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samedi 4 septembre 2010

Un diaporama de la Camargue

Il y a quelques semaines, un courriel de Marie Jo m'a surpris. Elle nous a envoyé un joli diaporama de la Camargue pour prolonger nos vacances. Les très belles photos ont eu l'effet souhaité; je me suis replongé dans le parc parmi les chevaux, les taureaux et les flamants roses. J'étais encore une fois dans le paysage couvert de roseaux, parsemé d'étangs et marais, et bordé de vagues qui se brisent doucement contre le sable. Je me suis souvenu du mistral qui a balayé la chaleur de nos corps pendant la première semaine et de l’œil brûlant au ciel dont les rayons nous ont cuits pendant la seconde. A la fin de notre séjour je voulais vivre comme les ragondins des marais submergés dans l'eau jusqu'à son museau, mais malgré notre faiblesse sous le soleil, nous avons assumé notre rôle des touristes errants et avons parcouru le terroir.

Aujourd'hui il est lamentable que j'aie presque tout oublié de nos vacances. Je me souviens des jardins et de l'arène de Nîmes, mais Saintes Maries de la mer, Arles, et Aigues-Mortes semblent loin. J'ai beau voir les photos qui prouvent nous y étions, l'oubli m'arrache de l'endroit, tandis que les ragondins et les flamants y restent.

Quand nous sommes arrivés chez Marie Jo, elle et son mari nous ont chaleureusement accueilli avec une bouteille de rosé et un pot de confiture aux figues de maison. Ils nous ont donné maints conseils, des cartes de la région et des prospectus de visite. Bref, ils ont essayé de leur mieux de nous intégrer dans leur maison, leur ville et leur région afin que notre visite ne soit pas une errance, mais une appartenance.

Le temps passe. La vie à Washington continue comme avant. Quelquefois on me demande comment se sont passées les vacances et petit à petit je m'en souviens de moins en moins. Tout d'un coup un courriel du passé arrive dont les mots arrosent amicalement mon présent. « Nous pensons souvent à vous deux et souhaitons que tout aille au mieux : travail, beau temps et pas trop de soucis. » m'a-t-elle écrit. Tout mot me fait plaisir et me fait revivre mon expérience.

Comme Voltaire et son invention, Candide, Marie Jo et son mari, Jean Paul, sont des jardiniers retraités bosseurs. Ils ont des cerisiers, oliviers et figuiers, des rosiers et orchidées, un bassin de jardin où nagent des poissons rouges. Leur cabane à outils est aussi une maison pour les tourterelles. Il leur a fallu 30 ans de travail incessant pour civiliser le terrain. Ils ont planté des arbres, des fleurs, et des arbustes. Ils ont dégagé le sol des sentiers et les ont couverts de petits gravats. Trente ans de bosser, de planifier, d'acheter des graines, de creuser le sol, de mettre les mains dans la boue, d'admirer lentement les arbres enceints donner des fruits, et de ne jamais se décourager. J'en étais très impressionné.

Leur jardin est leur ancrage dans un monde qui ne cesse jamais de bouger. De l'autre côté de la rue, leurs nouveaux voisins argentins se faisaient construire une église et aménageaient leur terrain avec des engins de terrassement. Leurs autres voisins étaient nouveaux et riches aussi. Je me suis pensé que c'était un peu injuste. Les riches peuvent s'installer où ils veulent. Dans quelques mois, ils peuvent copier les travaux de 30 ans avec leurs engins et leur armée d'ouvriers. J'ai scruté le visage de Jean Paul quand il parlait d'eux. Il a souri et a haussé les épaules.

Au début de mes vacances, j'ai décidé de me fier aux transports régionaux. Marie Jo nous a indiqué où se trouvaient les arrêts. Entre la gîte et le premier arrêt, nous avons vu un camping. Parmi des caravanes, des ordures et des bouteilles vides éparpillés, des familles faisaient du camping sauvage alors que leurs enfants jouaient sur un dur sol de béton où de mauvaises herbes poussaient. Au premier arrêt, bien que j'aie lu les horaires, je n'ai jamais pu comprendre les horaires. J'ai même demandé aux autres pourquoi les bus arrivaient au hasard, mais la seule réponse d'une femme était que tout allait bien. Au deuxième arrêt, à peu près 20 minutes à pied du premier, les bus arrivaient à l'heure, mais la promenade sur les bas-côtés de cette zone entre la campagne et la ville parsemée de grandes surfaces était une traversée du désert. Les voitures roulaient si vite que l'air abusé de leur sillage nous a secoués. Ce terrain vague avait l'air du paysage rurbain américain, où voitures, bruit, poids lourds, pollution, et une poignée de piétons font partie d'un écosystème du jungle urbain.

Quand même, les Nîmois s'y habituaient. Je me souviens d'un conducteur qui taquinait en français une femme qui lui répondait en arabe et en français. Il voulait savoir ce qu'elle faisait et elle l'a accusé d'être fouiné. Selon elle, elle faisait ce qu'elle faisait. Le pauvre, il lui a parlé très gentiment. Il a dû s'excuser dans un ton conciliant ponctué des inflexions qui ressemblaient un sanglot supprimé. « Mais non, » il lui a dit, « je veux juste te parler. »

Un matin, nous avons attrapé le bus plein de lycéens, tout un chacun ayant les oreillettes d'un baladeur aux oreilles. Deux adolescentes écoutaient le leur au volume maximum pendant qu'elles dansaient dans leurs sièges, se parlaient et se psalmodiaient les paroles de leur musique mécaniquement maniée. Surchargées de sons, de paroles, et de mouvement, elles ont dû s'ignorer, bien qu'elles se regardassent. Impossible de les ignorer ou de saisir ce dont elles parlaient, nous deux nous sommes sentis agressés et percés par une vague hostile, invasive et aveugle.

A la gare routière, je me souviens des adolescents désœuvrés qui s'intéressaient plus à parler fort qu'à attendre les bus. Une fois, très incertains, nous avons choisi notre quai et attendions l'arrivée d'un bus pour Avignon. Quatre adolescents, à côté de nous, riaient, parlaient vite et bruyamment. Tout d'un coup une jeune fille a couru devant nous, évidemment inquiète de rater son bus. L'un des galants lui a hurlé « Cours ! » et les autres se sont esclaffés. Quelques minutes plus tard, ils sont retournés à la gare.

Franchement, quand je vois le beau paysage français transformé en paysage urbain pollué et le regards vides de toute trace de chaleur humaine, je me désespère.

J'ai demandé à Marie Jo et Jean-Paul ce qu'ils pensaient des adolescents, parce que, bien sûr, je m'intéresse à ce qui se passe en France, mais je m'inquiète aussi. Si la France devenait un États-Unis bis, où irions-nous pour fuir l'incivilisation qui nous entoure ?

À suivre, leur réponse.

jeudi 1 juillet 2010

De retour

Pendant deux semaines et demie, nous avons été en France. Nous avons vécu autrement. Pas de courriel, pas de travail, pas de nouvelles des États-Unis, pas de télévision américaine (par contre je me suis permis un peu de télévision française). Je suis tenté de dire pas de soucis, mais être vacancier, c'est aussi des soucis pour être à l'heure pour les trains, les vols, le déjeuner (après 14h on jeûne en France !), des soucis pour trouver un bon endroit à visiter, un restaurant pas trop cher mais pas gargotier non plus, un gîte confortable, un hôtel convenable.

Enfin, les vacances ne sont pas pour les timorés.

Au départ, j'étais peu enthousiaste d'abandonner la maison. Les chats, le travail, la routine me retenaient. Il fallait achever mon projet. Les chats, comment les abandonner ? La routine, même si je la déteste au moins je sais où trouver mon prochain repas, mon café, les toilettes, et vous savez, trouver des toilettes propres avec du papier toilette, ce n'est pas toujours facile. En revanche, c'est un drôle de routine qui m'a forcé d'abandonner tout. J'ai acheté les billets de vol et de train. J'ai effectué des réservations pour un hôtel et une gîte. C'était hors de question de remettre à demain nos vacances. L'horloge faisait son tic-tac. Jeudi après-midi il a fallu quitter le pays sur un vol qui nous amènerait à Paris. A 12h30, j'ai fait tout possible pour accomplir mon projet (je n'ai pu terminer). J'ai regardé l'horloge. C'était l'heure de plier bagages et de me plier à la discipline vacancière. Nous avons quitté la maison pleins d'inquiétude. J'ai même demandé s'il ne serait pas plus sage de prendre plus de vacances mais limiter la durée à un maximum d'une semaine.

A ma grande surprise, Chouchou voulait bien commencer les vacances. D'habitude, c'est moi qui veux partir et de ne jamais retourner, mais elle avait fini tout son travail. Sa patronne prenait ses vacances au même temps que nous. Elle ne s'inquiétait de rien. Moi, j'étais las. Je me demandais pourquoi aller quand il faudrait retourner dans deux semaines, et je doutais si la France m'enchanterait encore. Ai-je perdu mon amour fou pour la France ?

A Paris, à notre première pause à la place de Saint Michel, nous avons vu un ivrogne pendant que nous déjeunions. Le soleil brillait, le ciel était bleu, les gens beaux et élégants, et ce stupide ivrogne donnait des coups de pied à sa bouteille de vin, aux cannettes et aux boîtes de pizza. Il a achevé sa bouteille. Le maître d'hôtel l'a chassé du restaurant au trottoir, mais comme un insecte qui dérange quand on s'arrête de faire attention, il est revenu et s'est assis juste en face de nous assez longtemps pour me forcer de le regarder encore. Il s'est levé, a saisi la selle du vélo d'un jeune homme qui marchait à côté de son amie. Le jeune homme lui a souri, en a ri et puis il est parti, sans le moindre souci. En fait, son bonheur semblait invincible. L'ivrogne lui a plu.

J'ai suivi de regard l'insecte ivre traverser la rue pour pester d'autres parisiens, et ensuite nous avons commencé nos vacances.

Nous sommes allés aux marchés, à maintes petites villes, à la Camargue, aux plus beaux villages de la France (les Baux en Provence, Moustiers St. Marie, Roussilon, Sauve, Uzès), à quelques villes (Nîmes, Avignon, Montpellier, Arles, Beaucaire et Aix-en-Provence). A chaque déplacement, un nouveau dépaysement, tantôt avec un troupeau de touristes, tantôt sans touriste ni riverain. Tantôt dans un endroit parfaitement protégé comme les arènes d'Arles, tantôt absolument vétuste comme trop de monuments médiévaux qui ne résistent plus aux ravages du temps : tags, mauvaises herbes qui poussent dans les fêlures des murs et parterres et tâches de suie sur les murs.

Dans le prospectus d'Avignon, on a écrit que la rue des teinturiers était la rue la plus pittoresque de la ville, mais la réalité était qu'il faisait une fois que la rue était belle, mais aujourd'hui il n'y a que la pauvreté. L'horloge a fait son tic-tac. La rue n'a pas pu y résister. La chapelle du XIIe siècle où les teinturiers anciens priaient était fermée, taguée, délabrée. Après avoir parcouru la rue, nous sommes allés dans un jardin pour nous reposer. Un français parmi une enfant et trois françaises voilées a saisi l'enfant aux bras de la mère. L'enfant a éclaté en larmes. L'homme, au prétexte d'amuser l'enfant, a donné des coups de pied aux pigeons et puis il a ri en disant que c'était drôle de tuer les pigeons. L'enfant a continué à pleurer jusqu'à ce qu'elle ne soit rentrée dans les bras de sa mère.

Nous ne pouvions pas regarder ce spectacle. Nous avons rebroussé chemin, revu la place de l'horloge au centre de la vieille ville. L'horloge faisait tic-tac. La place, bondée de touristes, et son horloge étaient dans un état impeccable. Il était six heures et malgré que notre train partait à 19h, nous sommes allés à la gare pour quitter la ville sur le prochain train.

Si je disais que toutes nos vacances étaient tristes, je serais menteur. Le simple fait d'être sans souci et de pouvoir ignorer notre routine nous a bercé. Après une semaine, cette apesanteur nous a débarrassé de nos chagrins et nous a fait oublié de notre vie aux États-Unis. Nous nous sommes habitués à notre nouveau train de vie où nous allions à un nouvel endroit chaque jour et essayions de nous harmoniser avec nos nouveaux voisins. Au début de notre aventure, je ne me pensais pas pouvoir relever ce défi. Chaque matin, j'ai dû me forcer à me lever et choisir un itinéraire, mais peu à peu le défi se muait en plaisir. Qu'il fait beau, qu'il pleut, que le Mistral nous fouette, peu importe. Nous sommes allés partout. Notre unique souci était de trouver notre café environs 10 heures, un restaurant après midi et encore un restaurant le soir. Nous nous sommes si habitués à notre train de vie, que nous avons fini par croire que cela pouvions continuer indéfiniment. C'était un énorme choc quand le dernier jour de nos vacances est finalement arrivé.

Tic-tac faisait l'horloge. C'était l'heure de plier bagages et nous plier à la discipline routinière. Et maintenant il est 9h16. L'horloge fait son tic-tac. Il faut abandonner ce billet sur les vacances et hélas aller au travail.