mercredi 27 octobre 2010

Braque en bric-à-brac

Cela fait plus de deux semaines sans billet. Est-ce l'angoisse de la page blanche ? Pas assez de temps ? Rien à dire ? Est-ce qu'il fait trop chaud ? C'est la fin d'octobre, mais il fait si humide qu'on se met à suer aussitôt qu'on sort. Est-ce que la maison est trop encombrée de bric-à-brac ? Depuis plus de trois semaines nous partageons la maison avec les menuisiers qui rénovent notre cuisine; ils ont accaparé du sous-sol, de la salle à manger et de la salle de séjour. Leurs outils sont partout. Nous devons nous faufiler parmi eux pour trouver nos casseroles perdues dans le jungle qui était jadis notre demeure. Chaque matin, à 6h30 le travail commence par un nouvel assortiment de questions. Je dis oui et Chouchou dit non. Nous nous regardons interloqués et inquiets, et ensuite je dis non, et elle dit « non, n'est-ce pas ? » comme il va de soi. Je réponds non, mais c'est comme ça, c'est oui. La confusion continue, les menuisiers nous regardent et nous discutons. Je dis « Mais qu'est-ce que tu veux ? » Elle dit qu'elle ne sait pas. Je dis, moi non plus. Les menuisiers nous regardent les yeux de plus en plus écarquillés. Je ne sais comment ils supportent des bobos comme nous.

Juste après avoir résolu l'énigme du jour, Zanie, la voisine, entre dans la cuisine. Depuis la salle de séjour j'entends sa voix perceuse à percussion demander aux menuisiers de venir avec elle pour juste cinq minutes. Il y a une fuite aux toilettes. J'hésite entre intervention héroïque et fuite lâche, mais les mots comme « Bonjour Zanie. Quelle surprise ! Est-ce que vous voulez une tasse de thé vert ? Je mettrais de l'eau sur le poêle pendant que Freddie et Carl travaillent. Aujourd'hui ils vont peindre la cuisine », ils ne me viennent pas à l'esprit. Par contre, deux mots se répètent en boucle haut et fort, « Zanie ! NON !! ZANIE !! NON !!!»

Pour éviter une embrouille, je les laisse se débrouiller tous seuls. Le menuisier adjoint lui parlent à la voix humble, patentée et patiente. « Non, madame j'aimerais bien vous aider, mais je suis ici au compte de mon chef. » Elle insiste et répète que cela ne durerait que cinq minutes. Le menuiser chef vient à son secours, « Non, madame je ne sais rien de toilettes. Je connais un très bon plombier. Je peux vous donner sa carte de visite. » Elle insiste, insiste et insiste. Il écoute, écoute et écoute, mais il finit par couper court à la discussion, « Non madame, je ne peux vous aider. D'ailleurs nous sommes déjà en retard. »

Ensuite, je cherche notre chat Victoire. Pauvre bête. Il a une très mauvaise haleine à cause d'une infection dentaire. Quand il me voit le compte-gouttes à la main, il se détale. « Viens. Viens ici. Viens ! Petit monstre ! Reste tranquille et ne bouge pas ! » Je l'attrape et essaie de lui faire avaler sa médecine, mais le petit tigre met l'une de ses griffes acérées dans la cuticule de mon petit doigt. « Aïe !! »

Enfin, les tâches ménagères finies, j'essaie de me débarrasser de tout ce bric-à-brac mental et m'installe dans mon fauteuil. J'allume l'ordinateur, examine mon compte de courriel et essaie d'écrire, mais je n'en ai pas envie. Est-ce le crayon ? Où est le crayon ? Où est mon bloc-notes ? Est-ce que mon écriture à la main est illisible ? Est-ce que l'ordinateur portable ne me plaît plus ? Si j'avais une vieille machine à écrire ? Cela ferait un joli tic, tac, bric, brac, clic, claque, claque sur le papier. Serait-il plus pratique d'écrire avec une machine à écrire parce qu'un billet serait écrit et imprimé à la fois et ensuite prêt d'être examiné. Ce serait formidable ! Mais une vieille machine à écrire, une machine que je détestais à l'université, que je pensais ne valait rien, vaut plus de mille dollars aujourd'hui !

Au milieu de ma rêverie, Ronronfleur vient s'installer sur mes genoux. Comment puis-je écrire avec un chat qui se met entre moi et l'ordinateur ? Je mets une main sur son corps qui ronronne et l'autre cherche le souris sur le bureau et malheureusement elle chasse la tasse de thé au sol. Ronronfleur prend panique. Je la tiens et lui dit, « Ne me quitte pas, ne me quitte pas Ronron. Ronron ! J'ai besoin de ton ronron calme ! » C'est trop tard. Elle me quitte et je regarde un instant tout le bric-à-brac qui m'entoure, pousse un soupir, et me lève pour aller au travail.

dimanche 10 octobre 2010

Sommeil, fatigue et fin

Le week-end s'est envolé. Je l'ai passé à somnoler sur le canapé. Je suis si fatigué que lire le journal me semble un exploit herculéen. Deux semaines se sont écoulées sans avoir écrit un seul billet. Je voulais nager à la surface, trouver un asile dans le tourbillon, et parfois j'ai pu me hisser sur une petite île du temps, mais vite la fatigue et le sommeil ont mis fin au jour et j'ai dû tomber dans les bras de Morphée pour être bercé quelques heures. Des heures qui ne duraient jamais assez longtemps. Le prochain jour, j'étais au travail à 9 heures, et si j'avais de la chance, je rentrais avant 21 heures. Sinon, je rentrais à 23 ou 24 heures.

J'espère que les jours les plus durs se sont passés. Juste pour vérifer que la dernière phrase n'était pas un voex pieux, j'ai ouvert mon compte courriel au bureau. D n'a pas envoyé un message ce week-end. Je suis libre ! Au moins je serai libre après huit heures de travail. Libre ! Libre pour me demander ce que je fais dans ma vie, pourquoi je m'ennuie tout le temps, et comment je peux mener une vie plus simple et enfin arriver dans un équilibre tranquille sans ces questions bouleversantes.

Mais en effet, délester un peu dans ce déluge de travail, de stress, et de fatigue, c'était un soulagement. Les questions sur mon avenir, les questions existentielles, les chateaux en Espagne, l'imagination, j'ai tout lâché à l'eau. Et en contre-partie, j'ai regardé plus de télévision, de la télévision idiote. Tout d'un coup le match de football américain entre Washington et Green Bay m'a semblé très intéressant, et au même temps c'était juste pour ne penser à rien. Et ne penser à rien, c'est fermer lentement les yeux, c'est essayer de les rouvrir, c'est les laisser fermer en se disant qu'on est au bout du rouleau et demain on pourrait se remettrait en selle, peut-être.

Et maintenant, j'essaie d'écrire une paragraphe. Je n'ai besoin que de quelques mots qui auraient un soupçon de lien à une silhouette d'une idée qui intéresserait à un lecteur ou une lectrice au lieu de faire voir de toute évidence que cette idée fait dire à tout le monde une phrase qui vient de plus en plus vite à ma bouche, N'importe quoi ! Et si vous savez comment je déteste cette phrase qui répresente la fin de la patience et le commencement de l'abrutissement. Et voilà, la fin de la dernière paragraphe de ce billet. Je suis au bout du bouleau. Je n'ai rien plus à dire. Et qu'est-ce qui j'ai trouvé dans cet essai ?

Qu'au-dessous de l'énorme poids de la fatigue qu'un homme aussi bizarre comme moi peut enfin rejoindre la plupart de l'humanité qui ne veulent rien de plus que de voir un match de foot un dimanche après-midi et puis terminer son billet en se disant n'importe quoi.

mardi 28 septembre 2010

Un appartement loué à New York

Hier je suis arrivé au bureau à 9h5, inquiet, en raison d'une réunion téléphonique avec D. J'ai demandé à ma voisine si elle a entendu sonner le téléphone. Elle a dit que non. J'en étais soulagé, juste un instant, avant que le téléphone n'ait sonné. D m'a dit qu'il ne pouvait me donner de nouveaux ordres. En attendant, il fallait travailler en mettant sur le compte d'un autre projet. Je lui ai dit que ce n'était pas un problème, j'avais beaucoup de travail, tout ce qui était en retard.

A 16h30 D a eu assez de temps pour me donner de nouveaux ordres. Dimanche, le mec, qui est en charge de l'assurance de qualité de notre document, a révisé nos efforts. Nous devons répondre aux commentaires, alors que D écrit le troisième chapitre, mais si je vois un commentaire qui mette en cause notre méthode décrite dans le chapitre que j'ai écrit et D a ré-écrit, il faut le dire et tout de suite.

J'ai envoyé à D un commentaire sur tous les commentaires à 20h30 et une demi-heure plus tard j'ai quitté le bureau.

Rentré à la maison à 9h40, j'ai ouvert mon compte de courriel. A 21h30, D m'a répondu. Il faut nous réunir demain matin pour en parler.

Grosso modo, je suis surchargé au travail et hier soir mon esprit m'a fait voir sa vision de mon nouvel état. Dans un rêve, je venais de m'installer à New York au prétexte d'un nouvel emploi. En rentrant à l’appartement, j'ai traversé la ville grise et morne. Les gigantesques bâtiments couverts d'une sueur grasse m'ont dominé de toute leur hauteur. Je marchais la tête baissée en cherchant l'appartement quand une femme m'a fait tourné la tête par le poids de son regard alourdi de dégoût et de désir. Dans ses yeux j'ai lu sa question, « Voulez-vous troquer un peu de votre argent contre mon chair ? Ne soyez pas si moralisant ! Ce n'est qu'un petit péché dans un grand monde. » J'ai reculé comme si d'instinct et puis je l'ai regardé pour lui dire « Non, désolé. » Je ne peux pas louer la chair d'une femme.

Je l'a quittée et cherchais encore le bâtiment. J'ai monté des escaliers et les ai descendus. Il semble que je savais où se trouvait l'appartement, mais le chemin tortueux me menait devant les yeux des personnes désœuvrées qui me regardaient comme la prostituée, comme un homme qui ne désire que la cambrure d'une femme. Et après les avoir échappés, ils m'en voulaient.

Je suis entré dans l'appartement. Le salon était en désordre total, vêtements éparpillés partout, un cendrier plein de cendres, des verres demi pleins, et une odeur qui persistait. Mon co-locataire dont je ne connaissais rien, étais étendu sur un canapé. Il m'a dit qu'il venait de retourner et qu'il n'est pas allé au travail. Il était trop fatigué. Il a ensuite annoncé qu'il a trouvé un autre appartement avec un ami. Il allait me quitter dans un mois. Je me suis rendu compte que malgré sa paresse, son manque d'hygiène et son apparence débraillée, je comptais sur lui de payer une moitié du loyer. Maintenant il fallait chercher un co-locataire; je ne pouvais le payer tout seul. Un co-locataire ! « Où allais-je en trouver un ? » je lui ai demandé. Il n'en avait aucune idée. Selon lui grâce à ma bonne mine, j'avais de la chance de trouver un appartement avec lui. En contrepartie, il m'a fait voir la nouvelle installation des barres dans l'enceinte de la fenêtre. « Ces mesures de sécurité ne marcheront pas. Le propriétaire en a acheté des trucs inefficaces et bon marché. Bonne chance. »

Je suis entré dans ma chambre. En fermant la porte, je me suis réveillé.

C'était environs 4 heures du matin. Mon Dieu, un co-locataire, quel cauchemar ! Mais tout cela était "réel" et faux. Quand j'étais étudiant, j'étais surmené, pauvre. J'ai vécu avec des co-locataires trouvés dans les petits annonces, l'un après l'autre était plus pénible que le précédent. Et aujourd'hui je suis retourné à cet état dans lequel je me sens avoir troqué ma vie contre mon désir de faire plaire à mon employeur.

Je sais, c'est sombre ce billet, mais j'étais content d'avoir ce rêve. De plus en plus souvent quand j'essaie d'écrire, la silhouette de mes pensées ne se dessine pas. Dans un rêve, même dans un cauchemar, l'inconscient fait tout. Il ne faut que transcrire l'image de son propre conte de fées.

Chose curieuse ! Aujourd'hui après avoir parler à D pendant une heure sur toutes les révisions du texte, j'ai lu un courriel du président de notre compagnie. Notre bail n'a pas été renouvelé. Notre compagnie vont déménager. Nous allons nous installer dans une région de Washington, DC qui est plus grise et morne, où la violence est plus fréquente, mais qui est en train de développement. C'est-à-dire on va troquer les désœuvrés contre les personnes qui ont bonne mine.

dimanche 19 septembre 2010

Harry Nilsson et la journée de parler comme un pirate

Cette semaine j'ai essayé d'être bon, mais dans mes moments d'inattention, j'ai cherché sur la toile le film que j'ai vu à la télévision il y a 30 ans qui s'appelle The Point!. Comme la toile contient tout, je l'ai trouvé et ai découvert que l'auteur du scenario, Harry Nilsson, était musicien. Le film a été adapté de l'album du même nom dont Harry a dit « Je prenais de l'acide et j'ai regardé les arbres et je me suis rendu compte qu'ils se terminaient tous en pointe, et les maisons se terminaient en pointe. J'ai pensé, "Oh ! Toute chose tient une pointe, et si elle ne l'a point, elle a toujours son point essentiel." »

J'ai visionné 10 minutes du vieux film. J'en ai été enchanté comme avant. Je me suis pensé qu'il était dommage que nos artistes ne prennent plus d'acide aujourd'hui. Il faut rêver ou halluciner juste un petit peu pour transmettre une fraction d'émotion ou de tendresse que ce film contient.

J'ai découvert plus sur Harry Nilsson. Ami de John Lennon, chanteur célèbre jadis, mais inconnu aujourd'hui, cet homme a écrit et a chanté les chansons que tout le monde connaît. Vous avez certainement écouté ses chansons, "Coconut", "One", "Without You". Vous vous souvenez des vers dingues de "Coconut" -- "You put de lime in de coconut, you drink em bot up" ou ceux de "One" -- "One is the lonliest number that you'll ever do".

En fait, quand je l'écoute, je cherche à changer de chaîne, parce que je sais si j'écoute juste quelques notes de ses chansons, mon esprit va les jouer en boucle dans ma tête pendant une semaine. La chanson qui me détruit est "Without you". Oh, elle commence si doucement, "No, I can't forget this evening / Or your face as you were leaving / But I guess that's just the way the story goes" et puis il ajoute une nuance aux vers suivants "You always smile but in your eyes your sorrow shows / Yes, it shows". Et à ce point c'est trop tard pour moi. Je l'écoute bouche bée, et Harry verse ses mots dans mon esprit, "I can't live if living is without you / I can't live, I can't give any more."

Je suis marié. Je vis avec Chouchou, mais quand j'écoute cette chanson, je me demande « qui est cette personne ? Je ne la connais pas, mais désormais je ne peux plus vivre sans elle. Je ne peux plus donner non plus. Elle est partie. Je suis sans elle. Seul, tout seul. »

Ce week-end j'ai dû travailler, malgré ma réluctance. Il faisait beau tout le week-end. Le ciel était bleu et sans nuage. L'air, frais et enfin sans moustiques. Malheureusement, un homme que j'estime m'a donné beaucoup de travail qui doit être terminé ce mercredi. J'ai dû m'isoler dans la maison et taper du texte pêle-mêle dans un document. Je n'ai aucune idée s'il va être lisible. Entre-temps, je regarde le ciel et je me désespère. Et ce diable Harry Nilsson commence à chanter dans ma tête, « I can't live if living is without you. I can't live, I can't give any more. »

Ces paroles sont si simples qu'il est difficile à imaginer qu'elles peuvent provoquer une crise de chagrin dans laquelle l'on ne peut rien faire sauf pleurer son sort malheureux, mais c'est exactement ce qui arrive. Peut-être ce grand-fils des acrobates suédois a su transmettre la douleur qu'il a subie quand il a vu son père abandonner la famille à l'âge de 3 ans et la condamner de vivre en pauvreté. Mais il n'y a pas de trace d'amertume dans sa voix. C'est juste un mélange de mélancolie, souffrance, joie, amour et crève-cœur.

Et je l'écoute dans mon bureau quand je dois travailler, tandis que mes collègues travaillent sans faille. Au moins il me semble ainsi, mais cela ne veut pas dire qu'ils ne font jamais pause. Nous avons un collègue, T, qui nous donne une occasion de nous détendre une fois par an. Depuis un mois il nous annonce que le 19 septembre est la journée mondiale pour parler comme un pirate. Vendredi il vient au bureau un bandana à la tête et un bandeau sur un œil qu'il porte sous ses lunettes. Pendant les jours qui procèdent cette journée il cache de petites babioles dans le bâtiment et il en dresse une carte pour les collègues qui participent à la chasse au trésor. Vendredi après-midi les couloirs se sont remplis de tous les jeunes gens de notre compagnie. Ils cherchent dans chaque bureau du butin. Ils me surprennent au bord des larmes, mais ils n'en voient rien. Ils sont heureux et ne peuvent voir que du lucre.

Cet an c'était ma voisine qui a gagné le grand prix, des sacs de « Pirate's Booty », une espèce d'amuse-gueule industrialisé en forme de maïs éclaté et couvert d'une sorte de fromage en poudre. Absolument dégoûtant. Elle en a mangé presque tout un sac, et ensuite elle m'a demandé si je pouvait lui faire la faveur de manger le reste.

Cette journée de parler comme un pirate est le seul jour où j'entends parler T. Après quoi, il entre dans le moule. Je ne sais pas comment l'accent pirate peut lui donner le courage de continuer, mais moi, quand je regarde le ciel bleu, je sens l'air le plus frais de l'année contre ma peau, j'ai envie d'écouter chanter Harry Nilsson et d'essayer un peu d'acide.

samedi 11 septembre 2010

Et plus si affinités

Il n'est plus là. Je l'ai écouté hier, seulement une moitié de l'émission, mais aujourd'hui il n'est plus là. Mince alors ! France Culture, pourquoi tu me tourmente ainsi ?

Mais bon. Je vous demande pardon. J'ai promis la suite de mon histoire de mes vacances à Nîmes. J'en ai écrit un écheveau de mes pensées, et maintenant je les démêle. Entretemps j'écoute des personnes qui semblent n'avoir aucun problème de s'exprimer bien. Hier, j'ai écouté deux émissions de France Culture dont l'invitée, Dominique Baqué, a tissé un lien implicite entre deux tendances sociétaux, les affinités sur la Toile et les cougars.

Dans ces émissions, Mme Baqué, écrivain, critique à Art Press, nous a décrit ses expériences dont elle a écrit dans ses livres "E-love : petit marketing de la rencontre" et "Désintégration d'un couple". Tout d'un coup, à part les recherches de l'amour, j'ai enfin compris un peu plus sur la nature des rapports hyper-connectés. A mon avis, le sort des êtres humains livrés à eux-mêmes est le même. Socrate pensait que les Sophistes prisaient plus le discours creux que la philosophie. Shakespeare a décrit le narcissisme de Richard II, le mal absolu de Richard III, le nihilisme du roi Lear et l'absence de la vérité qui entourait Hamlet. Tous les maux d'aujourd'hui ne sont ni nouveaux ni imposés par la Toile. C'est la mise en scène de soi-même et de ces malheurs qui est de plus en plus criante, choquante et assourdissante.

Aux États-Unis, la Toile serait toujours le meilleur des mondes. En France, on en parle, en fait des débats, et en pose des questions. Je l'adore. Et je pense bien de vous présenter les émissions que je viens d'écouter.

Au cas où vous ne supporteriez ni la mise en scène des idées d'Alain Finkielkraut -- il a la tendance de ponctuer ses phrases de pauses significatives--, ou au cas où vous n'auriez pas le temps d'écouter une émission de 45 minutes, je vous décris ce que j'en ai saisi.

Dans la recherche des liens sociaux ou dans la quête de l'amour, Mme Baqué a rencontré des hommes l'un après l'autre qui ne cherchaient que le plaisir sexuel. Selon eux, la Toile offre aux hommes un hyper-marché de consomption sexuel dont la monnaie serait un discours formaté, superficiel et fun et où la devise dominante serait « il n'y a pas de mal dans la recherche du bien. »

A mon avis, je vois dans ce témoignage une sorte d'épidémie où la conscience humaine est de plus en plus sous l'emprise de la banalité, des désirs et des pulsions. En fait, une fois je parlais des rapports hommes-femmes aux hommes âgés et divorcés. Ils ont dit que la seule manière de parler aux femmes étaient de leur mentir. J'en ai été frappé de stupeur d'autant plus que plusieurs hommes ont déclaré cet avis avec la même conviction. Après notre conversation, j'ai pensé qu'ils manquaient un peu de maturité, mais maintenant je pense que l'on est formé et mené à vivre cette obsession sexuelle comme elle va de soi, tandis que l'on ignore de plus en plus le plaisir d'une rencontre lente et ouverte dans laquelle les pulsions et la peur sont maîtrisées. Leur point de vue m'a rendu triste parce que j'ai vu ces hommes-là, qui étaient sensibles et intelligents, condamnés à une isolation à perpétuité, parce que l'on ne peut ni se lier d'amitié ni tomber amoureux, si on est assujettis aux désirs aveuglants.

J'en ai parlé à Chouchou de cette émission. Puisque les femmes doutent toujours la fidélité des hommes, elle m'a demandé, inquiète et interloquée, si je faisais mes courses dans cet hyper-marché informatique. Est-ce qu'il y a une tentation de voir les choses comme ça ? J'ai dit non. Je ne traîne pas. Mais il faut dire qu'au sein des associations basées sur la Toile, il y a un manque de contexte dans les rencontres qui peut mener exactement à une vacuité dans les relations humaines. Souvent, quand j'étais entouré des pèlerins de plaisir, en proie de fun, ou sous l'emprise de la propagande, je me sentais accablé sous le poids d'une dépendance généralisée. Il me faut m'échiner pour ne pas courber l'échine et garder ma dignité.

La plupart du temps, j'abandonne, juste comme Mme Baqué. Même si elle est toute seule après avoir subi le choc profond d'un divorce douloureux, elle ne s'en remet plus à la Toile. Elle sait ce qui l'attend, les mensonges de l'hyper-marché de consomption sexuelle.

A mon avis, la Toile semble comme la vieille torture de Tantale réinventée.

Mais comment est-ce que les cougars sont liées à l'hyper-marché sexuel ? Selon les invitées de l'autre programme, tout d'abord l'étiquette « Cougar » est tout à fait méprisante, déshumanisante et abrutissante. Elle donne l'impression que ces femmes sont tellement assujetties à leurs pulsions qu'elles ne sont qu'un animal. 

Je n'ai écouté qu'une moitié de ce programme. Par conséquent, je ne sais pas s'ils ont parlé de l'idée que les cougars représentent une sorte d'émancipation sexuelle pour les femmes. Dans le blogue d'une certaine incertaine, elle a écrit un billet dans lequel tout le monde est d'accord avec l'opinion suivante : si les hommes veulent se conduire comme des animaux écervelés, il s'ensuit que les « cougars » doivent avoir le droit de faire pareil. J'y ai laissé un commentaire dans lequel j'ai assimilé les cougars aux rhinocéros d'Ionesco. Quelqu'une m'a répondu, obliquement. Selon elle, puisque Molière a écrit des pièces de théâtre où les hommes faisaient la cour aux jeunes femmes, il serait temps que les femmes assument leurs droits aussi. Comme d'habitude j'ai abandonné cette certaine incertaine, après avoir écrit un billet sur son billet. Je ne voulais même pas dire que Molière, dans L'École des femmes, a ridiculisé Arnolphe, le protagoniste, parce qu'il voulait imposer son amour à une très jeune femme. J'ai renoncé à revisiter son blogue. Perte de temps.

Heureusement, sous la plume de Molière, la jeune femme a eu la sagesse de défaire les desseins d'Arnolphe, qui semblent terriblement pareils aux promesses formatées et stockées dans les rayons de l'hyper-marché de la consomption sexuelle. Mme Baqué a dit que l'acte le plus subversif d'aujourd'hui serait d'afficher ses sentiments pour lutter contre ce fléau de brutalité. J'ajoute que la réflexion et la maîtrise de soi seraient aussi les vertus subversives. N'étaient-elles pas considérées il y a belle lurette comme la garantie de l'égalité ou du bonheur ?

samedi 4 septembre 2010

Un diaporama de la Camargue

Il y a quelques semaines, un courriel de Marie Jo m'a surpris. Elle nous a envoyé un joli diaporama de la Camargue pour prolonger nos vacances. Les très belles photos ont eu l'effet souhaité; je me suis replongé dans le parc parmi les chevaux, les taureaux et les flamants roses. J'étais encore une fois dans le paysage couvert de roseaux, parsemé d'étangs et marais, et bordé de vagues qui se brisent doucement contre le sable. Je me suis souvenu du mistral qui a balayé la chaleur de nos corps pendant la première semaine et de l’œil brûlant au ciel dont les rayons nous ont cuits pendant la seconde. A la fin de notre séjour je voulais vivre comme les ragondins des marais submergés dans l'eau jusqu'à son museau, mais malgré notre faiblesse sous le soleil, nous avons assumé notre rôle des touristes errants et avons parcouru le terroir.

Aujourd'hui il est lamentable que j'aie presque tout oublié de nos vacances. Je me souviens des jardins et de l'arène de Nîmes, mais Saintes Maries de la mer, Arles, et Aigues-Mortes semblent loin. J'ai beau voir les photos qui prouvent nous y étions, l'oubli m'arrache de l'endroit, tandis que les ragondins et les flamants y restent.

Quand nous sommes arrivés chez Marie Jo, elle et son mari nous ont chaleureusement accueilli avec une bouteille de rosé et un pot de confiture aux figues de maison. Ils nous ont donné maints conseils, des cartes de la région et des prospectus de visite. Bref, ils ont essayé de leur mieux de nous intégrer dans leur maison, leur ville et leur région afin que notre visite ne soit pas une errance, mais une appartenance.

Le temps passe. La vie à Washington continue comme avant. Quelquefois on me demande comment se sont passées les vacances et petit à petit je m'en souviens de moins en moins. Tout d'un coup un courriel du passé arrive dont les mots arrosent amicalement mon présent. « Nous pensons souvent à vous deux et souhaitons que tout aille au mieux : travail, beau temps et pas trop de soucis. » m'a-t-elle écrit. Tout mot me fait plaisir et me fait revivre mon expérience.

Comme Voltaire et son invention, Candide, Marie Jo et son mari, Jean Paul, sont des jardiniers retraités bosseurs. Ils ont des cerisiers, oliviers et figuiers, des rosiers et orchidées, un bassin de jardin où nagent des poissons rouges. Leur cabane à outils est aussi une maison pour les tourterelles. Il leur a fallu 30 ans de travail incessant pour civiliser le terrain. Ils ont planté des arbres, des fleurs, et des arbustes. Ils ont dégagé le sol des sentiers et les ont couverts de petits gravats. Trente ans de bosser, de planifier, d'acheter des graines, de creuser le sol, de mettre les mains dans la boue, d'admirer lentement les arbres enceints donner des fruits, et de ne jamais se décourager. J'en étais très impressionné.

Leur jardin est leur ancrage dans un monde qui ne cesse jamais de bouger. De l'autre côté de la rue, leurs nouveaux voisins argentins se faisaient construire une église et aménageaient leur terrain avec des engins de terrassement. Leurs autres voisins étaient nouveaux et riches aussi. Je me suis pensé que c'était un peu injuste. Les riches peuvent s'installer où ils veulent. Dans quelques mois, ils peuvent copier les travaux de 30 ans avec leurs engins et leur armée d'ouvriers. J'ai scruté le visage de Jean Paul quand il parlait d'eux. Il a souri et a haussé les épaules.

Au début de mes vacances, j'ai décidé de me fier aux transports régionaux. Marie Jo nous a indiqué où se trouvaient les arrêts. Entre la gîte et le premier arrêt, nous avons vu un camping. Parmi des caravanes, des ordures et des bouteilles vides éparpillés, des familles faisaient du camping sauvage alors que leurs enfants jouaient sur un dur sol de béton où de mauvaises herbes poussaient. Au premier arrêt, bien que j'aie lu les horaires, je n'ai jamais pu comprendre les horaires. J'ai même demandé aux autres pourquoi les bus arrivaient au hasard, mais la seule réponse d'une femme était que tout allait bien. Au deuxième arrêt, à peu près 20 minutes à pied du premier, les bus arrivaient à l'heure, mais la promenade sur les bas-côtés de cette zone entre la campagne et la ville parsemée de grandes surfaces était une traversée du désert. Les voitures roulaient si vite que l'air abusé de leur sillage nous a secoués. Ce terrain vague avait l'air du paysage rurbain américain, où voitures, bruit, poids lourds, pollution, et une poignée de piétons font partie d'un écosystème du jungle urbain.

Quand même, les Nîmois s'y habituaient. Je me souviens d'un conducteur qui taquinait en français une femme qui lui répondait en arabe et en français. Il voulait savoir ce qu'elle faisait et elle l'a accusé d'être fouiné. Selon elle, elle faisait ce qu'elle faisait. Le pauvre, il lui a parlé très gentiment. Il a dû s'excuser dans un ton conciliant ponctué des inflexions qui ressemblaient un sanglot supprimé. « Mais non, » il lui a dit, « je veux juste te parler. »

Un matin, nous avons attrapé le bus plein de lycéens, tout un chacun ayant les oreillettes d'un baladeur aux oreilles. Deux adolescentes écoutaient le leur au volume maximum pendant qu'elles dansaient dans leurs sièges, se parlaient et se psalmodiaient les paroles de leur musique mécaniquement maniée. Surchargées de sons, de paroles, et de mouvement, elles ont dû s'ignorer, bien qu'elles se regardassent. Impossible de les ignorer ou de saisir ce dont elles parlaient, nous deux nous sommes sentis agressés et percés par une vague hostile, invasive et aveugle.

A la gare routière, je me souviens des adolescents désœuvrés qui s'intéressaient plus à parler fort qu'à attendre les bus. Une fois, très incertains, nous avons choisi notre quai et attendions l'arrivée d'un bus pour Avignon. Quatre adolescents, à côté de nous, riaient, parlaient vite et bruyamment. Tout d'un coup une jeune fille a couru devant nous, évidemment inquiète de rater son bus. L'un des galants lui a hurlé « Cours ! » et les autres se sont esclaffés. Quelques minutes plus tard, ils sont retournés à la gare.

Franchement, quand je vois le beau paysage français transformé en paysage urbain pollué et le regards vides de toute trace de chaleur humaine, je me désespère.

J'ai demandé à Marie Jo et Jean-Paul ce qu'ils pensaient des adolescents, parce que, bien sûr, je m'intéresse à ce qui se passe en France, mais je m'inquiète aussi. Si la France devenait un États-Unis bis, où irions-nous pour fuir l'incivilisation qui nous entoure ?

À suivre, leur réponse.

mercredi 1 septembre 2010

Aucun échange ce week-end

Depuis 2008, je parle par Skype avec des partenaires linguistiques. Ce week-end était le premier sans échange linguistique. Un, deux, trois échanges, c'est bien. Quatre, c'est beaucoup, cinq, six, c'est exaltant, mais trop. Zéro ? Ex nihilo nihil fit, zéro n'est rien.

Selon Lucrèce, rien ne vient de rien, ni retourne à rien. Selon les créationnistes, Dieu a crée l'univers à partir de rien. Moi, en tout cas, le monde existe. Il y a 6 milliards d'êtres humains sur la terre, dont environs 200 million parlent français. Je ne sais pas si nous avons été créés d'un matériau qui a toujours existé, mais ce week-end je n'en ai trouvé rien. Personne n'était disponible pour parler une heure, 30 minutes en anglais, 30 minutes en français.

Pour créer une vie sociale, il faut établir des liens sociaux. J'imagine qu'il s'appelle amitié, intérêt, ouverture, et curiosité. Et il faut se présenter, « Bonjour, je m'appelle Go. Je suis quadra. Je suis homme. J'aime lire et explorer le monde. J'aime Le Monde, la culture française, France Culture, France Musique, sa littérature, sa cuisine, son histoire, et, bien sûr, sa langue. Je peux vous aider à améliorer votre niveau d'anglais. Si on se parlait par Skype ? Je peux vous recommander des articles choisis de Le Monde et du New York Times, et ensuite on peut en parler. Ça va ? »

Est-ce que vous savez combien d'écueils y a-t-il dans cette introduction ?

Amitié, oui, mais pas trop. Intérêt, d'accord, pas plus que mon amour-propre. Ouverture, ce n'est qu'un mot qu'il faut dire. Curiosité ? Oui, mais ni indiscret, ni bizarre. Vous vous appelez Go ? Vraiment ? Ce n'est pas correct !

Quadra ? Quel mot rébarbatif ! J'ai beau répéter toutes les maximes roboratives qui nient ce qu'on est en train de vivre, l'âge est toujours la marque inconsciente des expériences gravées dans l'âme. Qui aime les marques, les signes, les rides et le gris ? Qui ne veut pas les effacer ou au moins les remplacer avec une histoire plus enjouée, enjolivée, rajeunissante ou jeuniste ?

Homme ? Excusez-moi. Je ris. Attendez juste un peu. Pas encore fini. Homme ? Attendez, attendez. Ça y était. D'accord, j'ai fini. Je connais un écrivain femme. Selon sa maison d'édition, on peut vendre 10 pour cent plus de livres si le titre contient le mot « femme ». C'est, à mon avis, une attitude femmiste. On voit cette attitude dans les profils de mon site dévoué aux échanges. C'est plutôt embêtant de lire, « Je ne veux parler qu'aux femmes » après avoir pesé chaque mot d'un profil. Souvent, j'ai été sur le bord de me dire, « Tiens, cette personne me semble intéressante ». J'ai conduis mon intérêt jusqu'au fond de l'impasse pour découvrir qu'on a dû mettre ce panneau à l'entrée du profil.

Est-ce que je dois changer le titre de mon billet à « Femmes, femmes, femmes, où étiez-vous ce week-end ? »

Le reste de ma présentation attire de temps en temps un preneur plutôt fier de leur culture. Je parlais avec un jeune étudiant de droit de Lille. Il m'a choisi parce qu'il n'aimait pas l'hégémonie culturelle américaine. Après quelques conversations, il est allé en Angleterre. J'espère qu'il parle anglais aussi couramment qu'il le veut. Une fois, une femme, qui aimait Zadie Smith et Michael Cunningham, m'a demandé ce que je lisais. Je lui ai répondu Don Quichotte, et après deux tentatives d'établir le contact, rien plus. J'ai échangé avec une belge, qui adorait la culture française aussi. Je lui ai écrit que sur le programme Chanson boum de France Culture on a présenté la musique de Presqu'oui, et plus rien. Marie m'a écrit qu'elle aime l'histoirie. Je lui écris, « moi aussi », et plus rien.

Mon Dieu, où est-ce que je veux en venir ? Grosso modo, je vois dans ce site toute l'humanité qui chasse le contact avec le monde extérieur, mais je découvre que les soucis quotidiens des quadras, les évolutions tumultueuses des jeunes, la facilité, les autres intérêts, et le manque d'intérêt empêchent le moindre contact. J'ai eu plus de 50 rencontres avec les hommes, les femmes, les jeunes, les vieux, les français, les belges, les québécois, une Suisse (mais elle est en vacances, elle est toujours en vacances !) Chaque rencontre est une expérience formidable, mais au bout du compte, elle finit souvent par une déception.

Ben, cela m'est égal. J'ai rencontré quelques amis, P, Sancho, M, et R. J'ai parlé à Moi et à M. L'eau-d'eden. (Si vous n'avez pas lu ces billets, je les recommande. C'est si vous avez le temps.) J'ai souvent parlé à C., mais il semble que lui, père de trois enfants et entrepreneur, n'a plus de temps. Si je le contacte, il me dira « demain, j'essaierai », mais il n'a jamais assez de temps. C'est dommage, parce que lui et moi, nous avons eu de bonnes conversations. Au début de notre correspondance, juste pour rire, je me suis présenté comme un échangiste linguistique. Il n'a pas ri, et on a passé aux autres sujets. Je ne le dis plus.

Grosso modo, tout va bien. M, P, R et Sancho retourneront un jour. Il ne faut que patienter. En attendant, je suis encore et toujours essay-iste.