désordre est mineur en comparaison de l'ordre de mes jours. Comme une horloge, je bois un café le matin, je mange une soupe le déjeuner, je fais le trajet au bureau à 9h30 et rentre à la maison à 19h. Et à chaque pas de ma journée, mon esprit est ailleurs.

Ms. Roiphe, qui a trois enfants de trois hommes, me conseillerait de m'abandonner plus. Aventures, cigarettes, alcool, sexe, fêtes, gueules de bois, lecture érotique des années soixante-dix ne seraient-ils pas plus intéressants que mariage, nourriture bio, café, fidélité, solitude, exercice et écriture absurde et autobiographique ? Si on se laisse abandonner au manichéisme de la question, il faut constater que le désordre du présent est plus intéressant que l'ordre quotidien. Mais le sous-entendu dissimulé derrière cette question, c'est que tout le monde doit se rebeller de la même manière. Rejeter tout ce qui symbolise l'ordre et embrasser catégoriquement et systématiquement le désordre. Si on se rebellait à la fois contre le bien-être et la rébellion du bien-être ?

Et maintenant j'ai révisé ce texte deux fois. J'ai corrigé le mieux possible mes fautes. D'autres pensées me sont venues et puis m'ont échappé. Il est drôle que quand je m'examine dans la glace, souvent bien que je soi mal rasé, que mes cheveux soient bien emmêlé, je n'y fasse aucune attention. Je suis comme je suis. Mais devant mes mots, ah devant la tournure de mes phrases et mon manque de style je me sens inadéquat et défaillant. Et la horloge sonne, la routine recommence. Je vais au bureau dans un style qui est comme je suis, mi-nu mi-habillé et tout à fait mal boutonné, un style absentéiste d'à présent.