vendredi 29 avril 2011

La coopération selon les sexologues catalans

Les samedis matin je parle à Mme Tourville, sainte patronne des touristes. Elle compose pour moi un tour du patrimoine français en anglais et ensuite je lui improvise à la dernière minute un tour d'articles en français. Ce samedi elle m'a décrit la place Stanislas, le canal de la Marne, et l'histoire des châteaux de la Lorraine. Au cours de notre visite, elle m'a proposé une pause à midi, et après elle m'a décrit d'autres endroits à visiter.

Je lui ai remercié pour son tour bien aimable de la ville de Nancy. Il me serait bien utile, si j'y allais cet an, mais je vais visiter Annecy.

Que j'avais des ennuis de prononcer le nom de cette ville. Quand je l'ai découverte dans la rubrique voyage du New York Times, je pensais qu'on prononçait le e, mais d'après Sancho, le e est muet. Et lors de ma conversation avec Mme Tourville imitant la prononciation de Sancho, je lui ai dit « Je vais à Anncy ». Elle, ne pas pensant que je pouvais me tromper, a entendu Nancy.

C'est la deuxième fois que Sancho a prononcé le nom d'une ville à son gré bien que les riverains le prononcent autrement. Par exemple, au début de notre correspondance, j'ai prononcé la ville de Mme Tourville, Agen, avec une voyelle nasale. Elle m'a corrigé. C'est Agen comme « à genièvre » ou « à genoux » car le nom à l'origine a été un nom de famille. On en a tronqué des lettres mais gardé la prononciation. J'ai essayé de prononcer le nom correctement à Sancho, en expliquant qu'il n'y avait pas de voyelle nasale, mais il pensait que c'était incorrect ou un drôle de prononciation de l'Aquitaine. A Paris on prononce la voyelle nasale.

Bon, désormais, ce serait Agen comme agenda pour Mme Tourville et Agen comme agence pour Sancho.

Nous avons bien rit sur notre enchevêtrement de voyelles et de villes. Ensuite je lui ai donné un tour de trois articles sur la coopération, la Barcelone et René Cassin. Selon un auteur la coopération est un trait inné qui s'est faite introduire dans notre ADN. C'est-à-dire que parmi des êtres qui suivent la logique de pardon universel, de punition universelle, et de la loi du talion, la sélection naturelle favoriserait la survie les êtres qui suivent la règle d'or (faites aux autres comme vous voulez qu'ils fassiez à vous). Cela veut dire qu'il faut punir, mais puisque la coopération aide aux gens de vivre mieux il faut tendre la joue aussi.

Qu'il faut écrire un livre dans lequel on prouve que la coopération est le propre de l'homme semble suspect d'autant plus que la coopération est plutôt rare au cours de la vie quotidienne. En fait, j'en ai parlé avec un correspondant. Il a dit qu'il fallait imposer la coopération sur le peuple, sinon ce serait le chaos. Je ne suis pas arrivé à le persuader, en fait je pense l'avoir froisser pour lui avoir suggéré que la coopération est innée. En revanche, Mme Tourville et moi sommes mis d'accord sur la thèse du livre. D'ailleurs nous pensions que l'imposition de la coopération serait tyrannique.

« Bon, prochaine étape dans notre tour serait Barcelone. Est-ce que vous y êtes allée ? » je lui ai demandé.

« Ah, oui. »

« Très bien, mais est-ce que vous y avez vu des personnes à poil dans les rues ? »

« Quoi ? Non ! Tout le monde a été habillé. »

Et ensuite je lui ai expliqué qu'en 2004 Barcelone s'est vantée dans une brochure touristique intitulée Exprimez-vous tout nu qu'il n'existât aucune sanction contre la nudité. Depuis lors la ville s'est attiré plus de touristes très légèrement vêtus. Aujourd'hui le conseil municipal veut contraindre cette liberté d'expression par une amende de 500 euros par exhibition nudiste. Par la sévérité de la punition on dirait qu'un essaim d'exhibitionnistes fourmillait à Barcelone, mais le reporter n'a trouvé que deux nudistes. Le premier était un ancien salarié d'une banque, maintenant à la retraite. L'autre, un sexologue. Les deux se connaissaient et appartenaient au même club nudiste, mais le sexologue l'a quitté à cause des différences philosophiques. Il dit que notre société nous oblige de s'habiller comme si c'était naturel, mais au contraire la nudité est naturelle. D'ailleurs il pense que bannir la nudité, c'est aussi liberticide que bannir la burqa. Selon lui c'est ségrégationniste; c'est comme on dit "Pas de nègres ici".

Moi, je pensais que marcher nu dans les rues, ce serait un peu inconfortable. Je me sens bien dans ma peau, et particulièrement bien si ma peau est couverte des vêtements. En revanche, je me sens bien dans ma peau quand il faut me déshabiller dans un vestiaire devant d'autres hommes. Parfois, quand je suis tout nu, je dis bonjour aux autres, mais je crains que ma gentillesse ne leur fasse peur d'une rencontre plus qu'amicale.

Quand j'y pense, je me demande, « Mais quel type oserait de se promener tout nu ? Ne serait-il pas un peu exhibitionniste ou ostentatoire ? »

Mme Tourville a nié que les Barcelonais étaient exhibitionnistes. Selon elle, le nudisme est un mode de vie, une libération des moeurs dominantes. En principe, j'accepte cette possibilité, mais je soupçonne quelque chose de louche chez le sexologue.

La dernière étape de mon tour était la critique de la biographie de René Cassin. « Est-ce que vous connaissez cet homme ? » je lui ai demandé. « Non, non, mais le nom me dit quelque chose, » Elle m'a répondu désireuse d'en savoir plus. Il était professeur de droit, ancien combattant militant, résistant et homme politique, "juge" et "conseiller" des princes, président de l'Alliance israélite universelle, et dans cette biographe récente on a dit "si les droits de l'homme sont en 2010 l'affaire de tout un chacun, c'est en partie à lui qu'on le doit".

Qu'est-ce que cet homme nous aurait dit aujourd'hui ? Penserait-il que la coopération est un trait inné ? ou faudrait-il l'imposer ? Penserait-il qu'il faut ajouter des lignes sur les droits de l'homme à poil pour les sexologues Barcelonais ? ou se contenterait-il d'être traiter de ségrégationniste comme il essuyait les relents de l'antisémitisme ? Laisserait-il passer la mauvaise prononciation de son nom par les ignares qui l'ont surnommé Bécassin ?

jeudi 21 avril 2011

Mes correspondances

Cher M. du Braque,

Comment je vous néglige. Même votre nom n'est pas bien. J'aurais dû choisi Ren de Braque. C'est trop tard. Vous êtes et serez toujours un aristocrate déchu et loufoque.

Cela fait longtemps que je ne vous écris plus. Comment vous expliquer ce qui m'arrive quand je regarde l'ordinateur, un billet naissant dans la tête qui n'osait pas de sortir. Oh, j'ai essayé, mais l'écheveau noir de phrases sur l'écran gris-blanc me laissait las. J'ai toujours fini par me demander pourquoi dois-je publier ce billet plein de mes pensées incohérentes, et cela me faisait penser que je n'avais rien plus à dire. Jour après jour s'est écoulé. Je me sentais impuissant et usé, tandis qu'en évitant de vous écrire j'ai examiné ma vraie vie. Quoi puis-je changer ? Puis-je changer ? Comment arranger l'horaire pour arracher un petit peu de bonheur de plus ? Où trouver un peu de sens dans un afflux de monotonie ?

Vous savez très bien ce que je faisais. Je lisais les journaux, faisais la cuisine et faisais de l'exercice. Je veillais ma boîte aux lettres pour un courriel qui n'arrivait jamais. Et même si un arrivait, je n'étais content qu'un instant. L'instant après mon âme se retrouvait coincé entre l'ennui et le mécontentement. Vous savez que j'avais toujours des idées. Je les répétais à moi-même et parfois à Chouchou. Et puis devant l'ordinateur c'était le trac qui faisait oublier les lignes ou la confusion d'un musicien qui se perd au milieu d'une longue fugue de Bach.

Mais, cher Ren du Braque, je n'ai pas commencé à vous écrire pour me perdre. Ah, attendez, ce n'est pas vrai. Oui, je voulais me perdre, bien sûr, je veux me perdre tout le temps. De plus, je voulais que vous me trouviez, que je vous trouve ou que nous nous rencontrions en chemin, par hasard. Faute d'être au rendez-vous, je vous ai abandonné mon ami, mes amis. Il faut vous retrouver et j'espère que cette lettre me remettre en selle.

Et maintenant c'est l'heure d'aller à la piscine, ensuite nager trente minutes. Après j'irai en vélo au bureau et, si mon esprit est bien prêt, je travaillerai huit heures. Avant de vous quitter, je voulais vous dire que j'ai commencé ce blog comme un élargissement de mes correspondances. Et malheureusement, mes correspondants ne cessent de me quitter. Plus qu'ils m'ont quitté, plus que je lisais les journaux, faisais des collections d'articles les plus intéressants, et attendais en vain des moments d'en parler avec eux. Aux moments perdus j'ai laissé échapper à Chouchou que si on lisait les journaux, après un peu de temps, on se lasserait des marronniers, des histoires de corruption et du sentiment vague que les espérances de l'Europe et des États-Unis sont en train de s'effondrer.

Mais, il me semble que c'est votre destin M. de Braque. Vous voulez se perdre dans les nouvelles. Vous voulez avoir le cafard. Et pour vous retrouver, je dois vous suivre et me perdre aussi. Désormais, je parlerai davantage de mes correspondances pour mieux correspondre.

A bientôt et bien amicalement,
Go

dimanche 6 mars 2011

Des amours d'une nuit ou plus en six mots

Je n'ai jamais rêvé d'avoir un amour d'une nuit. Que j'étais tout seul avec un amour imaginaire ou que dans une nuit d'été dans un bar j'ai rencontré le regard d'une jeune femme qui m'a suivi jusqu'au seuil d'un appartement, je n'en dirais rien sur les nuits où je n'ai pu dormir. D'ailleurs, je ne m'intéresse pas à rappeler le temps où je tombais amoureux si vite et profondément que je me perdais dans une rêverie douce et heureuse pendant des heures, jours, mois et ans. Si j'ai un brin de nostalgie sur ces temps, c'est l'inventivité perpétuelle de mon imagination. Hélas comment je m'enlise dans la routine, et je ne parle même pas du travail. C'est mes loisirs, mon étude du français, la lecture des journaux, la culture contemporaine, tout cela m'ennuie et m'assourdit tellement que je me sens abruti. Parfois Chouchou me demande des questions comme « Tu veux aller dîner ? » et je réponds mécaniquement « Sais pas. » Quand je parle, j'entends faire ma voix les mêmes intonations dans les mêmes interrogations et les mêmes plaintes. Je me demande qui va s'intéresser à moi, si mon esprit s'éloigne et s'absente de mon corps. Je pense l'entendre me dire « Mais pourquoi tu te laisses t'enliser dans la routine ? Invente quelque chose ! »

Malgré cette commande, je retourne aux vieilles habitudes. Je continue à faire des listes d'articles pour parler aux correspondants Skype qui m'ont abandonné il y a longtemps. Pourquoi collectionner des articles sur le multiculturalisme, une biographie de Cioran, la peine de mort, les voyants, les izakaya, la folie des parents qui prennent une photo de leurs enfants à chaque instant, la mort agonisante de Little Italy à la ville de New York, la situation désespérée des syndicats publics américains et des pauvres gens dans le Vermont, et enfin des fumeurs à la ville de New York qui font pousser du tabac dans leur jardin pour rebeller contre une société qui veut les écraser comme on éteint un mégot dans un cendrier ? Dès que je prononce une phrase comme « J'ai lu dans Le Monde ou dans le New York Times, que ... » je peux voir que l'élan spontanément né dans mes propos irait se heurter à un mur d'indifférence ou d'ignorance. Je m'arc-boute contre le choc, le sourire s'estompe un peu et ensuite j'entre dans le moule.

Mais ce soir je veux écrire quelque chose de nouveau, de ludique. Je vous propose un simple exercice que j'ai trouvé dans le New York Times. Écrivez pour vous-mêmes, si cela vous tente, d'écrire une histoire d'amour en six mots.

En voilà trois.

Avec les mots, j'étais toujours timide.

Moments, heureux près d'elle, tristes loin.

Paulun, Sir-Vent, moi mitoyen, Pauldeux, Suivant

Et alors, il ne me reste que quelques lignes pour décrire toute ma vie amoureuse. Et vous ? Combien de lignes avez-vous à écrire ?

lundi 17 janvier 2011

Des histoires sans mots

C'est comme je ne sais plus écrire. Quand je regarde l'ordinateur, un malaise me saisit, les pensées se brouillent, l'élan se voltige, un malheur me paralyse et je ferme lentement le couvercle de l'ordi. Je sens vaguement mal. Pas très mal, ce n'est pas la fin du monde, mais ce n'est pas bon.

Quand j'ai commencé ce projet, j'ai maintes choses à dire. J'ai découvert que je pouvais dresser en mots mon propre portrait. A vrai dire, je ne me suis jamais attendu que ce serait possible. Quand je parle aux autres, mes mots n'arrivent guère aux oreilles ou on me les rend dans un état où le sens a été si tordu, manipulé, déformé que je me sentais aussi manipulé que mes mots. Quand même, depuis plus d'un mois, bien que je pense avoir bien écrit, je n'en sens plus capable. Je ne sais si j'ai perdu mon équilibre entre le réel et l'imaginaire ou si je suis désormais trop équilibré pour risquer un récit. Je ne sais si avant j'étais bien éloigné de mon récit pour en écrire ou si je pouvais revivre l'expérience sans me faire mal. En tout cas, je me sens trop exposé et vulnérable pour terminer un billet. C'est-à-dire entre l'Echo et le Narcisse dans mon âme, je n'arrive plus à faire sortir l'histoire.

En attendant, je vous dis ce qui m'est arrivé.

Victoire, notre chat, est morte.

Je deviens férocement cynique en face de la méchanceté au point que je montre les dents.

Chouchou et moi avons passé Noël et la nouvelle année ensemble sans avoir vu nos familles. Je suis allé voir mon oncle et ma famille adoptive.

J'étais plutôt inquiet sur mon travail, parce que le contrat qui me fournit la majorité de mon travail a dû être renouvelé et regagné. D, le patron pour qui j'ai travaillé jour et nuit m'a accusé de ne pas m'intéresser suffisamment à son projet.

Nous avons acheté une nouvelle machine à espresso, una bella machina, la Pavoni !

Je pense que je souffre de la déshydratation chronique. J'ai eu deux attaques de suite de la goutte.

J'ai assisté à la fête de la fin de l'année de notre compagnie qui m'a fait perdre la tête.

Je pense que mon avenir n'était pas ce qu'il a été. C'est-à-dire les week-ends semblent de plus en plus courts et les semaines de plus en plus longs jusqu'à ce que je ne puisse pas distinguer le temps libre du temps voué au travail, bien que je ne travaille que 40 heures par semaine.

Les États-Unis ont souffert encore une fois un massacre.

L'association que je dirige a eu deux réunions qui m'ont plu et dire que je voulais démissionner.

Il fait très froid à Washington, plus froid que d'habitude. Je reste à la maison et deviens un peu claustrophobe.

Pour équilibrer le bon et le mauvais, je cherche toujours des activités dans ma vraie vie. Je marche parfois plus d'une heure par jour dans les parcs de Washington, DC et dans la ville. Je m'efforce de lire plus et parfois à haute voix. J'essaie de chanter (soyez soulagé que vous n'êtes pas mon voisin !). Au début, je voulais chanter ensemble avec Chouchou. Je chanterais la voix basse, elle la mélodie, mais elle ne chante plus. Elle est paresseuse !

Chaque phrase que j'ai écrite dissimule l'histoire d'une découverte, d'un malheur ou d'un bonheur. Même le résumé de ce qui m'est arrivé contient le début de l'histoire de ma lutte de me libérer du monde qui m'entoure, de trouver ma propre voix qui est plutôt faible et réfractaire aux efforts de la faire chanter. Mais comme je disais au début de ce billet, entre l'image dans le miroir et l'écho de tout ce bruit dans ma vie, je me sens incapable d'écrire comme avant. Du coup, je vous laisse ce billet des histoires sans mots.

lundi 29 novembre 2010

Les ours hors la loi

Remuant dans mon repaire vendredi soir, j'ai commencé à mettre en ordre mon bureau. J'ai vidé les classeurs à tiroirs et la bibliothèque de milles bouts de papier, d'un tas d'étuis de disques compacts, dont un tiroir bourré de ces étuis compacts dément, un bric-à-brac de trucs pour l'ordinateur longtemps caduques, des manuels d'instruction, un livre sans jaquette, le même livre acheté deux fois, un livre emprunté de mon beau-frère il y a quelques ans, des livres sans intérêt, des souvenirs de Guatemala, une fourchette, des numéros de téléphone, même une enveloppe d'avoine instantané. J'en ai fait un tas au centre de la pièce pour trier les objets en trois tas, l'un pour la poubelle, un autre destiné au recyclage et un troisième pour donation.

Au fond d'un tiroir se sont cachés plus d'un an les clefs de ma serrure de vélo et l'adaptateur AC/DC pour le serveur d'imprimeur. Enfin je pouvais réunir la serrure avec ses clefs et nos ordinateurs portables avec l'imprimeur. Chouchou a pris les clefs de mes mains et j'ai essayé de ressusciter le serveur. Je l'ai branché et ensuite j'ai essayé d'imprimer un document, mais le maudit truc ne fonctionnait plus. Après avoir fait des recherches, j'ai découvert que les magasins ne vendent plus les serveurs, parce que les fabricants mettent les serveurs dans les nouveaux imprimeurs. On peut les acheter en ligne, mais le prix est vol manifeste. Chouchou a dit que nous pouvions en utiliser un à sa compagnie qui se trouvait juste à la lisière du bois urbain. C'est-à-dire de la maison dix minutes à pied.

A l'heure où la nuit chasse le jour, nous nous sommes mis en marche la tête baissée. Elle portait un parka touffu d'un poil tout marron qui lui donnait l'air d'un ours de taille moyenne. Pas rasé, les cheveux débraillés, en pan de chemise, j'avais l'air d'un ours mal léché. La lumière blafarde des phares a brillé sur nos visages un instant et a disparu. Chouchou marchait de plus en plus vite à cause du froid. J'avais du mal à suivre son allure. Tout d'un coup en traversant la rue une voiture a klaxonné, et ensuite a lentement grillé le feu rouge en tournant à droite. J'ai dû retenir Chouchou, sinon je ne sais pas si le chauffard, une vieille dame chic au volant d'un Mercedes parlant au téléphone portable, se serait arrêté. Je ne sais si elle a même daigné de nous regarder. Probablement elle pensait étant donné aucune voiture n'était à sa gauche et aucun piéton n'était devant sa voiture, elle pouvait poursuivre son chemin. Les piétons au trottoir laisseraient la priorité aux fauves mécaniques s'ils connaissaient bien les lois du bois.

« Tu as vu ça ? » s'est-elle exclamé. « Les conducteurs dans notre quartier sont terribles ! Pourquoi tu m'as retenue ? Je voulais m'arrêter devant sa voiture pour lui donner une leçon. »

Je n'aime pas du tout son réflexe vengeur. Au volant elle a la mauvaise habitude de conduire la voiture de plus en plus près des voitures qui aventure trop dans sa voie. J'ai protesté, comme je proteste chaque manifestation de son réflexe, « Un jour tu vas te faire tuer ! » Elle s'est tue un instant et puis m'a dit, « Si tu m'as laissé aller, j'aurais pu lui faire s'arrêter. D'ailleurs, elle a besoin d'une bonne leçon. Juste parce qu'elle a un Mercedes et beaucoup d'argent ne veut pas dire qu'elle a le droit de griller les feux rouges ! » « Pourquoi tu dois donner une leçon à chaque personne qui contourne le règlement. Elle s'est ralentie, à peu près. Bien sûr elle est méchante, mais la vie est trop courte pour cela. Et voilà, regarde-toi. Tu es de mauvais humeur maintenant. »

Nous nous sommes promenés en silence jusqu'au bâtiment. Elle a ouvert la porte avec son clef puce sécuritaire qui a fait bip. Nous avons monté l'escalader, nos pas retentissant dans le vide obscur. À la première étage, nous avons marché dans le couloir en silence jusqu'à l'entrée de son bureau. Elle a déverrouillé les deux serrures et a poussé la porte, mais elle était coincée contre un objet lourd. La lumière du bureau a jailli dans le couloir obscur. Inquiète, Chouchou a appelé « Est-ce qu'il y a quelqu'un ? Qui est là ? » Tout d'un coup un homme hispanique un peu voûté est venu et a dégagé la porte en prenant la poubelle qui bloquait le chemin. Il a susurré « Pardon » et vite une femme est venue à la porte aussi. Les deux sont sortis un peu embarrassés.

Chouchou est allée à son bureau. Elle a touché sa chaise. « Tu vois ? La chaise est encore chaud. Quelqu'un s'est assis dans ma chaise. » Je ne pouvais supprimer un sourire, « Et alors ? Qu'est-ce que tu penses qu'ils faisaient ? » Elle a dit que l'on a déjà surpris les agents de nettoyage en train de téléphoner dans son bureau. Son office avait un service téléphonique gratuite, et les agents de nettoyage en tirent profit. « Je vais dire à ma patronne de tout cela, » elle a conclut. Déçu, j'ai répondu, « Oh ! Je pensais qu'ils étaient en train de se peloter. Ne dis rien à ta patronne. Si le service est gratuit pourquoi les embêter ? Si tu étais loin de ta famille, ne serais-tu pas tentée de les appeler de temps en temps ? Nous les avons surpris parce que nous voulions emprunter un serveur d'imprimeur. Qu'est-ce que tu vas dire à ta patronne ? "Go et moi sommes allés au bureau pour emprunter quelque chose et nous avons surpris deux agents de nettoyage dans le bureau !" ? »

« Je vais le lui dire, » elle m'a dit. Nous nous sommes regardés. Je lui ai regardé d'un air espiègle « Tu es sûre qu'ils ne se pelotaient pas ? »

Elle s'est tue.

« D'accord. On y va ? »

Nous sommes partis sans serveur d'imprimeur ni caresses volées. Deux ours entourés d'autres ours hors la loi.

vendredi 19 novembre 2010

La symphonie des mots

Ce mercredi matin Philippe Cassard a présenté la première de deux émissions consacrés au cycle de lieders de Schumann. La première fois que j'ai écouté son programme, il y a deux ans, il parlait du cycle des lieders de Schubert. Les deux musiciens ont été inspirés de la même source, les lieders de Heinrich Heine, le célèbre poète romantique. Ses lieders, inspirés de son amour profondément malheureux, racontent l'histoire d'un jeune homme qui commence un voyage qui n'est que le début de sa fin. Dénié de l'amour de sa bien-aimée, il vagabonde dans le forêt et la neige en plein hiver. Il n'a ni présent ni avenir, juste un passé qui le tourmente, un passé que Heine fait écho dans ses lieders qui font écho dans la musique de Schubert et de Schumann.

Peut-être un discours sur la musique semblerait avoir le moindre d'intérêt. Une fois quelqu'un m'a surpris au travail à écouter l'émission. Dans son accent blasé californien, il m'a demandé « Oh, qu'est-ce que c'est ? C'est en français ? Oh, man, tu dois trouver une émission la plus prétentieuse et l'écouter très fort. Cela serait très drôle. » Je lui ai dit qu'en fait, l'émission était bien prétentieuse. Philippe Cassard prétend de nous donner une leçon de musique. Il nous instruit comment écouter la musique, où chercher les nuances, pourquoi il faut jouer cette mélodie doucement et lentement plutôt que fort et vite. Il traduit tous les symboles musicaux en sentiment, couleur, humeur et lumière. « Et mon cher ami, c'est merveilleux, » je lui ai expliqué, mais il ne pouvait pas comprendre ce que je voulais dire. « Non, je veux dire que tu dois trouver quelque chose de très, très prétentieux en français. Cela serait du fun. »

J'ai dû laisser tomber mon admiration de Philippe Cassard. Quelquefois il est impossible d'être prétentieux aux États-Unis, même si la prétention n'est que l'intention de vagabonder un peu à travers l'univers culturel. Mais dès qu'il me quitte j'y plonge à nouveau.

Pour savourer mieux une phrase mélodique, Philippe Cassard la joue plusieurs fois pour mettre en scène les nuances indiquées par le compositeur. Une fois normalement, une fois en ignorant les nuances, encore une fois en soulignant les nuances, et finalement pour enfoncer le clou. En savourant mieux la phrase, je suis ébahi du trésor subtil et complexe enseveli dans la mélodie. Sans M. Cassard, il me faudrait plus d'une tête, plus d'une seule vie pour entendre comme lui. J'ai essayé de jouer à la guitare. Je singeais les mouvements nécessaires pour faire sonner les notes sur les pages de musique de Sor, Tarréga, Carcassi, et Villa-Lobos tout en ignorant exprès les nuances. Je pensais que si on jouait correctement les notes, ce qui n'était jamais facile, on arriverait. M. Cassard, si prétentieux, si méchant envers les dilettantes m'a ouvert les yeux, les oreilles et l'esprit. Il révèle couche après couche, subtilité après subtilité, et détail après détail. Il transforme les notes en être sensuel. Et ensuite il ajoute dans les notes le sentiment et la douleur du poème. Et moi, je commence à sentir que la musique et les mots partagent, échangent, résonnent et expriment une chose éminemment prétentieuse, une chose divine, intangible et extraordinaire — l'infinité de notre cœur humain.

En présence d'un tel génie, je me demande comment il a su choisir les notes, les arranger, tailler cette ligne-ci et laisser pousser celle-là, faire sonner plus fort une mélodie et chanter doucement les autres, comment il a su résonner des notes pour nous faire peur, mélancolique, ou heureux. Pourquoi est-il qu'un écho d'une mélodie est comme un souvenir lointain ? Et si l’écho va en crescendo, pourquoi est-ce que le souvenir semble nous troubler ? si l’écho persiste, pourquoi nous nous sentons hanté ? C'est comme si le compositeur a pu sonder le fondement de nos cœurs par quelques notes qui flottent dans l'air.

Miracle, merveille, mystère.

Et voilà nous sommes vendredi. Je voulais terminer ce billet hier. Je voulais terminer un autre billet mercredi, mais j'ai dû l'abandonner, faute d’enthousiasme. C'est..., j'ai juste encore une idée à écrire. Je cherche les mots qui conviennent, mais où sont-ils ? Et quand je les trouve, comment les mettre en ordre ? Dois-je les garder ? Écrire une série de questions ? Résonnerait-elle comme je veux le faire résonner ?

La mystère, c'est savoir comment les notes résonneront dans les oreilles des autres. La tentation est trop grande de se dire « Et bien, cela me va. J'ai plus ou moins chanté toutes les notes. Si le public ne l'aime pas, c'est leur problème. » Cette tentation mène à l'isolement.

La merveille, c'est le parfum, la lumière, la couleur et la sensualité dont les notes, sans corps, nous rappellent.

Le miracle, c'est l’écho qui persiste en nous longtemps après que la musique a été chantée.

Une dernière chose avant de vous quitter. Récemment une personne a laissé entendre que la vie lui a privé d'un avenir. Un jour plus tard, elle a précisé d'avoir bien choisi son chemin. Moi, j'ai pensé que la précision n'était pas nécessaire. Tous les notes qu'elle a fait sonner, m'ont déjà dit le nécessaire, sans le dire explicitement, qu'il serait impossible de lui priver de son avenir voulu. C'est la nuance de ses mots qui me l'a dit.

Et nous, ceux qui écrivent ou juste parlent pour s'approcher de la mystère, la merveille et le miracle, serait-il que nous, ensemble, composions une symphonie des mots ?

J'aimerais bien penser oui.

mercredi 10 novembre 2010

Scruter l'horizon d'une énigme

Coucou, un jeune homme de mon bureau, le seul avec qui j'ai essayé de me lier d'amitié, s'en est allé en juillet. Nous avons souvent parlé de maints sujets. En principe, je lui ai demandé son avis pour savoir comment il interprète et reconstruit le monde en paroles. Je sais que ce n'est pas un bon méthode d'entamer une relation, mais à l'époque, j'étais curieux de la jeune génération. Je m'entends très mal avec eux. À mon avis, ils sont un peu paranoïaques et hostiles, réfractaire à la haute culture, toute ouverte à voir une conspiration partout. Au début, je voulais le comprendre, peut-être trouver un moyen de mieux m'entendre avec les jeunes gens. Malheureusement, c'était rare, très rare, trop rare, que nous nous sommes mis en accord. Pas à pas et à contrecœur, j'ai renoncé à lui faire confiance. Et en amertume, j'ai fini par lui en vouloir, voire le détester. J'ai essayé de mon mieux de dissimuler mon dégoût pour ses idées. Et lui, cinglé de mon rejet, a volontairement ajouté à ses propos des amalgames, assimilations et accusations qui attisaient mon mépris. Notre méfiance réciproque n'a pas impliqué un refus de contact qui à la surface semblait tout amical. Quand il est parti, il m'a donné un opus aussi épais comme un matelas qui contenait le schéma en symboles logiques et mathématiques de réduire l'être humain en machine à calculer. Piqué par l'audace de son cadeau, je lui ai donné le livre le plus humain et le plus dérangeant à ses yeux, Hamlet de William Shakespeare. Depuis nous sommes quittes si doucement qu'il serait impossible de confirmer notre séparation et si amèrement que l'on se contente de n'avoir plus de contact.

Je jure que je voulais sincèrement lui offrir mon amitié, ma sincère amitié, mais au bout du compte, il me semblait que chaque tentative d'amitié véritable s'est soldée en conflit et insultes. Je ne lui ai jamais insulté, comme il m'a insulté. Je ne lui ai jamais dit qu'il était raciste, je n'ai insinué ni qu'il était ringard, ni qu'il était méchant. De temps en temps, je lui ai taquiné quand, à mon avis, ces propos étaient farfelus. Par exemple, pendant une conversation sur l'éducation, il a dit que nos enfants seraient mieux éduqués, si nous rayions les écoles des villes et leur donnions un ordinateur portable et l'accès gratuit à la toile. Après une telle déclaration, si je n'étais pas tout d'un coup frappé de stupeur, j'ai toujours essayé de suivre la trame de son argumentaire et puis lui demander des questions pour lui obliger de modérer ses propos. J'ai essayé le lui faire comprendre que si on suivait ses conseils, les résultats pourraient être moins que paradisiaques. En fait, puisque la toile est gavée de pornographie, de violence, de stupidité, et de banalité, bien qu'il existe, selon lui, un jeune homme en Afrique qui s'est très bien éduqué grâce aux atouts informatiques, cet exemple serait très difficile de reproduire pour la plupart de l'humanité. Le malheur, c'était que j'ai souvent réussi de lui faire voir l'absurdité de ses idées. C'est là où j'ai dû essuyer les injures de plus en plus mal dissimulées.

A dire vrai, je ne sais pas si j'eusse pu être plus doux avec lui ou me soustraire mieux de l’enchevêtrement de mon amour-propre blessé, ses idées, et le bien dégagé d'un vif échange d'opinions. Par contre, j'ai toujours essayé de continuer la conversation, s'il le voulait. A la fin de notre amitié, il s'est contenté de me demander de résoudre des casse-tête mathématiques. Pour une raison quelconque il pensait très chouette d'en avoir la solution. Il pensait qu'en se perdant parmi les symboles mathématiques il augmenterait son quotient intellectuel. Moi, j'en ai résolu quelques-uns en scrutant l'horizon de l'énigme, en examinant les relations, les hiérarchies, la structure du problème. Ce faisant j'étais content que mon cerveau fonctionnait comme avant et un peu mécontent, parce que les mathématiques ne me plaisent plus. Et je le lui ai dit pour arrêter le devoir de résoudre ses casse-tête, mais au bout du compte j'ai fini par lui dire de ne plus en avoir de temps ni d'intérêt.

Ce samedi, j'ai écouté une émission de France Culture, et tout d'un coup je me suis souvenu de l'une de nos disputes qui avait durée plusieurs jours. Selon Coucou, les variations Goldberg de Bach jouées par Glenn Gould étaient plus que la meilleure interprétation de ce chef-d’œuvre. Elle était novatrice, révolutionnaire, et émancipatrice. Comme d'habitude, j'étais bouche bée devant une telle déclaration et comme d'habitude, c'était moi qui étais responsable de ma propre stupéfaction, parce que juste avant, je lui ai dit que Murray Perahia venait d'enregistrer les variations. Elles étaient belles et profondément différentes que celles de Gould. Puisque Coucou m'a dit qu'il a commencé à prendre des leçons de musique, je pensais que la différence entre les deux interprétations lui intéresserait et lui plairait. A ma grande surprise, le sujet nous a mené à maintes joutes aux variations infiniment répétées.

En bref, selon Coucou, Gould était Dieu et Perahia était un homme insignifiant. Au début de notre confrontation, je ne suis arrivé à dire que les variations de Perahia étaient très belles, donc une telle comparaison me semblait déraisonnable.

Au cours de notre discussion, Coucou n'a jamais concédé d'avoir jouer une fausse note. Selon lui, les institutions et les traditions dans la musique classique sont tellement étriquées, les écoles de musique sont si bourrées de grénouilles de bénitier, tous les musiciens avant Gould étaient si dépourvus de talent artistique qu'il fallait un Dieu comme Gould ou un Gould qui est devenu un dieu de rompre avec toute cette tradition et histoire. Avant Gould, la tradition piano forte (c'est-à-dire les nuances des notes) était comme un camisole de force sur le corps, l'esprit et les mains des musiciens. Elle les a forcé de jouer les variations dans une ridicule exagération entre piano et forte. Gould a rejeté ces carcans et du coup il a mené une révolution et nous a émancipés de la tyrannie de la tradition.

Il est vrai que Gould était inimitable, idiosyncratique, excentrique. Un génie. Pour éviter notre lutte interminable et futile, j'aurais pu dire « Oui, d'accord, Gould est Dieu. Gould était novateur, révolutionnaire. Quel était l'autre adjectif ? Élyséen ? Oh, émancipateur. Un messie, non ? Oui, Perahia n'est qu'un rien insignifiant, » mais je me savais incapable de dire que tout autre musicien avant Gould n'était qu'un abruti à cause d'une tradition suffocante. Au lieu de me mettre en colère, j'ai recherché les critiques de la musique de M. Gould. Le consensus était que son style était plat et horizontal comme l'horizon du Grand Nord. A force d’évacuer les nuances des notes et de les envelopper dans une petite silence grâce à sa touche légère, sa précision d'attaque et son staccato impeccable, il a fait sonner et articuler chaque note. Chaque voix, chaque ligne mélodique dans les variations se bat contre les autres pour être entendu. L'effet est pure magie, mais à mon avis son interprétation n'impliquait pas la condamnation de tous les musiciens avant et après lui. En fait, son interprétation est discordante et gênante. Bach a écrit les variations pour aider un aristocrate de dormir. Si Gould les avait jouées pour lui, il n'aurait pas fermé l’œil de la nuit.

Gould a aussi prononcé des avis très excentriques sur la musique classique. Sans broncher, il a dit que jouer des pièces au public n'était plus nécessaire. Il pouvait enregistrer les pièces, les entreprises culturelles les vendraient, le public les écouterait chez soi, il passerait au prochain projet, parce qu'une fois l'enregistrement fait, on n'avait pas besoin de le réinterpréter. En fait, on peut émanciper le public en éliminant toutes les salles de concert qui limitaient l'appréciation de la musique aux élites et émanciper les musiciens de jouer la même pièce tout le temps. Bien sûr, Coucou répétait ses avis comme la parole de Dieu.

Mais alors, je n'ai pas même expliqué pourquoi j'ai commencé cette histoire, pourquoi une émission de France Culture (La Fabrique de l'humain) m'a fait penser de Glenn Gould. Est-ce que vous pouvez scruter l'horizon de mon esprit et deviner où je voulais aller ?