Il y a des fois où la compréhension échappe à notre conscience. En
écrivant nous essayons de tracer des sensations avec des mots, mais
entre le sensible et l'insensible le sens s'efface. Soit les mots
disparaissent soit le sens s'évapore. Nous nous impatientons de nous
trouver bien bercé dans le confort d'un ordre céleste, mais ce sens,
c'est souvent mutilé, non, c'est amputé de l'âme. C'est ce que j'ai
découvert pendant la conversation de mardi soir.
« Je suis impatiente », Mlle Tuaculpa m'a écrit, « de discuter de ces
Thaïlandaises ! » J'étais content de lire cette phrase, parce que je ne
savais si je frôlasse le mauvais goût. Ces Thaïlandaises, mon Dieu,
elles ont un goût extrêmissime ! Peut-être un tel sujet ne serait pas
approprié pour un échange linguistique, mais n'importe quel sujet peut
nous faire déborder nos faiblesses, nos noirceurs, et nos tristesses. Et
cela est absolument nécessaire pour me lier d'amitié avec mes
correspondants.
Moi aussi, j'étais impatient de discuter avec elle. D'habitude nous
parlons pendant deux heures. Ce soir-là, nous parlions deux heures et un
quart. Et c'est un plaisir, un grand plaisir, juste d'avoir le temps et
une amie avec qui je peux échanger en anglais et français sur des
sujets qui passent par tout l'éventail du plus frivole au plus grave.
Certainement nous avons tout parcouru les deux extrêmes chez ces
Thaïlandaises.
Selon l'article
Why Thai women cut off their husbands' penises (
Pourquoi les thaïlandaises coupent les pénis de leurs maris), "
Il
est devenu en vogue dans les années 70 parmi les femmes humiliées
d'attendre jusqu'à ce que leur mari tricheur s'endorme pour qu'elles
puissent vite sectionner son pénis avec un couteau de cuisine."
Puisque une maison traditionnelle thaïlandaise, bâtie sur des poteaux,
est au-dessus du jardin où la famille élève des cochons, des poules, et
des canards, quand une femme coupe le membre de son mari, elle le jette
par la fenêtre où il pourrait être saisi par un canard. Cela explique
l'adage des hommes qui s'inquiètent du bien-être de leur vie en couple, "
Je dois rentrer à la maison ou les canards auront quelque chose à manger".
L'article expliquait comment les chirurgiens ont appris sur le tas à
réparer le membre mis au rebut. J'imagine que les hommes du monde entier
doivent beaucoup à eux. Aujourd'hui nous autres hommes pouvons dormir
plus tranquillement, en sachant que notre membre très fragile et
sensible pourrait être réparé le cas échéant. Ce qui reste inexpliqué,
bien que le chercheur ait posé la question, est pourquoi les couples
restaient mariés.
Le chercheur a bien énuméré pourquoi les amputations se produisaient :
crise
financière, consommation excessive de drogues et d'alcool, et
humiliation publique de la femme en raison d'une seconde femme ou d'une
concubine. Également il a décrit comment le délire d'amputation a gagné l'ampleur d'une épidémique :
Les
femmes qui encourageaient d'autres femmes à commettre cet acte
aggravaient l'épidémique... (qui était) une rétribution à la mode dans
un pays où la fidélité est une valeur très appréciée. Voilà pourquoi et comment, mais de explication pour la continuation du mariage.
« Ils se sentaient », m'a dit Mlle Tuaculpa, « coupables ». Je
voulais accepter cette explication. Elle avait l'air tout raisonnable,
mais j'étais troublé. « N'y a-t-il pas un petit crime ici ? » Mlle
Tuaculpa pensait que ces maris ont bien mérité leur punition. Encore une
fois je me suis opposé à cette justice à la frontière sauvage. En
occident, j'imagine que ces femmes seraient punies. En outre les raisons
offertes pour le sectionnement ne sont pas du tout légitimes. « Tu veux
dire que si je faisais faillite ma femme aurait le droit de me couper
la tête ? »
« La raison pour cet acte, c'est qu'ils les ont trompées » elle m'a
rassuré. « Mais non. Le chercheur a dit qu'il y avait trois causes. Si
c'était uniquement une histoire de tromperie, j'espère qu'on nous le
dirait clairement, mais selon le texte la tromperie n'était que la
troisième raison. Ni la première, ni la seconde ! La troisième ! »
En fait, il faut qu'il y ait une autre raison que notre célèbre
culpabilité occidentale. Peut-être les femmes voulaient dire, « Tiens,
mon mari, tu m'appartiens. Si tu ne veux pas être mon mari, je ne te
laisse pas te lier avec quelqu'une d'autre. Si tu ne veux pas utiliser
cet instrument avec moi, personne ne va pas en avoir accès. C'est à moi,
mon mari ! » Et par cet argumentaire les maris restent avec leurs
femmes et les femmes restent avec leurs maris quoique défaillants qu'ils
soient.
Mlle Tuaculpa acceptait cette explication.
En poursuivant ce raisonnement, il faut dire que dans un mariage le
membre en question, bien qu'il soit le mien, n'est pas à moi. Il est à
ma femme. En le coupant, les Thaïlandaises revendiquaient leur droit
d'exclusivité. C'est-à-dire un mariage, c'est ce membre.
C'est possible, mais ce raisonnement semble abrégé. Au coeur de cet
acte est une vengeance inadmissible, la loi Talion, un oeil pour un
oeil, un membre pour le mépris de l'amour. Dès que la vengeance a été
assouvi, les couples ont pu résoudre leurs différends, et, je ne sais
comment, la vengeance s'est transformée en justice.
Quand je pense à mes différends avec ma famille et mes amis perdus,
je songe parfois à la vengeance. Je raisonne, polémique, me fâche en
énumérant les griefs dans un procès interminable qui se joue dans ma
tête. A la fin de toute plaidoirie, je déclare, « Voilà comment j'ai
découvert que mes amis se moquaient toujours de moi tandis que je leur
étais toujours un ami fidèle. Voilà comment je leur ai demandé pardon,
en m'accusant d'être une personne embêtante. Mais pour ma défense, je
suis leur ami, fidèle, honnête. Malgré leurs insultes, je leur prendrai
toujours pour mes amis, pas pour des rivaux ni des souffre-douleur.
Voilà comment toutes ces années je pense encore à eux, et maintenant
qu'ils se sont établis comme mari, père, propriétaire, actionnaire, ils
ont laissé tomber notre amitié avec cette attitude qui annonce combien
je suis embêtant, ennuyant, inconvénient. La dernière chose que mon
meilleur ami m'a dit était qu'il lisait la bible. Et pourquoi ? Pour se
moquer des conservateurs en citant les béatitudes, en effet. Il ne
reconnaîtrait pas la charité, si elle s'est clouée sur une croix. Il
serait le premier à cracher au visage de Christ, si cela lui arrangeait.
Et il est si snob, si altier, qu'il lui serait impossible de me traiter
en égal. Sa supériorité exige qu'il me traite comme un lépreux bizarre.
Oui je suis bizarre. Oui, je suis braque, insensé, parfois, souvent,
presque toujours, mal coiffé et malpropre, mais lépreux ? Voilà sa
charité ! Pour qui est-ce qu'il se prend ? »
Après l'énième procès qui se termine par l'énième cri pour vengeance,
je deviens sage et essaie de tout oublier, mais ni l'amitié ni la
vengeance ne s'efface. Je me demande comment on peut réparer les
relations coupées par les affronts, les blessures et la brutalité. La
seule remède que j'ai trouvée est de s'abstenir, parce que le contact
mène à des répétitions d'hostilités ou sourdes ou renouvelées. Pire
encore c'est cet espoir dans un avenir où le bonheur serait de retour,
mais ce n'est rien d'autre qu'un abandon silencieux et glacial. L'ami et
l'ex-ami sont trop bien protégés dans leur cuirasse impénétrable pour
retrouver le noeud de bonheur qui les a enlacés ensemble au début de
leur amitié.
En contemplant ces Thaïlandaises par rapport mes relations, je
deviens admiratif. Dans cette violence elles ont pu briser leur cuirasse
et celle de leur mari. Elles ont purgé leur mélange toxique de colère,
haine et douleur en disant à leur mari, « Tu vois combien je souffre à
cause de toi ! Je suis ta femme et tu me prends pour ta bonne ! Tu me
blesse au point que je craque et maintenant tu vas sentir la peine que
tu m'as fait souffrir ! »
Moi, à l'époque où Chouchou me donnait de la peine, capricieusement,
je lui décrivais comment je souffrais dans mes courriels quotidiens. Je
prenais un grand soin de ne pas la blâmer, mais plutôt de lui faire voir
comment nous essuyions quotidiennement les mêmes affronts, les mêmes
blessures et la même brutalité. Petit à petit grâce à mes efforts
soutenus et malgré le désespoir qui m'a hanté ces jours-là, elle a
compris comment la vie et quelquefois elle me malmenaient. La cuirasse
tombée, nous vivons désormais en paix.
Mais dire que dans le for intérieur de beaucoup de femmes soit en
Thaïlande soit dans n'importe quel pays serait cette vengeance à
couteaux tirés ! Bien sûr, je préfère la justice à la vengeance, mais
quand même j'ai perdu trop d'amis et toute ma famille dans ces conflits.
Et je suis au bout de mon rouleau pour trouver une résolution. Quoi
faire ? Comment sortir ?
Où est-il, mon bistouri ? Je fais une incision. Voilà le membre
revanchard de mon âme, mais où le mettre ? Tiens. Ici, viens ici mon
petit. Coin, coin. Coin, coin, coin. J'ai quelque chose pour toi.