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lundi 26 juillet 2010

Dîner au détour mondain

Devant le Dieu télévisé, nous sommes impuissants. Il faut constamment demander une permission d'un instant pour dire nos propres découvertes, pas celles formatées et montrées pour le public.

Chouchou a diminué le volume du dieu-télévision. « D'accord. Vas-y. Qu'est-ce que Shakespeare dit ? »

Ah, le grand moment enfin arrivé, surpris, j'ai feuilleté Acte III, Scène 3. « Attend, euh, mmm, at-tend. » J'ai fait un long bourdonnement en lisant comme un comédien qui cherche sa mémoire pour retrouver ses vers. Elle a froncé les sourcils et a regardé un instant la télévision.

« Il est difficile de choisir ! Attend. » et puis j'ai noté que la scène est nettement divisée en trois parties, le mondain, la chute de la majesté et la jeunesse. Je me suis dit en murmurant, « Oh, je n'ai pas vu cela avant. »

« Tu vas lire, quoi ? »

« Ah, d'accord. », et j'ai résumé où nous en étions. Le roi est furieux que Hamlet ait monté une scène où un comte tue son frère, le roi, en lui versant du poison dans l'oreille, puis il séduit la veuve de son frère et devient roi. Guildenstern et Rosencrantz, les seuls personnages qui ont un nom danois s'engagent à emmener immédiatement Hamlet en Angleterre. Chose curieuse, les deux sont souvent caractérisés comme automates, obéissants et inconscients. Or leurs noms, qui les distinguent des autres personnages, étaient très répandus à l'époque de Shakespeare. Dix pourcentage de l'aristocratie danoise s'appelaient ainsi. En distinguant les deux personnages dans la pièce, Shakespeare a marqué leur manque de distinction. Et on a beau pointer du doigt leur impassivité, ils défient ces étiquettes en pensant pour eux-même et le roi. Rosencrantz décrit la majesté du roi avec une image incroyablement belle--incroyable parce qu'elle sort d'une bouche d'un automate, incroyable parce qu'elle décrit dans une économie parfaite les enjeux de ce qui ensuivrait si le roi mourissait...


(La majesté du roi) It is a massy wheel,
Fix'd on the summit of the highest mount,
To whose huge spokes ten thousand lesser things
Are mortis'd and adjoin'd; which when it falls,
Each small annexment, petty consequence,
Attends the boist'rous ruin. Never alone
Did the king sigh, but with a general groan.


Dans ce passage, Rosencrantz annonce la mort du roi comme un catastrophe qui commence avec lui et ensuite détruit le peuple.

(Pour ceux qui ne comprennent pas l'anglais : Le roi est une roue massive au faîte du mont le plus haut aux rayons dix milles choses moins importantes sont mortaisées; ce qui quand elle tombe, chaque petite dépendance attend la ruine violente.)

« Qui écrit comme ça ? Imagine-toi une scène pareille montée à la télévision ? Bien sûr, ce Dieu la monterait selon le célèbre principe d'or "Montrer, ne pas dire". Le roi, au faîte d'une montagne, laisse tomber une pièce d'or tirée de sa poche. Lentement la pièce cogne une pierre, qui heurte une autre, et puis une autre. A chaque coup, la pièce d'or, rencontre et ramasse plus en plus de pierres, de cailloux, jusqu'à ce que tout ne se dégage et suive la pièce d'or en avalanche... Oh c'est trop ridicule, ce principe d'or. »

Chouchou regardait la télévision.

« Tu m'écoutes ? Comment peux-tu regarder ça ? Regard tout ce gore et sang ! Berk ! Qu'est-ce que c'est ? CSI ? Law and Order ? House ? Castle ? Lie to Me ? »

« Quoi ? » dit-elle comme elle était très distraite, mais en réalité, c'est ce que nous faisons quand on ne fait plus attention à l'autre. « Qu'est-ce que tu disais ? Si tu ne peux pas montrer, il faut dire, quoi ? Comment on peut montrer sans rien dire ? »

« Alors, d'après les experts d'écriture, au lieu de dire, il faut montrer. Par exemple, au lieu d'écrire "Le chat était à l'ombre d'un arbre. Sa mère lui manquait" on doit écrire "Le chat mouillé s'est cramponné aux racines du vieux bouleau comme si elles étaient le sein de sa mère." Tu vois ? Le premier dit, et le second montre, mais le second exagère. Ce n'est qu'un chat. Est-ce que sa mère peut lui même manquer ? Pourquoi dire tout cela sur un chat bête tout mouillé aux racines du vieux bouleau. S'il était sage, il serait à quelque endroit sec. »

Elle, interloquée, m'a demandé, « Pourquoi tu n'aimes pas les chats ? Sa mère lui manque. Pauvre chaton à l'ombre d'un bouleau. Tout mouillé de plus ! »

Je n'étais pas sûr si elle s'est moquée de moi. Pour la rassurer, j'ai dit. « J'adore les chats ! Tiens. Ronronfleur ! Ronronron ! Viens minet. Miaou. Ronronfleur ! »

Le chat, pelotonné dans la couverture du lit comme elle était le sein de sa mère, a poussé un petit miaou et est venu me voir. Il m'a reniflé les doigts, puis s'en est allé.

« Tu vois. J'adore encore les chats, et ils m'adorent. »

Chouchou a regardé toute la scène sans mot dire, puis elle a dit, « Ronronfleur ne me dit jamais bonjour. Ce n'est pas juste ! »

« Mais, attend. Il t'aime. Ronronfleur ? » Il s'est installé sur une chaise, s'est remué les oreilles comme une antenne, m'a regardé entre ses pattes et puis a fermé les yeux. Tout cela a provoqué Chouchou, « Tu vois. Il n'aime que toi. »

« Il t'aime bien, mais il pressent ta mauvaise humeur ! » Elle m'a regardé en fronçant les sourcils. J'ai continué, « Ce qui ne me va pas, c'est cette exagération. Si sa mère lui manque, sa mère lui manque. Quelquefois, eh, au moins chez Shakespeare, à mon humble avis, il parle en images, et il n’exagère jamais. Rosencrantz dit au roi ce qu'il est. »

« Et alors ? »

« Et, bonne question. » Et je n'ai dit rien un instant pendant que Chouchou regardait la télévision.

« Mais, c'est qu'il ne nous montre pas ! Pourquoi est-ce que le sujet du roi comprend mieux le rôle du roi que le roi lui-même ? Shakespeare ne nous montre rien, parce que dans la vie on ne "montre" pas. On cache ! Il n'y a rien à voir. Nous n'avons que les mots. Shakespeare nous demande d'aller regarder et écouter, ce qui est très différent que de ne rien demander des lecteurs. Voilà. Et après avoir écouté les mots, on peut se demander maintes questions. Tu te souviens la ligne célèbre de Polonius ? »

Elle, regardant la télévision, a dit, « Quoi ? » comme avant.

« Tu sais, tout le monde connait cette locution, "To thine own self be true (à soi-même, sois vrai). »

« Oui, il faut toujours être vrai. »

« Mais, voilà ! C'est Polonius qui le dit. Le sale mouchard, lèche-botte, traître, c'est lui qui l'a dit à son fils, et dans la scène suivante il a instruit un mouchard d'inventer un tas de mensonges sur son fils pour voir si ses amis confirmeraient les fausses rumeurs. À soi-même, sois vrai ! Mon œil ! Et voilà la ruse de Shakespeare, il nous demande d'écouter les nuances, les subtilités du texte. Et il y a tellement de choses à écouter. C'est un pactole. C'est magnifique, quoi. »

Elle regardais tout droit devant elle. Elle ne regardais même pas le Dieu télévisé.

« Qu'est-ce que tu penses ? »

« Ton chat n'écoute que toi. »

« Oh là là, le chat. Mais écoute. » j'ai dit d'une voix étranglée de découragement. « Eh, je pense que c'est bidon de "Montrer, ne pas dire." Il faut dire ! et il faut écouter. Une bonne écriture vous séduit d'entrer dans les têtes des personnages, d'accepter ce qu'ils disent et puis se demander "mais pourquoi est-ce qu'ils ont dit cela ? Pourquoi sommes-nous arrivés à ce point-là ?" Et dire qu'après que Rosencrantz a fait son éloge au roi, Polonius lui a dit qu'il allait espionner ce qui arriverait entre Hamlet et la reine dans sa chambre, parce que "la nature leur fait partial" Il accuse la reine devant le roi qu'elle peut le trahir. Et le roi, cette roue massive, ce centre de l'univers, cette vérité universelle lui dit "bon, parfait, bonne idée." Ça, c'est l'écriture. Le conseil devrait être "soyez honnête, reflétez précisément la réalité dans le moins de mots, comme ça, vous offrirez à vos lecteurs l'écriture la plus généreuse. Au lieu de dire "Montrer, ne pas dire", il serait mieux de dire "soyez généreux comme Shakespeare". Shakespeare est célèbre jusqu'à aujourd'hui parce qu'il a été généreux aux lecteurs qui aiment écouter généreusement. La bonne écriture exige une écriture généreuse et une lecture généreuse ! Je dis "soyez généneux". Sois généreuse Chouchou. »

Elle m'a regardé la tête baissée à mi-sourire, puis nous avons regardé Ronronron. Il m'a regardé, puis il a poussé un petit miaou. Il s'est levé et a sauté sur le canapé avec Chouchou. Il s'est installé à côté d'elle et s'est pelotonné comme il était dans le lit que sa mère a fait il y a longtemps pour ses chatons.

« Mais attention au chat. Ne l'étouffe pas ! »

Comblée de joie, chouchou a enveloppé le chat dans ses bras, « Le mien ! N'es-tu pas jaloux ? »

« Laisse-le en paix ! », j'ai poussé un soupir d'inquiétude pour le chat. Il me regardait comme j’étais le dernier espoir avant d'être mis un refuge pour les chats vagabonds. Je me suis pensé "Tiens bon Ronronron !" « Chouchou ! Laisse lui respirer ! »

« D'accord, » Elle a soupiré. « C'est tout ? »

« Non, en fait, j'ai fait un grand détour. Sois généreuse et écoute-moi ! »

vendredi 23 juillet 2010

Une prélude à Acte III, Scène 3

En faisant chemin au bureau dans le métro, perdu parmi tous les navetteurs, et plongé dans ma lecture, j'ai trouvé le coupable. Tout ce temps devant nos yeux, dans Acte III, Scène 3 de Hamlet, Claudius avoue son fratricide ! Hamlet la source de son indécision, et Rosencrantz et Guildenstern, leur obéissance aveugle au roi, peu importe sa corruption. Et dire que Coucou a toujours insisté sur l'innocence de Claudius. Pierre Bayard a prétendu, dans son Enquête sur Hamlet, que Hamlet s'est impliqué, parce que l'adolescent de 16 ans n'a pas tué son oncle quand l'occasion s'est présenté. Et moi, depuis trois ans, lorsque Coucou a annoncé que les dires d'un fantôme ne pouvaient prouver rien, j'étais ébranlé. Tout le monde déconstruit et reconstruit la réalité sans le moindre gêne, et, moi, le livre aux mains, bouche bée, leurs mots me déconstruisant et me reconstruisant, je balbutiais « mais, attend ! il est... n'est-il pas ? il est ? il est coupable ? non ? »

Depuis trois ans, j'étais figé dans cette incertitude obscure, mais mercredi matin, une clarté m'a percé. J'étais enfin en paix.

Quand je suis entré dans le bureau, j'ai demandé à ma voisine si elle s'est souvenue si Claudius était coupable.

« Lui, je pensais qu'il voulait tuer Hamlet. »

« Non, est-ce que tu te souviens d'avoir vu, à part de l'évidence du fantôme, si le roi a avoué d'avoir tué le père de Hamlet ? »

« Mais, je pensais qu'il voulait tuer Hamlet. »

« Non, ce que je veux dire est... eh, qui a tué le père de Hamlet ? »

« Tu veux dire le fantôme ? Il était déjà mort. Je ne comprends pas. »

Et il me semblait que la reconstruction de la pièce prenait des heures. Je lui ai enfin dit que dans acte III, scène 3, Claudius fait des aveux complets. Elle, un peu craintive sous l'ardeur de mon interrogation, a dit qu'elle ne s'en est souvenu rien de particulier, mais elle aimait la pièce, quand elle l'a vue.

Neuf heures plus tard, en rentrant à la maison, j'ai lu acte III, scène IV. La célèbre scène entre Hamlet et sa mère. Il l'accuse, et elle l'accuse d'avoir perdu la raison. Il la pousse. Il lui hurle ses crimes. Et elle s'affole et supplie. Il lui exige de se regarder dans le miroir et de mettre une fin à sa nouvelle vie avec le frère de son ancien mari. Il enrage et lui demande d'écouter la dernière voix de la raison. Il y a un petit imprévu, c'est-à-dire un rat assassiné par l'épée de Hamlet derrière un rideau dans la chambre, et elle l'assassine de bon après. Elle le condamne comme un fou en proie de délires.

Père mort, oncle vilain, mère aveugle, copine assujettie, amis faux, sycophantes, ennemi furieux, vérité introuvable, raison perdue, Dieu porté disparu, pauvre Hamlet ! Pauvre humanité aussi, n'est-ce pas ? N'empêche. Je voulais encore parler d'acte 3, scène III. Je suis rentré à la maison. Chouchou regardait la télévision. Je lui ai servi les restes du dîner de la veille. Je me suis installé dans le fauteuil à bascule, l'assiette sur mes genoux, un verre de vin à la main et Hamlet dans l'autre.

« Écoute ! Je veux te parler. Éteins la télévision ! »

Elle a maugréé en éteignant le poste. « Alors, qu'est-ce que tu veux en parler ? Tu sais, aujourd'hui au bureau, Barbelle (sa patronne) a tellement tergiversé. Elle dit toujours de n'importe quoi, juste pour faire plaire à la personne qui peut lui faire avancer. Oh, elle m'énerve ! Je dis, elle est... »

« Mais attend, attend. Du calme. Inspire de la paix, souffle un sourire ! Est-ce bien ? C'est mieux ? »

« Tu voulais parler. J'ai parlé. Qu'est-ce que tu veux en parler ? »

« De Shakespeare. Écoute. J'ai trouvé les passages... Eh. D'abord, est-ce que tu te souviens si Claudius a avoué son crime ? Tu sais ce que Coucou dit. Que Claudius n'est pas coupable. Quand même pour répondre à tous les autruches, il faut mettre la tête dans la sable avec eux et puis trouver dans la pièce où l'on puet réconnaitre la culpabilité de Claudius. Mais où ? »

« Il est coupable. Il l'a avoué. »

Un peu perplexe, je lui ai demandé, « Mais tu te souviens d'avoir entendu dire une confession ? Est-ce que tu te souviens ce qui s'est passé quand il a avoué ? Es-tu sûre ? »

« Je ne sais pas. Il l'a avoué. Tout le monde sait qu'il était coupable. »

« Serait-il que je l'aie totalement oublié ? », je me suis dit. Peut-être le doute de Coucou, versé dans mon oreille comme le poison versé dans l'oreille du père de Hamlet, m'a fourrvoyé. « Néanmoins, c'était dans la scène où l'oncle était à genoux et Hamlet était derrière lui. Tu t'es souvenue de cette scène ? »

Elle n'a rien dit.

« Mais, cela ne veut rien dire. L'important n'est pas la confession. En fait, l'obsession de trouver le coupable mène à un dialogue de sourds, une interprétation chère à Coucou et Pierre Bayard, mais accessoire chez Shakespeare. La culpabilité, c'est un piège dangereux qui empêche la compréhension. Cette scène porte sur l'absence du Dieu chrétien et sur ses valeurs oubliées. »

Après une pause pour savoir si elle me suivait, le grand athée de la maison lui a humblement demandé, « Je vais lire des passages de la scène. Ça va ? »

Je l'ai regardée, est-ce qu'il sera une suite ?