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mardi 3 août 2010

Au moins j'ai Shakespeare

J'arrive enfin à la fin d'Acte III, scène 3 de Hamlet -- le recommencement impossible ou le souhait de la mort. Le roi vient de s'arracher de son for intérieur une confession de fratricide. Il avoue comment il est tiraillé entre le bien voulu dans un avenir souhaité et le mal réel dont il veut cacher la souillure.

Peut-on pardonner son crime ? Écoutez son plaidoirie,

Is there not rain enough in the sweet heavens
To wash it white as snow? Whereto serves mercy
But to confront the visage of offense?
And what's in prayer but this twofold force,
To be forestalled ere we come to fall,
Or pardoned being down?

Quelle nouveauté, avant qu'il ne sois trouvé coupable, il reconnaît ses méfaits.

J'ai dû expliquer le texte à Chouchou, « Tu vois, le coupable se demande comment il peut laver ses péchés de sa peau, et il demande, Shakespeare nous demande, à quoi sert la merci si on ne peut demander qu'à Jésus de nous défendre au visage de l'offensé ? La force doublé du verset, Et ne nous soumets pas à la tentation, mais délivre-nous du mal, comment est-ce qu'elle peut nous aider si nous sommes condamnés en avance à la ruine ? Est-ce qu'on peut demander pardon pour un crime sans être châtié ? »

« Ah, ben non. Les coupables adoreraient ça. » Ensuite elle a ajouté à sa colère un ton sarcastique. « Oh, je suis Trent Lott (un sénateur américain qui a eu des liaisons avec des prostitués au même temps qu'il a vertement critiqué Bill Clinton d'être tricheur), je suis Mel Gibson, j'ai fait des bêtises, j'ai menti au public. Maintenant que tout le monde le sait, j'avoue tout. Voulez-vous me pardonner ? Je ne pense pas ! Pas de pardon avant le châtiment! »

« Je pensais que tu dirais ça. Pas de merci, pas d'indulgence catholique, pas de confession en face d'un prêtre. Coupez les têtes ! »

« Oui, et qu'on commence avec les prêtres catholiques pédophiles. »

J'ai hésité. Shakespeare, a-t-il anticipé tout notre rancune et nos accusations ? Est-ce qu'il nous a mené à une situation pour rehausser les images inversées de la vengeance et son reflet, la merci. Il nous demande si on peut pardonner le roi, le meurtrier, le menteur, le fratricide-régicide, un déicide à peu près. Le roi avoue plus tard que la justice divine l'attend, peut-être, mais en attendant, auprès de ses semblables, on peut essayer de la repentance. Écoutez,

What rests?
Try what repentence can. What it can not?
Yet what can it, when one cannot repent?
O limed soul, that, struggled to be free,
Art more engaged!

Selon la loi de notre espèce cruelle, le roi se sait condamné. La repentance ne vaut rien. Son âme enlisée dans la glu de son péché, qui a lutté pour se libérer, et encore plus envasée.

« Tu comprends ? Le roi, qui peut imposer sa justice de sa main dorée, veut racheter son intégrité. Faut-il laisser angoisser ? »

« Oui, tant mieux ! »

« Mais, aussi improbable que ce soit et absolument contraire aux derniers exemples y compris moi qui est toujours coupable pour avoir ouvert la bouche, le roi avoue son crime avant d'être accusé par des preuves crédibles. C'est un crime parfait. Hamlet n'a que les dires d'un fantôme et la réaction du roi à une mise en scène dans la mise en scène de Hamlet. Et, ce qui est très intéressant, Hamlet n'entend rien de la confession de son oncle. Il n'a que sa vengeance. Pas étonnant que les esprits binaires enlisés eux-même dans la glu de la culpabilité jettent toute nuance. Ils déclarent que le roi est innocent et Hamlet coupable, ou comme moi, le roi coupable, Hamlet juste. Shakespeare ne nous révèle que les extérieurs que nous affichons. Tous les personnages dans cette pièce, et nous aussi, nous sommes tous menteurs. Nous pensons maintes mauvaises pensées, mais dans notre for intérieur, nous pouvons demander pardon. Mel Gibson, Trent Lott, l'homme qui a échangé sa femme contre une version plus jeune, la femme qui a planté là son mari, qui sait s'ils ont vraiment repenti. Nous adorons nous accuser des méfaits parce qu'à la surface, notre monde démocratique est despotique et sans merci, mais au fond de chaque civilisation et religion, chez les chrétiens, les catholiques et leur sacrée confession, il faut demander ET donner pardon. »

« Et les juifs ? »

« Oy veh ! Je pense qu'ils font des mitzvahs. C'est-à-dire on peut pécher, on va pécher, c'est inéluctable, mais en revanche, il faut toujours penser faire de bons gestes. Un mitzvah. »

« Est-ce qu'on mange de la soupe aux matzo (pain azyme) après les mitzvahs ? »

« Écoute ! Shakespeare n'a pas écrit sa pièce pour comparer toutes les religions. Il voulait nous demander "Quoi faire dans un monde qui a perdu ses valeurs fondamentales ?" »

Elle m'a regardé très contente d'avoir joué avec les mots yiddish qui commencent par 'M' et terminent par 'Z'. « Est-ce que tu veux de la soupe matzo demain ? » Je l'ai regardé mi-amuzé mi-angoizé. Elle a cédé de regagner un ton plus sérieux, « D'accord, qu'est-ce qui se passe ensuite ? Le roi avoue, et alors ? »

« Hamlet entre dans la pièce. Il s'approche du roi qui est à genoux. Il dégaine son épée. Il contemple sa vengeance, mais il la rejette. Écoute,

Why, this is hire and salary, not revenge.
He took my father grossly, full of bread,
With all his crimes broad blown, as flush as May...
And am I then revenged
To take him in the purging of his soul,
When he is fit and seasoned for his passage?


Hamlet ne veut pas le tuer en acte de prier, parce que l'image du roi comme monstre ne correspond pas à l'extérieur présent du roi. Selon Hamlet, son oncle est un Mel Gibson, un Trent Lott, un fratricide toujours figé dans l'acte de son crime. Il veut retrouver le monstre et alors prendre sa vengeance. Et voilà les deux sont collé sur la surface de leurs images. Ils sont les reflets d'un crime parfait inavoué et d'un pardon impossible.

Shakespeare nous suggère que dans notre monde sans merci, la vengeance la plus cruelle et brutale serait la seule issue. Il n'y aura jamais de place ni pour la vie, ni pour l'âme. Hamlet est la tragédie de notre civilisation déboulonnée et du pardon abandonné. Et si je peux, pour un instant, devenir accusateur moi-même, j'aimerais dire que nous tous, ou au moins la grande majorité de tout peuple armé et aux prisons surchargés, toute religion, chrétiens, catholiques, juifs, musulmans, et même les athées militants, nous vivons sans le moindre état d'âme quant au manque de pardon. On s'obsède d'autre chose, d'une version du passé parfois trop erronée pour contempler le monde autrement, d'une image ou d'un stéréotype trop faussé pour être crédible. Est-ce qu'on voit même l'âme et le pardon une seule fois quand on regarde religieusement notre dieu télévisé ? »

Elle se savait enlisé dans ma glu, « Pauvre Go ! Je vois ton âme ! » et ensuite elle a ajouté, « Tu es très pessimiste ce soir. »

« Ben, oui, peut-être, quelquefois. » Je l'ai regardée. Notre conversation s'approchait à la fin. Bientôt, elle rallumerait la télévision, et je lirais. « Eh, la confession, l'apanage des catholiques, au fond, c'est une bonne idée, non ? »

« Oui. » Elle restait silencieuse. Je savourais le plaisir de m'être bien exprimé sur un sujet cher à mon cœur. Elle, espiègle, m'a demandé, « Tiens, je pensais que tu ne croyais pas en Dieu ? »

« Non, je ne crois pas en Lui, mais au moins j'ai Shakespeare. Le poète de l'humain. »

jeudi 29 juillet 2010

Avec le roi, dans sa solitude

Chouchou m'a regardé toute contente que Ronronfleur était dans ses bras. La télévision éteinte, elle m'a dit « Vas-y ! Parle-moi de Shakespeare ! »

Un intérêt soudain en face de la télévision ? Vivre sans le Dieu de spectacle gore, de bonheur affiché, et de malheur formaté qui nous dit : Soyez choqué, heureux, et ensuite triste. Et maintenant un petit mot de notre sponsor : soyez l'homme de vos rêves, femmes soyez plus féminine, soyez heureux, assuré, rusé, audacieux, jeune, séducteur, et impudent. Soyez ce que voulez. Soyez plus que vous êtes aujourd'hui et certainement pas ce qui vous êtes ou étiez. Dans mes mains était juste Shakespeare, snob, ringard, vieux, triste, complexe, c'était le moment de l'inspiration et du courage.

Nous étions dans la lumière sombre du salon, comme si nous étions sur scène pour nous dire nos soliloques. J'ai expliqué que dans le reste de cette scène (Acte III, scène 3) le roi avouerait son fratricide qui pue au Ciel et Hamlet annoncerait comment il, à son insu, était en train de plonger dans sa tragédie.

Maintenant que nous sommes ensemble où personne ne nous jugera, je veux avouer mes crimes aussi. Le dernier billet était mensonge pur. Je n'ai pas parler à Chouchou de "Montrer, ne pas dire". C'était dans l'acte de décrire notre conversation que j'ai inventé une autre. Voilà ! C'est un soulagement de vous confesser. Je vais mieux.

Je savais que vous le saviez. Vous vous attendiez que j'admettrais ma culpabilité. Vous vouliez une culpabilité nettement prononcée. Et dans la solitude je pouvais le dire. C'était pareil pour le roi. Avant cette scène, le spectateur anticipe une résolution. Qui est le fantôme ? Qui a tué le père de Hamlet ? Est-il fou ? Dans nos cerveaux binaires, il n'y a de place que pour un Oui ou un non. Tout le reste de nos cerveaux est voué à notre bonheur, notre identité, notre ambition, et notre distinction. Et Shakespeare nous comprend, nous taquine, et nous mène à cette scène, mais quand le roi, tout seul, prie, il brouille tout cela. Écoute :
Pray can I not,
Though inclination be as sharp as will.
My stronger guilt defeats my strong intent,
And, like a man to double business bound,
I stand in pause where I shall first begin,
And both neglect.
Je n'ose même pas une traduction. Il veut prier, mais il ne le peut pas. Il veut faire du bien, mais sa culpabilité est plus forte que son désir. Dès le début ce roi a affiché un bonheur effréné. Il a dit à Hamlet d'arrêter de pleurnicher la mort de son père. Sois gai, mon fils ! Et finalement, on le voit tiraillé entre le bien qu'il veut et le mal qu'il a fait, et par conséquent, il vacille.

C'est absolument inattendu. On s'attendait de voir un coupable, mais Shakespeare nous en montre un qui est déjà puni, privé de Dieu et de son âme.

Il faut faire pause un instant. Je sais que vous êtes pressé. Il y a tant de choses à faire. Peut-être vous voulez écrire vos propres billets dans lesquels vous nous montrez votre vie plein d'espoir et de bonheur, et de temps en temps il vous arrive un contretemps. Néanmoins, j'insiste. Dans ce soliloque, on entre dans le for intérieur du roi. Il ne nous parlent pas pour nous impressionner, ni comme moi, ni comme vous. Dans cette solitude il est enfin libre de dire ce qui pèse sur lui. Avant et après, quand il est entouré de sa femme et du mondain, il est obligé d'afficher ce que les autres exigent de lui. Or maintenant, ce n'est pas formaté. Ce n'est pas gai. Ce n'est même pas raisonnable. Il est simplement sublime.

Quand vous écrivez, qui êtes-vous ? Le roi avant et après Acte III, scène 3 ou une personne anonyme dans la solitude et en acte de prier ?

Attendez la suite, s'il vous plaît.

vendredi 23 juillet 2010

Une prélude à Acte III, Scène 3

En faisant chemin au bureau dans le métro, perdu parmi tous les navetteurs, et plongé dans ma lecture, j'ai trouvé le coupable. Tout ce temps devant nos yeux, dans Acte III, Scène 3 de Hamlet, Claudius avoue son fratricide ! Hamlet la source de son indécision, et Rosencrantz et Guildenstern, leur obéissance aveugle au roi, peu importe sa corruption. Et dire que Coucou a toujours insisté sur l'innocence de Claudius. Pierre Bayard a prétendu, dans son Enquête sur Hamlet, que Hamlet s'est impliqué, parce que l'adolescent de 16 ans n'a pas tué son oncle quand l'occasion s'est présenté. Et moi, depuis trois ans, lorsque Coucou a annoncé que les dires d'un fantôme ne pouvaient prouver rien, j'étais ébranlé. Tout le monde déconstruit et reconstruit la réalité sans le moindre gêne, et, moi, le livre aux mains, bouche bée, leurs mots me déconstruisant et me reconstruisant, je balbutiais « mais, attend ! il est... n'est-il pas ? il est ? il est coupable ? non ? »

Depuis trois ans, j'étais figé dans cette incertitude obscure, mais mercredi matin, une clarté m'a percé. J'étais enfin en paix.

Quand je suis entré dans le bureau, j'ai demandé à ma voisine si elle s'est souvenue si Claudius était coupable.

« Lui, je pensais qu'il voulait tuer Hamlet. »

« Non, est-ce que tu te souviens d'avoir vu, à part de l'évidence du fantôme, si le roi a avoué d'avoir tué le père de Hamlet ? »

« Mais, je pensais qu'il voulait tuer Hamlet. »

« Non, ce que je veux dire est... eh, qui a tué le père de Hamlet ? »

« Tu veux dire le fantôme ? Il était déjà mort. Je ne comprends pas. »

Et il me semblait que la reconstruction de la pièce prenait des heures. Je lui ai enfin dit que dans acte III, scène 3, Claudius fait des aveux complets. Elle, un peu craintive sous l'ardeur de mon interrogation, a dit qu'elle ne s'en est souvenu rien de particulier, mais elle aimait la pièce, quand elle l'a vue.

Neuf heures plus tard, en rentrant à la maison, j'ai lu acte III, scène IV. La célèbre scène entre Hamlet et sa mère. Il l'accuse, et elle l'accuse d'avoir perdu la raison. Il la pousse. Il lui hurle ses crimes. Et elle s'affole et supplie. Il lui exige de se regarder dans le miroir et de mettre une fin à sa nouvelle vie avec le frère de son ancien mari. Il enrage et lui demande d'écouter la dernière voix de la raison. Il y a un petit imprévu, c'est-à-dire un rat assassiné par l'épée de Hamlet derrière un rideau dans la chambre, et elle l'assassine de bon après. Elle le condamne comme un fou en proie de délires.

Père mort, oncle vilain, mère aveugle, copine assujettie, amis faux, sycophantes, ennemi furieux, vérité introuvable, raison perdue, Dieu porté disparu, pauvre Hamlet ! Pauvre humanité aussi, n'est-ce pas ? N'empêche. Je voulais encore parler d'acte 3, scène III. Je suis rentré à la maison. Chouchou regardait la télévision. Je lui ai servi les restes du dîner de la veille. Je me suis installé dans le fauteuil à bascule, l'assiette sur mes genoux, un verre de vin à la main et Hamlet dans l'autre.

« Écoute ! Je veux te parler. Éteins la télévision ! »

Elle a maugréé en éteignant le poste. « Alors, qu'est-ce que tu veux en parler ? Tu sais, aujourd'hui au bureau, Barbelle (sa patronne) a tellement tergiversé. Elle dit toujours de n'importe quoi, juste pour faire plaire à la personne qui peut lui faire avancer. Oh, elle m'énerve ! Je dis, elle est... »

« Mais attend, attend. Du calme. Inspire de la paix, souffle un sourire ! Est-ce bien ? C'est mieux ? »

« Tu voulais parler. J'ai parlé. Qu'est-ce que tu veux en parler ? »

« De Shakespeare. Écoute. J'ai trouvé les passages... Eh. D'abord, est-ce que tu te souviens si Claudius a avoué son crime ? Tu sais ce que Coucou dit. Que Claudius n'est pas coupable. Quand même pour répondre à tous les autruches, il faut mettre la tête dans la sable avec eux et puis trouver dans la pièce où l'on puet réconnaitre la culpabilité de Claudius. Mais où ? »

« Il est coupable. Il l'a avoué. »

Un peu perplexe, je lui ai demandé, « Mais tu te souviens d'avoir entendu dire une confession ? Est-ce que tu te souviens ce qui s'est passé quand il a avoué ? Es-tu sûre ? »

« Je ne sais pas. Il l'a avoué. Tout le monde sait qu'il était coupable. »

« Serait-il que je l'aie totalement oublié ? », je me suis dit. Peut-être le doute de Coucou, versé dans mon oreille comme le poison versé dans l'oreille du père de Hamlet, m'a fourrvoyé. « Néanmoins, c'était dans la scène où l'oncle était à genoux et Hamlet était derrière lui. Tu t'es souvenue de cette scène ? »

Elle n'a rien dit.

« Mais, cela ne veut rien dire. L'important n'est pas la confession. En fait, l'obsession de trouver le coupable mène à un dialogue de sourds, une interprétation chère à Coucou et Pierre Bayard, mais accessoire chez Shakespeare. La culpabilité, c'est un piège dangereux qui empêche la compréhension. Cette scène porte sur l'absence du Dieu chrétien et sur ses valeurs oubliées. »

Après une pause pour savoir si elle me suivait, le grand athée de la maison lui a humblement demandé, « Je vais lire des passages de la scène. Ça va ? »

Je l'ai regardée, est-ce qu'il sera une suite ?

lundi 19 juillet 2010

Un tremblement de terre ? Ici ?


--We are oft to blame in this
('Tis too much proved), that with devotion's visage
And pious action we do sugar o'er
The devil himself.

Shakespeare, Hamlet, III.1

Vendredi matin, la radio nous a réveillé. Je l'ai écouté d'un air absent, et puis je me suis levé et ai commencé la routine : café, petit déjeuner, ordinateur, courriel et actualités. J'ai pensé à travailler moins de huit heures parce que j'ai déjà travaillé presque 40 heures pendant la semaine. Chose curieuse, en réfléchissant à partir la boîte tôt, j'ai fait déplacer les plaques de mon emploi du temps. D'habitude, après les actualités vient l'écriture, mais ce jour-là, j'ai commencé mon travail à la maison. Environs huit heures et demie j'ai commencé la routine de départ en y ajoutant la recherche d'un cadeau pour Coucou. C'était son dernier jour à la compagnie.

Je suis allé en haut. Chouchou était encore dans la chambre écoutant la radio.

« Est-ce que tu l'as senti ? » elle m'a demandé. Interloqué, j'ai haussé les sourcils et en marmonnant « Ben, senti quoi ? » J'ai humé, « Les chats ? qu'est-ce qu'ils ont fait ? » Elle regardait distraitement le sol. « Non, écoute la radio. On vient d'annoncer que Washington a subi un tremblement de terre. » J'ai haussé les épaules, je n'ai senti rien. « Tu as vu mon Hamlet ? » Elle n'en savait rien. Je l'ai enfin trouvé sur le sol sous la table de nuit. « Ah te voilà. Pourquoi es-tu ici ? »

Je l'ai mis dans mon besace, et je me suis mis en route.

Deux heures au travail m'ont suffi pour effectuer la tâche que j'ai commencé le matin. Juste avant midi, j'ai imprimé l'article Comme athée je choisis Jésus d'André Comte-Sponville que j'ai trouvé dans la rubrique On Faith du Washington Post. J'ai utilisé le papier de l'article pour emballer Hamlet.

Mes choix n'étaient pas innocents. Coucou m'a fait cadeau du livre Gödel, Escher, Bach : an Eternal Golden Braid il y a une semaine qui n'était pas innocent non plus. Il voulait mettre dans mes mains un livre qui décrivait un monde qui pourrait être sauvé par la science. Je voulais lui répliquer avec autant de l'audace. J'ai choisi Hamlet, parce qu'il tenait obstinément que Shakespeare ne valait pas la peine. Évidemment, Hamlet était fou; son oncle innocent; et toute la pièce était trop moralisatrice et puritaine. Si on déconstruisait la pièce comme ça, il irait de soi qui l'estime des chefs-d’œuvres n'était que le produit d'une culture vieille, répressive et discriminatoire.

J'ai passé un an le persuader qu'il fallait réexaminer la pièce. Elle mélangeait tous les ingrédients d'un drame : la famille, l'état, le roi, l'absence de Dieu (I.1, 180-187), la mort d'un père, le conformisme, la vérité, la maturation, et la crise de conscience. La pièce est nettement ambiguë et ambivalente, parce que la justice et la vie sont parfaitement ambiguës et ambivalentes, tandis que nos actes et gestes semblent parfaitement claires et réfléchis. Le roi et son lèche-botte, Polonius, espionnent Hamlet pour dénicher si sa folie cachait un jugement, alors que Hamlet espionne les réactions du roi et de sa mère à une pièce de théâtre dans laquelle le frère d'un roi tue son frère comme le fantôme a décrit à Hamlet. Si le roi réagissait mal, le piège tendu révélerait que leur prétendue innocence dissimulait une culpabilité du meurtre. Ce chef-d’œuvre, si équilibré, si subtil, jamais exagéré, et exquisément dramatique, est parfait parce qu'il montre exactement notre reflet, toujours à l'écoute d'un malheur incertain, et au même temps si certains d'être capables de maîtriser n'importe quel imprévu.

Coucou a fait l'oreille sourde à mon admiration. Où est la preuve que l'oncle a commis un fratricide ? Faut-il croire aux dires d'un fantôme ? Cela a l'air ridicule. Hamlet parlait trop. Il était un obsédé fou. Il s'est trompé. Être ou ne pas être ? C'est être. Point barre. L'oncle était innocent. Et puisque que tout le monde trouve la mort à la fin, il va de soi que le moralisme oppressif de l'époque, une sorte de mélange de puritanisme et de colonialisme virale et tyrannique imposait sur Shakespeare une chute très moralisatrice et violente.

Après avoir entendu dire son opinion sur la pièce, j'étais bouche bée, et puis je lui ai félicité sur l'originalité et la conviction de son analyse. Dans notre siècle postmoderne où tout est relatif, tout le monde a raison par rapport à son habilité de masquer sa folie et afficher son bonheur. Néanmoins son opinion était remarquablement semblable à celle du livre Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? de Pierre Bayard. En bref, la pièce ne contient pas de thème universellement compréhensible, parce qu'il n'existe pas de thème universellement compréhensible. Par exemple, M. Bayard l'a prouvé sans aucun doute en espionnant la réaction des membres d'un tribu africain à un résumé de la pièce. Selon eux, Hamlet n'a pas de sens. Tout ancien est bon, les fantômes n'existent pas, et Hamlet doit suivre les conseils de son oncle. C'est toute la moralité dont on a besoin.

Si un débat passionné sur l'existence d'une prétendue universalité ou d'un fantôme n'intéressait pas à Coucou, j'ai osé de rectifier une chose sur la religion de Shakespeare. Il n'était ni Puritain ni Anglican. Il était catholique à l'époque où l'Angleterre était Anglicane. Une bagatelle. Les Catholiques, les Puritains, ils sont tous dans le même sac moralisateur.

Son attitude suffisante m’énervait d'autant plus que ne rien trouvant à lui dire pour lui faire ouvrir les oreilles, j'ai découvert mon profond manque de culture. A part de citer quelques phrases de la pièce, je n'avais qu'une idée vague de son excellence. Il m'a tourmenté de ne pas pouvoir m'exprimer sur une littérature qui m'a profondément touchée.

Pourquoi tant de confusion sur Hamlet ?

C'est le fantôme sans doute. Qui est-il ? Est-ce qu'il est vraiment le père de Hamlet ? Même dans la pièce Shakespeare nous dit que les personnages qui l'ont vu croyaient qu'il pouvait être une illusion, voire un démon de l'enfer qui marchait outre tombe, ce qui signifiait que Christ a abandonné la terre. Les danois se trouvaient seuls sans autre secours. Le roi, Polonius et le reste de la cour se réfugiaient derrière le pouvoir. Hamlet est ses amis étaient abandonnés dans l'air frigide et pourrie de la cour d'Elsinore.

Les chrétiens admiratifs de Shakespeare pensent que le fantôme est le Dieu fâcheux du vieux testament. Pierre Bayard pense que le fantôme qui n'est vu que par Hamlet et ses amis représente le sujet d'un dialogue des sourds. Si vous croyez en lui, et je ne le crois pas, il est impossible de nous faire entendre. Soit. C'est bien d'en écrire une thèse. Coucou et le tribu africain pensent qu'il n'existe pas et peut-être on s'en fait trop de la pièce.

Chose curieuse, les chrétiens interprètent selon leur foi. Le tribu et le nouveau tribu de Coucou selon leur foi. Pierre Bayard, psychanalyste, est-ce qu'il l’interprète selon la sienne ou la science de son métier ?

Peut-être le fantôme est un tremblement de terre, perçu uniquement par les âmes sensibles. C'est un rencontre avec l'au-delà de notre compréhension. Il n'est pas le vieux Dieu. Il ne peut pas être expliqué par nos vieilles métaphores. Il est simplement la connaissance inconnue, un tremblement de terre provoqué par l'imperceptible mouvement des plaques de vice et corruption sous nos pieds qui rencontrent également le mouvement d'autres plaques. Il est venu, pas pour nous avertir d'une faute qui peut être vite corrigée, mais pour nous entraîner dans un cycle de violence dévastatrice. Toute moralité, toute normalité, toute semblance d'ordre lui est futile.

La magie de cette pièce est que Shakespeare a su nous parler d'une connaissance inconnue que nous rejetons d'instinct.

J'ai pensé que ce serait mieux de laisser parler Shakespeare directement de son tremblement de terre à Coucou. Sentirait-il la brutalité belle de Hamlet après l'avoir lu ?

J'ai enveloppé mon admiration dans une autre obstination. Coucou est un matérialiste invétéré. Les fantômes, le surnaturel, Dieu, la métaphysique, les âmes n'existent pas selon lui. Nous ne sommes qu'une machine complexe et un jour nous allons fabriquer les êtres humains par le clonage. Nous allons nous débarrasser de nos religions, de notre métaphysique, de notre âme. Tous vont adorer la science et le progrès. Pauvre et vieux type que je suis, qui me cramponne à mon âme invisible, à la métaphysique et à l'imagination comme une inspiration divine, j'ai obstiné à trouver une alternative à toutes ces vieilles métaphores. Selon André Comte-Sponville, bien qu'il soit un philosophe athée, ce serait mieux pour nous de se fier à une connaissance inconnue.

A douze et le quart, je suis entré dans la pièce où se sont réunis tous ses amis. Je lui ai donné mon paquet. « Ah, Hamlet. » Il a souri un instant, et puis il a dit « Merci. » J'ai dû lui dire de ne pas jeter le papier. Il l'a regardé pendant que les autres sont arrivés. Il n'a rien dit.

Au début de la fête, ce n'était que lui, moi et ma voisine et son amie dans la pièce. J'ai pensé que nous pouvions parler amicalement pendant une heure, certainement sur Shakespeare et André Comte-Sponville, mais la pièce s'est vite remplie de tous ses amis, la plupart d'entre eux étaient jeunes femmes. Tout le monde se parlait bruyamment. J'en étais très surpris. Évidemment, il s'est lié d'amitié avec beaucoup de monde. Moi, je ne peux pas imaginer même d'avoir une fête pour célébrer mon dernier jour à la compagnie.

Coucou, moi, et les deux personnes à côté de lui parlions ensemble. Plus ils ont parlé des banalités, plus je me suis détaché de leur conversation. Quand il ne leur est resté plus rien à dire, Coucou a regardé Hamlet et dit, « Tu sais Ren, je persiste encore à croire que Hamlet est un fou et Claudius est innocent. »

C'était comme un couteau dans mon esprit. « Attend. Est-ce que je peux voir le livre ? » Je l'ai feuilleté. Je cherchais le passage juste après que Polonius explique comment le vice est souvent, trop souvent édulcoré par les gestes pieux et les mots confits en une vertu qu'on a brutalement manipulée. Tout le monde s'est tu.

« Eh, Go ? Est-ce que tu vas lire des passages de Shakespeare ? »

Je regrette que je n'ai pas cité le texte. Ce serait magnifique de voir les visages confus et un peu irrités après la lecture du passage To be or not to be. D'instinct, je savais que les mots de Shakespeare iraient dans une oreille et sortiraient de l'autre. Avec un hochement de la tête, j'ai dit que non.

« Ah, c'est bon. Je suis allée à un mariage où les jeunes mariés pensaient bon de réciter quelques phrases de Shakespeare. Tout le monde était très confus. On disait "Euh ? Qu'est-ce que c'est ?" »

Tout le monde était ébahi et muet.

On dit qu'avant un tremblement de terre, que les animaux savent que la violence va arriver. Ils se taisent et patientent. Les deux forces, si violemment opposées de l'une et de l'autre, rencontrent, et pendant un instant, leur mouvement cesse.

Enfin, une courageuse a dit, « Pourquoi tout le monde se tait ? »

Satisfaites que je n'allais pas lire du Shakespeare, les bouches se sont remis en marche. Un joyeux bruit a éclaté dans la pièce. Enfin, j'ai trouvé le passage. « C'est ici que Claudius avoue sa culpabilité ambiguë. Personne n'est innocent. » Il n'a pas regardé le livre.

« Go, prend un biscuit "chocolate chip". » J'en ai mangé. Mon Dieu, c'était presque cru. J'ai goûté le sucre et le beurre de la pâte. J'ai terminé mon café. Je me suis pensé sortir. Il faut manger quelque chose. « Go, prend une petite génoise individuelle ! » Oh, Mon Dieu, cela va m'achever, du chocolat, du sucre, et du glaçage, mais poubelle que je suis, je l'ai mangée. Comment je l'ai regretté. L'afflux massif de sucre dans mes veines m'a fait étourdi. Je me suis senti au bord de m'évanouir. J'ai regardé d'un air absent tout le monde parler. J'avais besoin de changer d'air. J'ai regardé l'horloge, 25 minutes encore pour fêter le dernier jour de Coucou. Je me suis frotté le visage. J'ai essayé de respirer calmement et lentement. Si je m’évanouissais ici et maintenant ? En tout cas, je me suis pensé, ne panique pas !

Personne ne m'a fait attention. Je me suis tu.

Heureusement après 5 minutes, les jeunes femmes se sont levées. La fête a tôt terminé. Dieu merci.

En chancelant, je me suis mis debout. J'ai dit au revoir à Coucou, et j'ai cherché un verre d'eau.

Un peu calmé, mais très mal à l'aise, je suis entré dans mon bureau. Ma voisine a passé la tête dans le chambranle, « Il y avait une silence très gênée, n'est-ce pas ? »

Heureux de respirer mieux et un peu distrait, je l'ai regardée un instant. « Une silence ? Gênée ? Je pensais que tout allait bien. Serait-il vrai que les apparences sont souvent trompeuses ? »