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jeudi 5 août 2010

La grenouille du mont vert

Ce week-end nous avons sauté de Washington, DC et atterri à Manchester, New Hampshire. Ensuite comme deux grenouilles de vacances, nous avons sauté de ville en ville en Nouvelle Angleterre. Nous avons tiré la langue, respiré du bon air de la campagne de nos nez et peau, coassé et sauté de nouveau trouvant le paysage des ruisseaux, des lacs, et des montagnes de plus en plus beau, au fur et à mesure que nous sommes plongé dans l'arrière-pays du Vermont. Notre émerveillement a atteint son comble à la ville à côté du lac Champlain, Burlington, Vermont -- une ville de 40 000 âmes, mais belle, animée, et heureuse.

La ville montait une fête de la musique folklorique. Elle avait une longue rue piétonne au centre de la ville. La rue était bondée, mais pas trop, de gens à tout poil, familles, hippies, vieux, jeunes, jeunes musiciens qui jouaient du violon. Elle avait également un marché en plein air où on peut trouver les produits locaux, fromages, lait, légumes, saucisses et glace. Et bien que la ville fût animée, elle avait une tranquillité. Nous pouvions entendre la silence sous le bruissement rythmé des Vermontois (ou Vermontais ?)

Muet de stupéfaction, nous avons absorbé toute la splendeur de la ville. Nous avons clignoté les yeux, puis nous avons mis nos pattes sur eux pour vérifier que nous n'étions pas perdus dans une rêverie, et puis nous nous sommes mis à nous demander des questions. Comment se fait-il que le Vermont est si beau ? Pourquoi vivons-nous à Washington, DC avec la foule, les prétentieux, les ambitieux, les cultes de l'argent, du pouvoir, de l'influence et de la culture contemporaine ? Pourquoi supportons-nous jour après jour la saleté, la colère, l'impatience tandis que le Vermont est propre, heureux, et patient ? Pourquoi vivons-nous dans la chaleur et l'humidité au même temps qu'il faut subir la froideur et la sécheresse dans nos relations sociales ? Quand trouverions-nous la simplicité ?

Et puis nous nous sommes demandé la question la plus dangereuse, si nous vivions dans le Vermont ? Serait-il le paradis si longtemps souhaité ?

Cette question est si dangereuse pour moi, parce qu'elle met en marche l'imagination, et quand l'imagination est en marche, peu à peu elle s'empare de mon esprit. Maintenant j'erre et saute entre deux étangs : l'un qui m'entoure à DC et qui m'exige de m'insérer dans le travail, et l'autre qui me fait sauter dans le ciel loin au-dessus des lacs, des ruisseaux, des bois verts et des montagnes du Vermont. Au travail, mes rêveries s'écoulent de plus en plus longtemps. Je regarde l'horloge de l'ordinateur, pense au Vermont, et quand j'arrive à sauter encore une fois dans mon bureau, c'est avec horreur que je découvre comment je suis enlisé dans l’éphémère où l'étang réel s'est évaporé.

Comment j'admire les esprits qui savent s'arracher de l'invasion des souhaites incontrôlables et s'installer devant leur ordinateur et travailler. Un jour ! Oh, je ne peux y penser. Je veux juste rester dans le réel. Je me force de faire attention à ce qu'il faut faire. Je ferai attention au train, j'entrai dans la voiture, je ne vais pas penser au Vermont. Je m'installe ici. Ah, mais attend. Qu'est-ce qu'il y a ? Mince ! Il faut me déplacer. Un jeune dont ses jeans ne couvre guère les fesses écoute son baladeur au maximum. Pardonnez-moi, excusez-moi, est-ce que vous pouvez retirer votre pied madame ? Voilà une place, est-ce libre monsieur ? L'homme retire son sac du siège, me toise, et continue à faire du texting au même temps qu'il parle au téléphone. Ben, je m'installe. Je vais sortir mon livre, je vais lire, bien que la coude de mon voisin soit insérée dans mes côtes. Oh, je n'en peux plus ! Je saute !

Voulez-vous me suivre ? Allez avec moi dans le Vermont ! Allez, hop sautez ! Nous y sommes, dans le Vermont. Qu'est-ce qu'il y a ? Rien. Nous sommes encore devant nos écrans. Attendez, je vous cherche un journal, le Free Burlington Press. C'est gratuit et pas seulement voué aux lecteurs et lectrices en quête de divertissements. C'est un vrai journal pour tout le monde et surtout pour les riverains de Burlington dans un pays où la grande majorité des journaux sont sous le joug d'une poignée des corporations qui possèdent notre journalisme.

Voyons, ils ont une ville qui s'appelle Montpelier. J'adore Montpellier ! C'est leur capitale. Pourquoi pas ? Paris est trop, trop stressé. Il faut se détendre, non ? Voyons encore, le journal a des pages actualités, sports, divertissement, photo, opinion, blogues, et LIVING ou société. Exactement, vivons dans le Vermont. Qui sont les Vermontiens ? Et voilà un article intéressant qui révèle un peu de leur habitudes amoureuses. Ils préfèrent le weed dating au speed dating. Que c'est original ! Le weed dating est le speed dating avec les mauvaises herbes. Moi, je pense que mon imagination préfère le speed stating au speed skating (patinage de vitesse). C'est la même chose sauf qu'on saute d'état d'état en voiture.

Mais le weed dating ? Sérieusement. Comment marcherait-il dans le Vermont ? Certainement il faut se débrouiller comme les types là-bas. Est-ce qu'il faut feindre d'être inepte ? « Eh madame, pardonnez-moi, mais est-ce que vous pouvez me prêter une main ? Je pense avoir besoin d'aide, beaucoup d'aide. Peut-être vous pouvez, chez moi ou vous, m'expliquer comment arracher les mauvaises herbes ? » Probablement pas. Les Vermontiginois sauraient en reconnaitre la différence.

Ou juste faire des propos d'une ineptie totale, « Hé ma poule, tu veux aller chez moi ce soir ? »

Très macho, « Je vais vous protéger des mauvaises herbes ! Suivez-moi ! »

Naturaliste et muesli croquant, « Tu sais qu'on peux manger des mauvaises herbes. Je les mets dans mes salades que je récolte de ma terrasse. Tu veux la voir ? »

Très enthousiaste, « J'adore le weed dating ! C'est formidable. Tomber amoureux et arracher des mauvaises herbes au même temps. C'est si bio et naturel ! »

Mystérieux, zen et exotique, « Le weed dating est le ying et yang de notre mère cosmique, ma chère mère à venir. Tu es le centre de mon essence cosmique, bébé. »

Sportif et compétitif, « Je parie que je puisse arracher plus de mauvaises herbes que toi ! Le perdant dois acheter des bières ce soir ! »

Qui fait du compostage, « Ne jettes pas les mauvaises herbes dans la poubelle. Je fais du compostage. Si tu veux, je peux te le faire voir. »

Les tatoués, « J'ai un tatouage des mauvaises herbes sur mes reins. Tu veux le voir ? »

Religieux, « Nous devons arracher tous les mauvaises herbes du jardin du Seigneur. Voulez-vous voir mon jardin ce soir ? »

Drogués, « Hihihihihi, les herbes. J'aime toutes les herbes. Héhé. Hihihi. Chez moi, ce soir ? »

Craintifs, « J'ai peur des mauvaises herbes ! » « Eeek ! » « Tu veux aller chez moi ? C'est une zone sans microbe ni germe ni herbe ! »

Amateurs de la glace, « Ben et Jerry's ne sait rien ! Je fabrique de la glace chez moi. J'adore la glace au parfum des mauvaises herbes. Veux-tu en gouter chez moi ? »

Canadiens anglophones, « How's it going, eh ? There's a lot of weeds here, eh. »

Québécois, « Hé, Ça va, hein ? Il y a beaucoup de mauvaises herbes ici, hein. J'ai de la bière chez moi. Tu veux boire un coup ? »

Baba cool de l'été de l'amour, « J'ai de bonnes herbes dans mon autocaravane, man. Oops, sœur. Tu veux "tune in, turn on et drop out" avec moi ? »

Oh là là. Je suis descendu dans les stéréotypes. Ce n'est pas forcément l'imagination qui a inventé tout cela. Qu'est-ce que je ferais là-bas ? Qu'est-ce que je dirais à Chouchou si nous nous rencontrions dans les champs d'une ferme ? Le soleil couchant, le son des grillons dans l'air, le chant des oiseaux dans les arbres au bord de la route, quelquefois un oiseau chanteur percerait le bourdonnement des insectes et vite une mélancolie descendrait et insérerait dans mon cœur alors que j'arracherais des mauvaises herbes. Je les regarderais dans mes mains couvertes de boue dont l'odeur atteindrait mon nez en même temps que le parfum des mauvaises herbes. Tout d'un coup je verrais Chouchou à une autre rangée de blé. Ébloui de sa beauté champêtre, j'oserais lui dire « Tiens, ma chérie, duz yuz likezee weedz ? Lay mi putz wone in your hair. Zay ar zo beautiful liks zur eyze. »

J'ai travaillé toute la journée en imaginant cette scène si belle et si Vermontonienne. A la table, je lui ai tout répété. Le weed dating, notre rencontre romantique, puis je lui ai dit, « Tu sais, nous ne pouvons pas nous pointer dans le Vermont comme ça. Il faut inventer une histoire. Sinon nous vivrons là-bas, comme nous vivons ici, peu intégrés, mal compris, et totalement oubliés.

Elle y a un instant réfléchi. « Mais tu n'aimes même pas faire du jardinage ! La dernière fois que tu as arraché une mauvaise herbe, tu t'es fait mal au dos. Et c'était depuis combien de temps que tu ne te douche plus ? »

« Oui, mais dans le Vermont on ne se douche pas sauf si dans un ruisseau très froid et fraîche. Comme ça on n'a pas besoin de se doucher. »

« Tu parles ! Mais qui va croire dans cette histoire ? Tes yeux sont si beaux ! Ton accent français en anglais est terrible ! Fais-la plus réaliste. Nous nous sommes rencontrés. Tu t'es penché pour arracher une mauvaise herbe, et tu t'es fait mal au dos. J'ai dû te jeter au fond de ma camionnette. Je suis tombée amoureuse de toi, parce que tu t'es plaint tellement, que j'ai fini par plaindre de toi, moi-même. »

« Ridicule ! Est-ce que tu as une seule fois conduit une camionnette ? Tu ne me jetterais pas dans la camionnette. Tu dirais "Au revoir" et m'y laisserais en rase campagne ! »

« Oui, tu as probablement raison. » Elle a enfin avoué.

« J'ai une idée. Je me plaignais du weed dating, parce que je pensais qu'il était une perte de temps. Pourquoi nous forcer de travailler afin de rencontrer quelqu'un d'autre ? Ensuite, je me suis aperçu d'une grenouille. Je l'ai attrapée dans mes mains et te l'a amenée pour te faire voir. Tu as été pris de panique, ce qui a provoqué la panique chez la grenouille qui a sauté de mes mains et a atterri sur toi. Tu t'es mise à courir à ta camionnette. »

« Et, alors ! Qu'est-ce qui s'est passé après ? »

« Alors, je t'ai suivi. Affolée, tu criait "au secours, au secours !" », j'ai dit. Et ensuite le sourire aux lèvres, j'ai dit, « Ben, j'ai dû la trouver. »

« Ha ha, très drôle. Est-ce que tu vas te doucher, cette semaine, homme de grenouille ? »

« D'accord. »

J'ai quitté la table. Je suis allé en haut pour me doucher. Je me suis demandé si l'eau froide marcherait mieux que l'eau chaude. « Hou là ! C'est froide ! » Après la douche, j'avais sommeil, donc je me suis couché. Chouchou m'a suivi. On a éteint les lampes. Les grillons bourdonnaient dans l'air Washingtonien. Le ruissellement de la pluie battait légèrement les fenêtres. J'ai fermé les yeux et dit « bonne nuit » à Chouchou. J'étais sur le bord de m'endormir quand tout d'un coup Chouchou a dit, « Hé Go, hé ! »

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Je pense qu'il y a une grenouille dans le lit ! »

J'ai ouvert les yeux rond, « Ah bon ! »

dimanche 23 mai 2010

Le bouche à oreille bouché

Ne pouvant plus patienter, Chouchou m'a demandé, « Si on allait dans cette queue ? Il n'y a personne. Allez ! Utilises ton imagination ! »

Elle avait raison. Notre queue réservée aux personnes munies d'un billet était longue, tandis que l'autre queue était vide. Les autres, en l'écoutant, ont abandonné la queue tête baissée. La guichetière de l'autre côté a eu un moment de surprise et a vite compris l'intention des mutinés.

« Non. Il faut suivre les règles. » je lui ai dit. « D'ailleurs, l'imagination est dangereuse quand on prend le réel pour l'irréel et l'irréel pour le réel. Nous avons du temps. Nous pouvons rester dans notre queue. En revanche, l'imagination nous serait très utile quand il faut apprendre quelque chose. Par exemple, au début, nous sommes ignorant d'un fait ou d'une perspective. Nous butons contre cette nouveauté, et si nous avons l'esprit ouvert et l'imagination active, on pouvons absorber cette nouveauté et ensuite l'écrire dans notre esprit. Or de nos jours nos esprits sont bouchés. On ne peut plus s'entendre. Tu te souviens du piéton absorbé par son téléphone, ipod, objet fétiche quand je voulais tourner à gauche. Il traversait la rue comme il était dans une bulle. Oui, il avait la priorité. Exactement, j'ai eu tort de vouloir passer devant lui, mais comme cycliste, je sais que le signal le plus primordial n'est pas le feu rouge. C'est le regard entre le cycliste et les autres. On voit et lit l'intention de l'autre dans les yeux. On se ralentit, on laisse passer l'autre, ou on accélère, tout selon le regard. Or cette espèce d'homme post-humain était dans sa bulle comme un aristocrate aurait forcé les autres de dégager la piste. Son imagination était bouchée par son objet fétiche. J'ai vu la même chose dans un article du New York Times. Les instituteurs chinois sont aux États-Unis pour enseigner le chinois aux étudiants américains au nom d'échange culturel. Selon l'article, l'instituteur dit que les étudiants américains ont peu de respect pour les instituteurs et qu'en Chine si on enseigne et les étudiants n'en comprennent rien, c'est leur problème. Aux États-Unis si les étudiants n'en comprennent rien, on est obligé de l'enseigner encore une fois. En fait, dans les premières lignes de l'article une institutrice était en train d'expliquer un quiz, mais l'étudiante l'a interrompue. Elle était trop distraite. Son imagination était bouchée. Apprendre, c'est ouvrir les yeux, ouvrir les oreilles, écouter, et comprendre. » J'ai pris une pause et l'ai regardé. « Tu comprends ce que je veux dire ? »

« Quoi ? » elle m'a répondu. Un regard dans les yeux et j'ai vite compris qu'elle plaisantait un peu. Elle était une élève paresseuse dans tous ses cours sauf la musique. Par conséquent, elle n'aime pas mes cours sur l'apprentissage.

Nous prenons nos billets et trouvons nos places. Ce soir nous assistons à un concert. Au programme est les deux concertos de piano de Chopin. C'est triste, mais les seules gens qui assistent aux spectacles de musique classique sont des vieux, des familles qui veulent que leurs enfants jouent de la musique classique et un brassage de personnes des origines variées. J'ai noté des personnes russes, polonais, asiatiques, et juives.

Chopin est de loin mon compositeur favori. Chouchou nous a acheté des billets, parce que un jour je me suis énervé que l'Alliance française ait fait un programme de sa musique avec des artistes qui ont radicalement changé le contexte, la structure et les notes de sa musique. Je lui ai demandé par courriel comment on pouvait massacrer la musique de Chopin comme ça. Dans la publicité de l'événement, on a dit que c'était magnifiquement nouveau. Non, c'était un crime. Pourquoi ne peuvent-il pas composer leur propre musique ? Faut-il copier l'inspiration d'un maître et revendre l'imitation comme innovation ? C'était un outrage.

Elle a vite cherché un concert qui me plairait. Et voilà les billets.

Je ne suis pas musicien. Je jouais de la guitare classique, mais il me faudrait au moins un an d'entrainement sérieux (quatre à six heures par jour) pour développer un sens musical. Ce n'est pas juste pour mettre les doigts sur les cordes et les touches. Il faut choisir le ton, le piano, le forte, le legato, le rubato, et le staccato, le crescendo, le diminuendo, et le decrescendo. Il faut apprendre, absorber, et parler tout ce vocabulaire italien, pour le seul but de transmettre en son une émotion à autrui.

En fait, j'ai passé toute ma vie en écouter de la musique contemporaine banale. C'est bien, c'est amusant, mais l'esprit humain n'y est pas totalement impliqué. C'est un spectacle de sensations, ce qui n'est pas exactement la musique en M majuscule. C'est une petite musique.

Pendant le concert, je me suis imaginé la réaction du public si le pianiste jouait à la même manière de Jerry Lee Lewis ou Little Richards. A ce point, je n'écoutais plus la musique. J'étais dans l'imagination. J'ai pris l'irréel pour le réel. A plusieurs reprises je me suis secoué pour me dégager de mes idées farfelues. J'essayais d'entendre uniquement le son du piano, qui avait un ton grêle, mais au moins c'était le son d'un instrument joué par un être humain dans une salle de concert. Ce serait impossible de noter tout les intentions de son interprétation, mais il me semblait qu'il a choisi exprès les notes qu'il voulait souligner pour le public. Au milieu de toutes les phrases tempétueuses, il a fait résonner des phrases afin qu'une émotion particulière serait comprise.

Après le concert j'ai demandé à Chouchou son avis du concert et en particulier si le pianiste n'avait pas guidé le public à écouter Chopin selon son interprétation. Elle n'a pas compris, donc j'ai ajouté que j'avais du mal à écouter la musique. Maintes pensées ont traversé mon esprit. J'ai dû me forcer à vider mon esprit et à laisser verser la musique dans mes oreilles. Heureusement, le pianiste a souligné les phrases qu'il voulait transmettre. Il aidait le public à comprendre Chopin selon son distillation de l'essence de la musique. De plus, quand j'écoute de la musique enregistrée dans les médias--c'est-à-dire les CDs, les ipods, les téléphones portables, les objets fétiches--je n'entends pas une interprétation aussi prononcée comme celle de ce soir.

Elle a dit qu'on ne peut rien entendre dans les CDs. Son avis m'a surpris, parce que quand elle écoute la musique, elle l'écoute au volume très fort. Je pensais qu'elle entendait ces phrases. Mais maintenant, même une musicienne n'y entend pas grand-chose.

Les CDs sont donc un fac-similé de la musique, une copie de l'activité humaine. La copie, devenue objet fétiche, est sa version post-humaine vidée de son contexte originel. On y met une jolie photo, une identité de l'artiste, une étiquette, un marque et on la vend, mais tout cela détourne l'attention, empêche la transmission de l'émotion, et facilite la formation d'une bulle autour de chaque individu épris d'objets fétiches. Cela nous rend sourds, impassibles et bouchés, tandis que l'industrie culturelle de nos jours nous répète en boucle que ces objets fétiches vont nous libérer. Ils n'ont supprimé que le contexte et facilité un échange très superficiel.

Plus tard, un drôle de question lui est arrivé, « Tu n'écoutes pas la musique ? » Une musicienne n'écoute que la musique. Elle ne laisse pas entrer les distractions dans son esprit.

Je lui ai souri et répondu, « Quoi ? »

vendredi 21 mai 2010

L'imagination perdue


Le cosmos est une pensée qui ne se pense pas, suspendue à une pensée qui se pense.

Les préjugés occupent une partie de l'esprit et en infectent tout le reste.

Malebranche
Je n'ai su choisir une seule citation de Malebranche, parce que j'ai passé toute ma vie en ignorance totale de sa philosophie. J'ai passé toute ma vie en ignorance totale de l'effet "Madame Butterfly", et tout d'un coup grâce aux Nouveaux chemins de la connaissance et 360 documentaries, j'ai rencontré tous les deux pendant une semaine.

La dernière fois, j'ai parlé de l'effet "Madame Butterfly". Bref, certains hommes occidentaux ont une folie pour les femmes orientales, et certaines femmes orientales n'aiment plus les orientaux.

Chouchou, ma femme, est japonaise. Mon ami juif, ses parents venus aux États-Unis pendant la deuxième guerre mondiale, s'est marié avec une coréenne, qui a quitté la Corée pendant la guerre civile coréenne. Mon ancien ami des parents catalan et cubaine, qui a dû quitter l'Espagne à cause de Franco et fuir Cuba à cause de Castro -- il m'a planté sans mot dire après une discussion qui a fini mal sur Elian Gonzalez; je n'ai jamais vu une personne si émue par la haine d'un état où il n'a jamais mis le pied -- s'est marié avec une philippine. Elle est venue aux États-Unis pour travailler. L'un de mes meilleurs amis (j'en ai deux) s'est marié avec une Vietnamienne. Il a fui le Vietnam pendant la chute de Saigon.

Désolé mon ami, mais selon la logique extrapolée de Masako Fukui, tu souffres doublement de l'effet "Madame Butterfly", parce que tu apprécies les occidentales et tu t'es marié avec une vietnamienne.

Chouchou pense comme Mme Fukui. Il y a quelque chose de bizarre que tous mes amis se sont mariés avec des femmes asiatiques. Selon elle et Mme Fukui et la plupart de l'humanité, les orientaux et les occidentaux doivent se marier avec les orientales et les occidentales. En outre, il faut parler juste à ses semblables. On peut le voir même dans la Toile qui prétend d'être un lieu d'échange, de mélange, d'ouverture d'esprit. Bidon. Les femmes parlent dans des cercles étroits et resserrés selon leur manière. Les Québécois se parlent dans les messageries. On vous dit bonjour, peut-être, mais à fur et au mesure, on voit qu'il y a des affinités très rigides qui excluent une mixité. C'est-à-dire une mixité qui m'inclurait.

Je m'écarte de mon sujet.

Je pense comme Malebranche. L'amour, l'amitié, l'apprentissage, la vie, et leurs contraires--la haine, l'indifférence, l'ignorance, et la mort, naissent de l'imagination. De plus, on s'imagine un avenir. La réalité vous corrige parfois brutalement. Et on se remet à rêver, à remplir le vide présent avec les mémoires du passé, avec les espoirs de l'avenir, et avec un amour mutuel et impossible d'un époux qui, si vous avez de la chance, ne vous pense pas un peu bizarre à cause de votre folie dont toutes et tous souffrent. Parfois, la rage, la haine, les bonnes causes, et la folie ont raison de nous. Je soupçonne que faute de remède de notre mauvais emploi de l'imagination, on a inventé la chère politesse et le respect noble comme un cache-imagination élégant.

Et maintenant j'arrive à la fin de l'émission où Mme Fukui nous a conseillé d'apprécier l'autre comme il l'est. Exactement. Malebranche a dit la même chose il y a 350 ans, sauf qu'il aimait l'imagination. Aujourd'hui, je crains qu'on ne veuille nous corriger de nos défauts par la suppression totale de l'imagination. Est-ce que vous appréciez les femmes orientales ? Mais ne vous imaginez pas une vie ensemble basé sur les stéréotypes fantasmés ! Voilà votre texte. Lisez ces lignes ! Après le signal ! Et ... je ne sais les mots en français...

Tous mes amis, tous, sont des immigrés. Moi-même, immigré, mais jamais, jamais installé. Pas vraiment. Nous avons tous une histoire d'errance. Elle est souvent oubliée, mais elle est là. Elle nous guette. Et nous avons du mal à nous adapter à ce monde qui nous a vomis d'un pays à l'autre. En chemin, nous avons regardé de jolies femmes de tout poil, souvent à poil. Et nous nous sommes mis à nous imaginer un rencontre, un amour, une vie.

Malheureusement, les divertissements d'aujourd'hui adorent nous taquiner avec un jeu de culpabilité et peut-être un peu de jalousie.

Si vous n'aimez pas ce billet, blâmez mon imagination, pas moi, s'il vous plaît. Mais en tout cas j'imagine qu'il est vraiment trop tard. Qui lit ces balivernes ? Il est mieux de rester chez soi, parmi ses semblables, parmi les pensées, les mots et les amis convenables. Ne souffrez plus de votre mauvaise imagination !

J'ai pas mal d'amitiés basées sur l'échange linguistique et dont je suie énormément fier. Grosso modo, ils sont probablement un peu isolés, un peu loin du norme à cause de la géographie, de l'âge, de l'esprit actif, et de la curiosité. En tout cas, ils ont une imagination, et ils l'utilisent.

J'ai une seule amie française que j'ai rencontrée à une réunion de l'une de ces maudites associations qui se targuent de la sociabilité mais ne sont qu'un lieu bizarre pour les personnes en quête d'un rencontre amoureux. Dès le début, et malgré toutes les différences--et il y en a !, nous nous entendons très bien. Elle est juive.

Je ne vante pas de ces différences, mais au bout du compte, je me pose la même question de Mme Fukui. Pourquoi est-ce que je ne trouve jamais d'amis parmi toute cette maudite normalité ? Soit il ne me reste plus d'imagination, soit il n'en reste plus à la grande majorité de l'humanité.

Est-ce que vous pouvez imaginez une autre conclusion ?

mercredi 19 mai 2010

L'effet Madame Butterfly

Hier j'ai écouté cette cette émission sur l'effet "Madame Butterfly" ou ce qui se passe entre les hommes occidentaux et les femmes orientales. Au cours de l'émission Masako Fukui a fait état qu'en Australie il y a des hommes qui éprouvait une attraction irrésistible pour les femmes asiatiques. Selon elle, c'est un comportement bizarre basé sur les stéréotypes, les mythes voire des fantaisies pures.

A la fin de l'émission, elle a dit ce que j'ai dit dans mon billet précédent. Vivre en couple sans illusions, c'est voir l'autre comme il l'est. C'est la seule solution pour tuer l'effet "Madame Butterfly". Mais selon toutes et tous qui vivent en couple, ne serait-ce pas une fantaisie pure également ?

N'empêche.

Mme Fukui savait très bien que l'intérêt dans son sujet était dans les fantaisies qu'on projette sur l'autre. L'affectivité, la sensualité, les relations tous sont affectées par cette attraction et cette illusion. Dans l'émission, la spécialiste des études culturelles asiatiques a dit que ces fantaisies se sont construites à l'époque colonialiste. L'ouest est plus fort que l'occident. L'homme occidental est mieux éduqué, cultivé, tandis que la femme orientale est obéissante, douce, soumise, exotique et douée sexuellement. Je n'ai pas bien compris quel serait l'attrait des hommes occidentaux pour les femmes asiatiques. Sommes-nous juste différents ? En tout cas, un constat s'impose. Elle éprouve une attraction pour les hommes occidentaux. Certains occidentaux, moi y compris, sont séduits par les femmes asiatiques. Également, les hommes orientales n'attirent plus Mme Fukui. Les femmes occidentales n'attirent plus certains hommes occidentaux. Moi, j'aime les femmes, mais dès que je vois une jolie asiatique, j'éprouve du plaisir, tandis que quand je regarde une femme occidentale, je tue le moindre plaisir dans l’œuf. C'est bien rare que je me laisse contempler une femme occidentale.

Donc, c'est bien vrai. Je souffre de l'effet Madame Butterfly.

A part le passé colonialiste, la domination, la soumission, les fantaisies irréalisables, si vous pouvez vous imaginer que ma relation avec Chouchou n'est pas un drôle de jeu entre une geisha et un homme aux yeux écarquillés où chaque nuit nous éteignons la lumière, et... mais c'est à vous d'imaginer le reste. Si vous me permettez, il reste une question qui hante tout couple mixte. Est-ce qu'ils s'aiment grâce à un rapport amoureux, honnête et affectif, ou est-ce qu'il est une espèce de jeu entre une coquette asiatique et un homme occidental louche.

Malheureusement, l'émission laissait entendre trop que l'on ne pouvait pas éviter le passé, qu'il y aurait une trace de l’effet Madame Butterfly dans toutes les relations. Dans une banalité totale, on a finit l’émission avec un conseil bien sage. Toutes les relations commencent par une fantaisie, et après il faut voir et accepter l'autre. Il faut aimer l'autre comme il l'est.

Très bien, mais il me reste quelque chose d'irrésolu. Pourquoi est-ce que je me suis marié avec Chouchou ? Pourquoi Masako Fukui a une folie pour les hommes occidentaux ? Faut-il qu'il y ait quelque chose de louche ?

Elle dit est qu'elle n'aime plus les hommes asiatiques. Après quelques relations ratées avec eux, elle a fini par ne plus assimiler leurs traits à une possibilité d'amour. Selon les hommes australiens, ils éprouvaient une antipathie pareille envers les femmes occidentaux. Selon les sources de Mme Fukui, il s'agit plus de leur masculinité blessée que la féminité exotique orientale, plus de la méchanceté et la grossièreté des femmes occidentales que l'élégance exquise des femmes orientales. Mme Fukui a été très claire sur ce point. Il faut toujours corriger le tir chez les occidentaux.

En tout cas, l'ouest cherche l'est, l'est cherche l'ouest. Un homme cherche une femme, une femme cherche un homme. Et qu'est-ce que vous vous imaginez maintenant ?

Mais c'était l'imagination qui faisait défaut dans cette émission. Qu'est-ce que c'est la séduction ? Faut-il toujours avoir des arrières-pensées ?

Je vous en dirai plus. Chouchou s'est couchée tôt et a éteint la lumière. Attendez la suite !