Coucou, un jeune homme de mon bureau, le seul avec qui j'ai essayé de me lier d'amitié, s'en est allé en juillet. Nous avons souvent parlé de maints sujets. En principe, je lui ai demandé son avis pour savoir comment il interprète et reconstruit le monde en paroles. Je sais que ce n'est pas un bon méthode d'entamer une relation, mais à l'époque, j'étais curieux de la jeune génération. Je m'entends très mal avec eux. À mon avis, ils sont un peu paranoïaques et hostiles, réfractaire à la haute culture, toute ouverte à voir une conspiration partout. Au début, je voulais le comprendre, peut-être trouver un moyen de mieux m'entendre avec les jeunes gens. Malheureusement, c'était rare, très rare, trop rare, que nous nous sommes mis en accord. Pas à pas et à contrecœur, j'ai renoncé à lui faire confiance. Et en amertume, j'ai fini par lui en vouloir, voire le détester. J'ai essayé de mon mieux de dissimuler mon dégoût pour ses idées. Et lui, cinglé de mon rejet, a volontairement ajouté à ses propos des amalgames, assimilations et accusations qui attisaient mon mépris. Notre méfiance réciproque n'a pas impliqué un refus de contact qui à la surface semblait tout amical. Quand il est parti, il m'a donné un opus aussi épais comme un matelas qui contenait le schéma en symboles logiques et mathématiques de réduire l'être humain en machine à calculer. Piqué par l'audace de son cadeau, je lui ai donné le livre le plus humain et le plus dérangeant à ses yeux,
Hamlet de William Shakespeare. Depuis nous sommes quittes si doucement qu'il serait impossible de confirmer notre séparation et si amèrement que l'on se contente de n'avoir plus de contact.
Je jure que je voulais sincèrement lui offrir mon amitié, ma sincère amitié, mais au bout du compte, il me semblait que chaque tentative d'amitié véritable s'est soldée en conflit et insultes. Je ne lui ai jamais insulté, comme il m'a insulté. Je ne lui ai jamais dit qu'il était raciste, je n'ai insinué ni qu'il était ringard, ni qu'il était méchant. De temps en temps, je lui ai taquiné quand, à mon avis, ces propos étaient farfelus. Par exemple, pendant une conversation sur l'éducation, il a dit que nos enfants seraient mieux éduqués, si nous rayions les écoles des villes et leur donnions un ordinateur portable et l'accès gratuit à la toile. Après une telle déclaration, si je n'étais pas tout d'un coup frappé de stupeur, j'ai toujours essayé de suivre la trame de son argumentaire et puis lui demander des questions pour lui obliger de modérer ses propos. J'ai essayé le lui faire comprendre que si on suivait ses conseils, les résultats pourraient être moins que paradisiaques. En fait, puisque la toile est gavée de pornographie, de violence, de stupidité, et de banalité, bien qu'il existe, selon lui, un jeune homme en Afrique qui s'est très bien éduqué grâce aux atouts informatiques, cet exemple serait très difficile de reproduire pour la plupart de l'humanité. Le malheur, c'était que j'ai souvent réussi de lui faire voir l'absurdité de ses idées. C'est là où j'ai dû essuyer les injures de plus en plus mal dissimulées.
A dire vrai, je ne sais pas si j'eusse pu être plus doux avec lui ou me soustraire mieux de l’enchevêtrement de mon amour-propre blessé, ses idées, et le bien dégagé d'un vif échange d'opinions. Par contre, j'ai toujours essayé de continuer la conversation, s'il le voulait. A la fin de notre amitié, il s'est contenté de me demander de résoudre des casse-tête mathématiques. Pour une raison quelconque il pensait très chouette d'en avoir la solution. Il pensait qu'en se perdant parmi les symboles mathématiques il augmenterait son quotient intellectuel. Moi, j'en ai résolu quelques-uns en scrutant l'horizon de l'énigme, en examinant les relations, les hiérarchies, la structure du problème. Ce faisant j'étais content que mon cerveau fonctionnait comme avant et un peu mécontent, parce que les mathématiques ne me plaisent plus. Et je le lui ai dit pour arrêter le devoir de résoudre ses casse-tête, mais au bout du compte j'ai fini par lui dire de ne plus en avoir de temps ni d'intérêt.
Ce samedi, j'ai écouté une émission de France Culture, et tout d'un coup je me suis souvenu de l'une de nos disputes qui avait durée plusieurs jours. Selon Coucou, les variations Goldberg de Bach jouées par Glenn Gould étaient plus que la meilleure interprétation de ce chef-d’œuvre. Elle était novatrice, révolutionnaire, et émancipatrice. Comme d'habitude, j'étais bouche bée devant une telle déclaration et comme d'habitude, c'était moi qui étais responsable de ma propre stupéfaction, parce que juste avant, je lui ai dit que Murray Perahia venait d'enregistrer les variations. Elles étaient belles et profondément différentes que celles de Gould. Puisque Coucou m'a dit qu'il a commencé à prendre des leçons de musique, je pensais que la différence entre les deux interprétations lui intéresserait et lui plairait. A ma grande surprise, le sujet nous a mené à maintes joutes aux variations infiniment répétées.
En bref, selon Coucou, Gould était Dieu et Perahia était un homme insignifiant. Au début de notre confrontation, je ne suis arrivé à dire que les variations de Perahia étaient très belles, donc une telle comparaison me semblait déraisonnable.
Au cours de notre discussion, Coucou n'a jamais concédé d'avoir jouer une fausse note. Selon lui, les institutions et les traditions dans la musique classique sont tellement étriquées, les écoles de musique sont si bourrées de grénouilles de bénitier, tous les musiciens avant Gould étaient si dépourvus de talent artistique qu'il fallait un Dieu comme Gould ou un Gould qui est devenu un dieu de rompre avec toute cette tradition et histoire. Avant Gould, la tradition
piano forte (c'est-à-dire les nuances des notes) était comme un camisole de force sur le corps, l'esprit et les mains des musiciens. Elle les a forcé de jouer les variations dans une ridicule exagération entre piano et forte. Gould a rejeté ces carcans et du coup il a mené une révolution et nous a émancipés de la tyrannie de la tradition.
Il est vrai que Gould était inimitable, idiosyncratique, excentrique. Un génie. Pour éviter notre lutte interminable et futile, j'aurais pu dire « Oui, d'accord, Gould est Dieu. Gould était novateur, révolutionnaire. Quel était l'autre adjectif ? Élyséen ? Oh, émancipateur. Un messie, non ? Oui, Perahia n'est qu'un rien insignifiant, » mais je me savais incapable de dire que tout autre musicien avant Gould n'était qu'un abruti à cause d'une tradition suffocante. Au lieu de me mettre en colère, j'ai recherché les critiques de la musique de M. Gould. Le consensus était que son style était plat et horizontal comme l'horizon du Grand Nord. A force d’évacuer les nuances des notes et de les envelopper dans une petite silence grâce à sa touche légère, sa précision d'attaque et son staccato impeccable, il a fait sonner et articuler chaque note. Chaque voix, chaque ligne mélodique dans les variations se bat contre les autres pour être entendu. L'effet est pure magie, mais à mon avis son interprétation n'impliquait pas la condamnation de tous les musiciens avant et après lui. En fait, son interprétation est discordante et gênante. Bach a écrit les variations pour aider un aristocrate de dormir. Si Gould les avait jouées pour lui, il n'aurait pas fermé l’œil de la nuit.
Gould a aussi prononcé des avis très excentriques sur la musique classique. Sans broncher, il a dit que jouer des pièces au public n'était plus nécessaire. Il pouvait enregistrer les pièces, les entreprises culturelles les vendraient, le public les écouterait chez soi, il passerait au prochain projet, parce qu'une fois l'enregistrement fait, on n'avait pas besoin de le réinterpréter. En fait, on peut émanciper le public en éliminant toutes les salles de concert qui limitaient l'appréciation de la musique aux élites et émanciper les musiciens de jouer la même pièce tout le temps. Bien sûr, Coucou répétait ses avis comme la parole de Dieu.
Mais alors, je n'ai pas même expliqué pourquoi j'ai commencé cette histoire, pourquoi une émission de France Culture (
La Fabrique de l'humain) m'a fait penser de Glenn Gould. Est-ce que vous pouvez scruter l'horizon de mon esprit et deviner où je voulais aller ?