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mercredi 7 juillet 2010

Une réflexion sur notre reflet

Le goût est fait de mille dégoûts --Paul Valéry

If you don't know where you are going, any road will get you there --Lewis Carroll

Une heure de lecture est le souverain remède contre les dégoûts de la vie --Montesquieu

De nos jours, je ne sais quoi dire à Coucou. Si j'ai l'air d'être en pleine santé, mais en revanche je me sens dégoûté, las, fatigué, et triste d'être de retour, je dois avaler mon amertume devant lui et boire son verre plein de propos tolérants et un peu tyranniques. J'aurais préféré que l'on disait ce que l'on pouvait voir -- mon sang méditerranéen s'est affirmé en contact avec le soleil provençal. En revanche, il m'a donné son pronostic contre toute évidence. Et dire que j'ai écrit pour lui une lettre de recommandation adressée aux facultés de médecine. Ne devrait-il pas examiner avec soin ses patients avant de leur offrir son opinion ? N'est-il pas dangereux de proférer des conseils qui sont basés sur les apparences au lieu des causes plus profondes ? Quant à la couleur de la peau, c'est là où le bât blesse. Si on assimile à tort un teint à une condition saine, cela peut exploser le patient à un danger.

Il est jeune. Au début, j'ai essayé de me faire comprendre avec lui, mais au bout du compte, j'ai découvert que c'est toujours moi qui ai besoin d'instruction. Je lui parle pour savoir comment j'ai tort auprès de la nouvelle génération. Je ne sais jamais quand une nouvelle leçon va arriver, mais il arrive presque chaque fois qu'il entre dans mon bureau, bien que j'essaie souvent à éviter les brouilles qui lui mènent dans un état agité et raisonneur.

Comme je suis vieux et âgé culturellement, j'évite de lui convaincre que j'ai raison. Je lui propose ma vérité, et ensuite je reçois ma correction. C'est comme une leçon d'une nouvelle langue étrangère. C'est en effet anglais, mais une conversation avec lui est comme un voyage dans un pays inventé par Lewis Carroll, et elle me fascine.

Après lui avoir résumé tout notre voyage et avoir ignoré ses propos sur ma peau, je suis tombé muet. Je savais si je ne parlais pas, personne ne parlerait, donc j'ai creusé mon cerveau pour un sujet. Après quelques instants en nous regardant bêtement, je lui ai décrit ce qui est arrivé dans la navette de l'avion à l'aéroport. Nous nous sommes assis en face d'un couple qui nous ressemblait. Un américain et une japonaise parlaient japonais à leurs enfants qui leur répondaient en anglais. Chouchou m'a dit que le mari parlait japonais mieux qu'elle. Je leur regardais. Je me suis imaginé une vie comme la leur, avec des enfants et avec une maîtrise parfaite de la langue japonaise. Je me suis demandé si nous pourrions ré-enchanter notre monde en plongeant dans une autre culture, mais cette fois-ci une culture partagée et appréciée également. J'ai demandé à Chouchou, « Qu'est-ce que tu penses du japonais ? » Elle ne pensait qu'au repas de ce soir. Elle a donc répondu « Oui, nous pouvons commander du sushi. Cela fait longtemps que je ne mange plus du riz. Je veux du riz, Go ! Tu ne comprends pas. J'adore le riz. » J'ai souri. « Non, je ne voulais pas dire cela, » j'ai répondu. « Je voulais savoir si tu penses jamais à étudier le japonais. » Elle a dit que le japonais était très difficile, puis elle semblait réfléchir à quelque chose. Après quelques instants, elle a dit que ce serait plus simple de commander de la cuisine chinoise.

Malgré son obsession d'un repas avec du riz, et son refus de se lier à la culture japonaise, j'ai dit à Coucou que ma femme semblait apprécier qu'il y avait quelque chose de plus profond dans un voyage où on pouvait parler la langue. Je l'ai même épiée de temps en temps regarder le vocabulaire dans les livres de tourisme. Peut-être un jour elle aimerait faire quelques pas vers une nouvelle culture ? Peut-être elle tomberait amoureuse de la France juste un petit peu ?

Or Coucou ne peut pas accepter que j'imposerais mon amour fou à Chouchou. Ne pouvions-nous pas aller au Japon ? Non, je lui ai dit. C'est une longue histoire. Elle a hérité les ennuis de sa mère envers sa famille au Japon. Je ne peux pas imaginer qu'elle veuille y aller. Coucou a ensuite proposé que Chouchou aimerait aller en Chine. Non, je lui ai dit. Chouchou n'aime pas les Chinois. A ce point, il a froncé les sourcils. Au but d'éviter la leçon de moralité qui s'ensuivrait, j'ai dit que je lui conseille de ne pas généraliser sur les Chinois. Elle comprend, mais elle a ses raisons particulières, et je me suis arrêté là.

Coucou a dit avec un brin de dégoût « Soit ».

Dans la vraie vie, je me limite au minimum d'explications en face d'un jugement, mais dans la vie épistolaire je me permets plus de liberté. Les raisons de Chouchou sont basées sur son vécu aux États-Unis auprès des médecins chinois. A son avis, elle les trouve trop intéressés par l'argent. Bien sûr, elle fait un amalgame entre les médecins chinois et toute la population chinoise, mais il est impossible de faire oublier les expériences amères.

Au bout du compte, ce n'est pas une question de tolérance ou de compromis. C'est une question de goût. Chouchou est japonaise et pense que l'étude du japonais est trop rébarbatif. Bien qu'il soit asiatique, cela ne veut pas dire qu'elle trouve chaque pays asiatique intéressant. En fait, je pense qu'elle s'est rendu compte que si on ne parle ni lit la langue d'un autre pays, le but d'un voyage se réduit vite à faire du lèche-vitrines et à échanger en anglais avec les commerçants.

Moi, je n'ai aucune envie de voyager dans un pays où je ne parle pas la langue. Il y a vingt ans, j'ai fait un long voyage en Europe sans aucune facilité avec les langues de l'Europe. Il me semblait une expérience nécessaire, mais pas à refaire. A la fin du voyage, je me suis demandé pourquoi aller en Europe si je ne parle qu'aux autres Américains sur ce qui se passe aux États-Unis ?

Et alors, j'étais en face de mon jeune américain qui a passé trois mois à Paris sans s'intéresser à la langue française ni à sa culture. Il insistait que j'aille en Asie. Je lui ai suggéré que si j'allais en Asie, j'irais en Vietnam. Mon choix ne lui a pas plu. Le Vietnam ? Oui, mon meilleur ami est vietnamien. Chouchou et moi déjeunons chaque week-end dans un restaurant vietnamien. S'il faut choisir, notre expérience nous dit qu'il faut aller au Vietnam.

Coucou, ne trouvant rien d'intéressant dans mon choix, s'en est allé.

Quant au Vietnam, je sais que nous n'y irons jamais. C'est trop loin. La langue est trop difficile. Nous n'avons ni le temps ni l'énergie d'explorer ce beau pays. Nous sommes comme mon ami vietnamien. Son père, âgé culturellement aussi, lui dit tout le temps de lire un certain épopée vietnamien, parce qu'il contient l'âme et le cœur du peuple du Vietnam. Mon pauvre ami, il est trop américain, vieux et las d'entreprendre ce projet de découverte. Il est venu aux États-Unis quand il avait 12 ou 13 ans. Il parle vietnamien comme un garçon. Il est entre deux mondes, adulte aux États-Unis et enfant au Vietnam. Moi, je veux aller à quelque pays où je peux lire un bon bouquin qui me dirait tout sur le cœur et l'âme de l'humanité, mais je ne connais que le monde américain et juste un peu du monde français.

Entretemps, il faut chercher un restaurant chinois. Chouchou veut du riz !

samedi 3 juillet 2010

Le mastodonte vert

Il y a deux jours Chouchou m'a dit que les filles de sa quintette viendraient. Chouchou ne savait ni si elles joueraient de la musique ou bavarderaient incessamment ni si toute la quintette viendrait, mais elle savait qu'il n'y avait rien à manger dans la maison. Elle passerait par l'épicerie pour emporter quelque chose de leur buffet.

Quand je suis rentré à la maison, je n'ai pas entendu une seule note de musique. Je suis allé à la cuisine. Rien n'était dans le frigo ni sur le comptoir. J'avais faim et j'étais dans une cuisine presque vide. J'ai commencé par grignoter quelques olives, des biscuits salés avec du hoummos et quelques tranches de fromages. Encore insatisfait j'ai mangé des biscuits beurre, et bien que je le regrettasse plus tard, j'ai crevé un sachet des chips et me suis servi un verre de vin.

J'ai pensé écrire un peu, mais j'ai déjà terminé un billet. J'ai pensé lire, mais la télévision m'attirait. J'ai zappé plusieurs fois jusqu'à la découverte de la chaîne rétro. On montait une émission de la vieille série Hulk dans laquelle une jeune artiste hallucinait à cause de la tromperie de son oncle. Il remplaçait les tranquillisants de son ordonnance avec du LSD, parce qu'il voulait la mettre dans un état de délire afin de la forcer de vendre le musée inachevé de son frère, tandis qu'elle voulait le mettre debout. Bruce Banner, le timide savant qui cachait le secret terrifiant qu'il devenait un mastodonte vert quand il se mettait en colère, a été embauché par la jeune artiste pour achever son projet artistique. Or la chicanerie de l'oncle lui a déjà transformé en Hulk. Est-ce qu'il allait sauver la jeune artiste ? ou est-ce que la colère et les fourberies auront raison sur lui et elle ?

Voir cette série des années soixante-dix, c'est étudier la culture d'antan où l'action se déroule lentement, le scénario établit du suspens, et le réalisme, voire l'hyper-réalisme de nos jours est absolument ignoré. Le metteur en scène s'en remet aux talents des comédiens qui font croire au public que ce qui est à l’écran est réel, parce que leurs réactions impliquent qu'un homme maquillé tout en vert est un mastodonte terrifiant et pas une tromperie. Bill Bixby interprétait le rôle de Bruce Banner d'une manière très stylisée. Il a son côté doux et sympathisant. Il est très attentif à l'écoute de ceux qu'il rencontre. Il découvre leurs problèmes qui, peu à peu, lui met dans son deuxième état, l'alarme et l'angoisse. Il essaie de raisonner la personne qui est en proie d'un terrible engrenage d'une tricherie, mais elle ne peut en croire. Il met avec délicatesse les malfaiteurs en présence de leurs fourberies, mais il ne rencontre que leur déni et plus tard ils essaient de lui fait mal, mais cela lui met dans une colère verte. Il les avertit qu'il n'est pas sage de le fâcher, puis il tremble, il s'effraie de ce qu'il va arriver, et puis le metteur en scène dit stop, et on remplace M. Bixby avec l'acteur qui joue le rôle de Hulk qui hurle, broie en miettes toute chose devant lui et échappe en faisant une nouvelle sortie par un mur.

Par miracle, le monstre aide les autres de se débarrasser de leurs démons cachés et de dévoiler les mensonges des malfaiteurs. Quand je regarde cette série, je me demande ce qui me arriverait si je pouvais me muer en vert au travail ou à la maison. « Quoi ? Vous pensez que mon travail est nul ? GRRRR ! » Puis j'imagine que je m'installerais tout vert devant mon ordinateur en rugissant et tapant des chiffres et les formules les plus élégants et formidables, après quoi je courirais par le mur en sortant de mon bureau. Encore une excellente journée au travail.

Je me suis allongé sur le canapé. A chaque chip mis dans la bouche, j'allais pire à l'estomac. J'essayais de me raisonner, mais je suis en proie d'un vide dévorant. Je me suis servi encore un verre. Des miettes de chips sur le canapé, le verre de vin sur la table, j'ai geint, puis j'ai regardé la télé.

Bruce Banner était en train de dire à la jeune femme qu'elle prenait à son insu du LSD au lieu des tranquillisants, mais elle était en plein délire et l'a jeté au sol. La musique dramatique commençait. Qu'est-ce qu'il va arriver ?

A ce point Chouchou, la flûtiste et la bassoniste sont revenues du restaurant et entrées dans la pièce. J'ai cherché du regard Chouchou, mais elle s'affairait à accueillir ses amies qui se sont introduites dans notre maison comme elle n'était que leur pièce de répétition réservée uniquement pour les musiciens. Confus et surpris, nous nous soustrayions au regard en nous disant bonsoir. La bassoniste et moi regardions la télévision. Elle m'a demandé si c'était Hulk. La flûtiste m'a dit qu'elle a entendu dire que les vacances sont bien passées, puis Chouchou est revenue dans la pièce et m'a chuchoté à l'oreille d'aller en haut. J'ai répondu que c'était Hulk et que les vacances se sont très bien passées, puis j'ai feint d'être en colère, parce que je ne saurais le sort du Hulk, « Peut-être il deviendra encore tout vert ! » J'ai essuyé les miettes de ma chemise, et en chemin en haut, la flûtiste m'a regardé dans les yeux et m'a demandé sa question habituelle et irritante, « Alors, peut-être la prochaine fois, tu iras en Italie, Allemagne ou Espagne au lieu d'aller constamment en France ? La France, c'est ennuyante, n'est-ce pas ? » Je lui ai répondu, « Oui, la prochaine fois nous irons en Espagne, mais à l'extrême est de l'Espagne où ils ont un drôle d'accent. Quand ils disent "Buenos dias", ils disent "Bonjour". »

Elle était perplexe un instant, puis elle comprenait que j'ai dérobé à son ordre. « Peut-être tu iras la prochaine fois en Suisse. Ils parlent français à Genève. » Je me suis regardé la peau, un peu inquiet de mon état. Pourrais-je continuer à être raisonnable ? Ma peau était encore marron, sans trace de vert. Je lui ai souri, « Oui, la Suisse me paraît intéressant. Ils ont un accent sympa qui me plaît. » L'intruse pensait que je lui dérobais encore, « Comment ? Est-ce qu'ils parlent avec un accent allemand ? » « Non, non, » je lui ai répondu. « Ils parlent lentement et calmement. Leur accent est très facile à comprendre. »

Je suis allé en haut ce qui a déchaîné les langues de la flûtiste et la bassoniste. Elles se sont parlé une dizaine de minutes et puis sont parties. Chouchou est immédiatement allée me voir. Elle voulait s’asseoir sur moi. J'ai hurlé « Non ! J'ai mal à l'estomac ! Ne t'assois pas sur moi ! »

Elle s'en est allée en maugréant que j'étais grognon.

Oui, grognon, je l'avoue, mais au moins je ne suis pas un mastodonte vert.

mercredi 9 juin 2010

La silence d'une mère suisse

The weight of this sad time we must obey;
Speak what we feel, not what we ought to say.
The oldest hath borne most: we that are young
Shall never see so much, nor live so long.

-Roi Lear, Acte 5, Scène III

Ce dimanche, j'attendais en vain. Mes correspondants m'ont planqué là. Pas de conservation, pas d'échange moitié en anglais, moitié en français. Et je voulais parler sur des sujets qui m'intéressaient. Sancho, qu'est-ce qu'il penserait de Culture d'en haut, culture d'en bas ? Est-ce que l'on peut dire « je ne suis pas snob » et garder son sérieux après avoir écouté cette émission ? S et C, qu'est-ce qu'ils penseraient de D.I.Y. Culture ? Serait-il vrai que la culture d'aujourd'hui est plus démocratique qu'avant ? Est-ce qu'on vit dans une époque où tout le monde partage une culture commune ? Ou sommes-nous devenus snobs à notre insu et à notre guise ?

En bref, il y a plus de cent ans aux États-Unis tout le monde adorait Shakespeare, du bas jusqu'en haut. Hamlet, Othello, Romeo et Juliet, tout le monde adorait ces pièces. Les troupes de théâtre n'avaient aucune peur de monter en scène une pièce. Shakespeare était rentable et attirait beaucoup de monde, mais le dessous de cette popularité était que les metteurs en scène n'étaient pas forcément fidèle au texte. Par exemple, à la fin d'une production de Hamlet, Orphelia et lui s'est marié. En revanche, une telle fin aurait dégoûté un bec fin comme moi. Tout le monde doit mourir à la fin. Point barre.

Est-ce qu'on a le droit de réécrire les textes pour satisfaire un public inconstant ? Évidemment pas selon les intellectuels et les aristocrates. Il faut préserver la beauté des textes. Quand ils ont commencé à faire leur propre théâtre, ils ont déchiré le monde culturel en deux. Ils se sont emportés les textes de Shakespeare et ont abandonné les classes populaire à leurs divertissements qui se limitent à la télévision réalité, aux soaps, et aux vidéo drôles de la vie quotidienne.

Quoi faire ? Il faut faire avec. On peut encore essayer d'en parler. Et c'est exactement ce que je voulais faire ce week-end, mais entre l'aller-retour en Pennsylvanie et le manque de temps chez mes correspondants Skype, nous étions pas au rendez-vous.

Heureusement, mon amie Suisse m'a appelé dimanche soir. Elle ne veut parler que sur la vie quotidienne. Elle adore le théâtre, le cinéma, les bouquins. Moi, je n'avais qu'une idée dans ma tête : ce qui s'est passé ce week-end. Après les salutations, comme je suis immédiatement tombé dans le cours de mon trouble. Je cherchais une explication pour la silence de mon oncle et ma grand-mère. Après mon histoire, elle est devenue sérieuse. « Mais j'ai le même problème que votre grand-mère. Est-ce qu'on peut dire la vérité à son enfant ? Elle fait de grandes erreurs dans sa vie. Est-ce que je peux dire la vérité ? »

Qui a une réponse à cette question ? Shakespeare. Roi Lear. Le vieux pauvre roi, qui s'emportait facilement toute sa vie, a décidé de se racheter. Il voulait être bon, un ange, donc il a décidé de partager son royaume entre ses trois filles. Or cette paix et égalité n'étaient qu'une farce. L'écart entre l'illusion et la réalité lui a déchiré. Les deux filles aînés entraient dans son jeu, mais la benjamine lui a dit la vérité. Pour sa peine, Lear l'a bannie. Si elle retournait en Angleterre, elle subirait la peine de mort. Dire la vérité directement, impossible. Surtout pas à un roi qui se déchire mentalement.

Dans un autre trame de la pièce, le bâtard de Gloucester trahit son fils Edgar pour accaparer des bonnes grâces de son père qui est aveugle à la nature perfide de son bâtard et à la haine qu'il a pour le monde légitime. Au fil du drame, Gloucester perd ses yeux « Out, vile jelly ! » Quelle scène monstrueuse. Edgar, qui est banni comme Cordelia, reste dans le pays, mais il se déguise en fou. Edgar rencontre plus tard son père quand il est aveugle, mais il ne lui révèle pas son identité. Pourquoi ? Juste car Shakespeare voulait nous torturait avec cette vérité cachée ?

Dieu merci qu'un autre amateur de théâtre a demandé cette question après la représentation de Roi Lear que j'ai vu il y a un an. L'acteur qui a joué le rôle d'Edgar a dit que le fils de Gloucester a été banni. Il avait peur. Il n'était pas certain que son père lui pardonnerait pour une trahison qu'il n'a pas fait. Tout était mensonge. Comment dire la vérité ? Selon Shakespeare, selon mon oncle et ma grand-mère, selon Edgar on n'a qu'une seule chance de le dire. Le mensonge est comme un monstre terrifiant et la vérité est comme une seule balle dans un arme. Si on tire et manque le cible. Il faut vivre avec le bannissement ou se débrouiller parmi tous les mensonges. C'est ce qu'ont fait les deux sœurs aînées et la plupart du monde.

Est-ce qu'on peut dire la vérité et s'attendre d'un bon changement ? Non. Il faut ou dire et se dire des mensonges ou guetter sa chance et entretemps garder le silence.

Les puritains disaient Mais que votre parole soit: Oui, oui; non, non; car ce qui est de plus vient du mal.. Shakespeare se moquait d'eux. Il pensait qu'ils n'étaient que des hypocrites.

Et comment est-ce qu'on a pensé bon de monter cette pièce de théâtre aux temps de la culture heureusement partagée du bas en haut ? À la fin, Edgar se marie avec Cordelia. Le royaume vit en paix. Chaque illusion est remplacée par une autre. Or dans le texte, Cordelia trouve la mort et Albany dit qu'il faut dire ce qu'on ressent, pas ce que l'on doit dire. Autrement dit, il n'y a pas de vérité. Il n'y a que l'expérience humaine tantôt monstrueuse, tantôt harmonieuse.

Il faut en parler, après, et malgré le snobisme.

Cela conclut, j'espère, ces billets sur ma famille pour l'instant. J'ai encore un billet en tête, et puis je serai...

dimanche 23 mai 2010

Le bouche à oreille bouché

Ne pouvant plus patienter, Chouchou m'a demandé, « Si on allait dans cette queue ? Il n'y a personne. Allez ! Utilises ton imagination ! »

Elle avait raison. Notre queue réservée aux personnes munies d'un billet était longue, tandis que l'autre queue était vide. Les autres, en l'écoutant, ont abandonné la queue tête baissée. La guichetière de l'autre côté a eu un moment de surprise et a vite compris l'intention des mutinés.

« Non. Il faut suivre les règles. » je lui ai dit. « D'ailleurs, l'imagination est dangereuse quand on prend le réel pour l'irréel et l'irréel pour le réel. Nous avons du temps. Nous pouvons rester dans notre queue. En revanche, l'imagination nous serait très utile quand il faut apprendre quelque chose. Par exemple, au début, nous sommes ignorant d'un fait ou d'une perspective. Nous butons contre cette nouveauté, et si nous avons l'esprit ouvert et l'imagination active, on pouvons absorber cette nouveauté et ensuite l'écrire dans notre esprit. Or de nos jours nos esprits sont bouchés. On ne peut plus s'entendre. Tu te souviens du piéton absorbé par son téléphone, ipod, objet fétiche quand je voulais tourner à gauche. Il traversait la rue comme il était dans une bulle. Oui, il avait la priorité. Exactement, j'ai eu tort de vouloir passer devant lui, mais comme cycliste, je sais que le signal le plus primordial n'est pas le feu rouge. C'est le regard entre le cycliste et les autres. On voit et lit l'intention de l'autre dans les yeux. On se ralentit, on laisse passer l'autre, ou on accélère, tout selon le regard. Or cette espèce d'homme post-humain était dans sa bulle comme un aristocrate aurait forcé les autres de dégager la piste. Son imagination était bouchée par son objet fétiche. J'ai vu la même chose dans un article du New York Times. Les instituteurs chinois sont aux États-Unis pour enseigner le chinois aux étudiants américains au nom d'échange culturel. Selon l'article, l'instituteur dit que les étudiants américains ont peu de respect pour les instituteurs et qu'en Chine si on enseigne et les étudiants n'en comprennent rien, c'est leur problème. Aux États-Unis si les étudiants n'en comprennent rien, on est obligé de l'enseigner encore une fois. En fait, dans les premières lignes de l'article une institutrice était en train d'expliquer un quiz, mais l'étudiante l'a interrompue. Elle était trop distraite. Son imagination était bouchée. Apprendre, c'est ouvrir les yeux, ouvrir les oreilles, écouter, et comprendre. » J'ai pris une pause et l'ai regardé. « Tu comprends ce que je veux dire ? »

« Quoi ? » elle m'a répondu. Un regard dans les yeux et j'ai vite compris qu'elle plaisantait un peu. Elle était une élève paresseuse dans tous ses cours sauf la musique. Par conséquent, elle n'aime pas mes cours sur l'apprentissage.

Nous prenons nos billets et trouvons nos places. Ce soir nous assistons à un concert. Au programme est les deux concertos de piano de Chopin. C'est triste, mais les seules gens qui assistent aux spectacles de musique classique sont des vieux, des familles qui veulent que leurs enfants jouent de la musique classique et un brassage de personnes des origines variées. J'ai noté des personnes russes, polonais, asiatiques, et juives.

Chopin est de loin mon compositeur favori. Chouchou nous a acheté des billets, parce que un jour je me suis énervé que l'Alliance française ait fait un programme de sa musique avec des artistes qui ont radicalement changé le contexte, la structure et les notes de sa musique. Je lui ai demandé par courriel comment on pouvait massacrer la musique de Chopin comme ça. Dans la publicité de l'événement, on a dit que c'était magnifiquement nouveau. Non, c'était un crime. Pourquoi ne peuvent-il pas composer leur propre musique ? Faut-il copier l'inspiration d'un maître et revendre l'imitation comme innovation ? C'était un outrage.

Elle a vite cherché un concert qui me plairait. Et voilà les billets.

Je ne suis pas musicien. Je jouais de la guitare classique, mais il me faudrait au moins un an d'entrainement sérieux (quatre à six heures par jour) pour développer un sens musical. Ce n'est pas juste pour mettre les doigts sur les cordes et les touches. Il faut choisir le ton, le piano, le forte, le legato, le rubato, et le staccato, le crescendo, le diminuendo, et le decrescendo. Il faut apprendre, absorber, et parler tout ce vocabulaire italien, pour le seul but de transmettre en son une émotion à autrui.

En fait, j'ai passé toute ma vie en écouter de la musique contemporaine banale. C'est bien, c'est amusant, mais l'esprit humain n'y est pas totalement impliqué. C'est un spectacle de sensations, ce qui n'est pas exactement la musique en M majuscule. C'est une petite musique.

Pendant le concert, je me suis imaginé la réaction du public si le pianiste jouait à la même manière de Jerry Lee Lewis ou Little Richards. A ce point, je n'écoutais plus la musique. J'étais dans l'imagination. J'ai pris l'irréel pour le réel. A plusieurs reprises je me suis secoué pour me dégager de mes idées farfelues. J'essayais d'entendre uniquement le son du piano, qui avait un ton grêle, mais au moins c'était le son d'un instrument joué par un être humain dans une salle de concert. Ce serait impossible de noter tout les intentions de son interprétation, mais il me semblait qu'il a choisi exprès les notes qu'il voulait souligner pour le public. Au milieu de toutes les phrases tempétueuses, il a fait résonner des phrases afin qu'une émotion particulière serait comprise.

Après le concert j'ai demandé à Chouchou son avis du concert et en particulier si le pianiste n'avait pas guidé le public à écouter Chopin selon son interprétation. Elle n'a pas compris, donc j'ai ajouté que j'avais du mal à écouter la musique. Maintes pensées ont traversé mon esprit. J'ai dû me forcer à vider mon esprit et à laisser verser la musique dans mes oreilles. Heureusement, le pianiste a souligné les phrases qu'il voulait transmettre. Il aidait le public à comprendre Chopin selon son distillation de l'essence de la musique. De plus, quand j'écoute de la musique enregistrée dans les médias--c'est-à-dire les CDs, les ipods, les téléphones portables, les objets fétiches--je n'entends pas une interprétation aussi prononcée comme celle de ce soir.

Elle a dit qu'on ne peut rien entendre dans les CDs. Son avis m'a surpris, parce que quand elle écoute la musique, elle l'écoute au volume très fort. Je pensais qu'elle entendait ces phrases. Mais maintenant, même une musicienne n'y entend pas grand-chose.

Les CDs sont donc un fac-similé de la musique, une copie de l'activité humaine. La copie, devenue objet fétiche, est sa version post-humaine vidée de son contexte originel. On y met une jolie photo, une identité de l'artiste, une étiquette, un marque et on la vend, mais tout cela détourne l'attention, empêche la transmission de l'émotion, et facilite la formation d'une bulle autour de chaque individu épris d'objets fétiches. Cela nous rend sourds, impassibles et bouchés, tandis que l'industrie culturelle de nos jours nous répète en boucle que ces objets fétiches vont nous libérer. Ils n'ont supprimé que le contexte et facilité un échange très superficiel.

Plus tard, un drôle de question lui est arrivé, « Tu n'écoutes pas la musique ? » Une musicienne n'écoute que la musique. Elle ne laisse pas entrer les distractions dans son esprit.

Je lui ai souri et répondu, « Quoi ? »