vendredi 7 mai 2010

Non ! Peut-être ? Oui

Je suis à la dérive, et ce billet l'est aussi. Ce sera le plus long billet de mon blogue. Il s'agit d'une rencontre avec l'autre qui m'a mené en tâtonnant à moi-même. Un long voyage circulaire d'identité que j'appelais « Non ! Peut-être. Oui ? » Montez à bord. Je vous mène en bateau.

Je viens de passer une semaine pleine de bagarres. Dimanche, c'était les malentendus transatlantiques avec les partisans fervents du parti du thé (tea-partiers). Lundi, guerre de métaphores et d'histoire et encore une guerre d'indépendance de la loi de fer de la voix passive. Mardi, guerre de la phrase la plus claire. Mercredi, guerre de dernière volonté. Jeudi, une trêve et résolution de la guerre de mercredi. Vendredi, combat de sang avec la rédactrice. Samedi, guerre perpétuelle entre ceux qui louent et ceux qui conspuent les écrivains du passé. Dimanche, une trêve bien trop brève, parce que lundi j'ai eu un débat frisant une répétition de mes conflits précédents.

Lundi, c'est le jour où je parle à M. Leau-d'eden. Cette fois-ci, je lui ai décrit les événements de samedi. Le lundi avant, nous avons parlé de la bagarre des malentendus transatlantiques. Cela fait deux semaines de suite que nous avons parlé des variations sur un sujet--comment tenir bon à ces idées alors que l'on est entouré des personnes hostiles et ancrées dans leurs habitudes. La première fois, nous avons passé une heure formidable. La deuxième fois, je pense l'avoir embêté.

Toutes ces guerres, hélas, j'en ai marre. Chacun mériterait un billet, mais un constat s'impose. Les guerres durent longtemps, l'écriture exige du temps, le travail, les tâches ménagères, les divertissements, le temps avec Chouchou, manger, dormir, écouter la radio, lire les journaux, lire des livres, le trajet entre ici et le travail, s'habiller, respirer, rêver ! me doucher, observer ce qui m'entoure, converser avec les autres, réfléchir sur les événements, les interpréter, les résumer, et puis en parler, quand aurais-je le temps pour me reposer ? Où est le principe qui peut me guider parmi tous les écueils ?

D'habitude, je me débrouille comme je peux. Je nage bon gré mal gré dans les eaux troublées de mon petit verre d'expériences. Lundi, je noyais.

Après nous être demandé « Quoi de neuf ? » j'ai commencé notre conversation avec mon aventure de samedi. Grosso modo, je lui ai demandé comment il se faisait entendre au milieu de personnes qui conspuaient aveuglement et constamment ce qu'il aimait.

Il a dit qu'il fallait être conciliant et poli. Parfois il faut dire qu'on est d'accord quand on ne l'est pas. Il a même ajouté qu'il fallait de temps en temps être hypocrite pour être soi-même. Il l'a dit sans gêne et sans hypocrisie. A mon avis sa nature est joyeuse, ouverte et honnête. Par conséquent, je ne pouvais ignorer son propos, bien que son propos sincère fût un conseil de mentir. Peut-être, c'est là où j'erre le plus souvent. Un type plus pratique, un Sancho par exemple, aurait souri et puis enchaîné au hasard un tas de proverbes. Moi, Ren du Braque, blogueur errant, lecteur de trop de livres philosophiques, n'en pouvais plus, et il m'a échappé, « Tu ne peux pas y croire ? »

Et ensuite il m'en a donné un exemple. Pendant le week-end, il dînait avec ses amis et quelques amis de ses amis. Au cours du dîner, une femme qu'il venait de rencontrer a dit son opinion sur les marchés américains qui allait à rebours de la sienne à lui. Il aurait pu dire ses quatre vérités dont seraient nés mille désaccords, mail il n'a rien dit. Pour une paix fragile, il a trahi ses principes. Il a été hypocrite pour devenir soi-même, un homme en paix, aimable, intelligent et policé.

Je regrettais profondément mon opposition à son conseil parce qu'au dessous de son propos il y avait une vérité. Il a décrit une situation dans laquelle j'aurais réagis de la même manière, peut-être, il y a deux semaines, bien que dans le fond de mon âme j'aurais été tenté de laisser déclarer mon opposition.

Chez mes amis je laisse échapper mes tourments. Souvent ils me disent que je suis mal éduqué et peu civilisé. Mon ami Sancho m'a une fois dit que j'étais un type à fleur de peau. Certainement, je ne pouvais laisser tomber cette opinion hâtive. Je m'imagine plus charmant et perspicace. S'il faut admettre que je réagis instinctivement sans réfléchir, je dirais que mon instinct est de contredire les idées reçues. Auquel il a dit « Oui, tu es un type à fleur de peau. »

Parfois dans les échanges où le vocabulaire n'est pas à la hauteur d'une défense jusqu'au bout des ongles, il faut abandonner quand la bataille a peu d'importance. Soit, je suis à fleur de peau, mais cela ne voulait pas dire que je n'ai pas honte de dire des bêtises et d'être injuste. Dès que j'ai opposé son programme de s'entendre bien avec les autres, je cherchais à résoudre l'énigme de son propos. Au cours de notre discussion ma réaction évoluait d'un non catégorique à un peut-être ambigu, et puis à une oui docile et incertain.

« Non ! » parce que je ne pouvais résoudre la dissonance cognitive de son propos. En fait, je n'en pouvais toute la semaine et cela continuait à cet instant aussi. Il me semblait qu'il était une sorte d'un Dr. Jeckyl et M. Hyde. Mais quelle moitié de cette âme fêlée était le charmant Dr. Jeckyl et le monstre M. Hyde ? Je pense que c'est seulement Dr. Jeckyl qui parle tout le temps avec ses amis, et c'est M. Hyde qui dérape quand Ren Du Braque le critique. Après mon rejet le ton de sa voix est devenu plus insistant. Son programme est devenu prescriptible et moral. Il était flexible pour accommoder les autres points de vue et inflexible sur mes questions.

Il a expliqué qu'il n'aimait pas les débats qui dégénéraient en match stérile où chaque participant marquait les points pour le plaisir pervers de gagner. Il insistait sur l'importance d'être conciliant et sur l'écoute de l'autre. Il a dit qu'il fallait donner l'impression qu'on comprenait, bien que l'on n'y soit pas d'accord, parce que l'autre avait le droit de parler et d'être écouté.

Il était difficile de démêler où il avait raison et où il avait tort. Il est vrai que les matchs stériles sont nuls. Être conciliant et à l'écoute de l'autre, tout le monde doit en faire un effort. Essayer de comprendre, c'est difficile, mais bien utile. Or donner l'impression de comprendre, c'est d'extrêmement bonnes moeurs. C'est une sacrifice et un effacement de soi extraordinaire. « Au lieu de donner l'impression totale, est-ce qu'on pourrait dire où on ne partage pas exactement la même intensité de sentiment ? », je lui ai demandé. Il a dit qu'il fallait attendre le moment où on pouvait poser des questions plus délicates. Selon lui, il faut laisser écouler du temps pour établir la confiance.

Et dire qu'il voulait changer le monde ?

J'essayais de le comprendre, mais cela voulait dire que toutes les luttes de la semaine précédente était en vain. Était-il possible que M. Hyde ait mis des idées dans ma tête, tandis que Dr. Jeckyl aurait dû me servir de guide la semaine dernière ?

Néanmoins, toutes mes batailles de la semaine dernière me semblaient importantes. On voulait réécrire mon texte parce pour me forcer à accepter une supériorité peu méritée, et cette condition aurait duré éternellement. Chouchou voulait réécrire le contrat de notre mariage. La rédactrice voulait effacer toute trace de sa faute par me faire avaler sa rage. Les jeunes femmes et jeunes gens qui aiment marquer les points entre les écrivains vivants et morts voulaient réécrire les textes de Shakespeare à une plume misogyne. Coucou voulait effacer toute l'histoire des Etats-Unis qui ne correspondait pas à ses idées fixes nihilistes et post-modernes. Et il y a une semaine, les "tea-partiers" et les saladiers voulaient justifier la porte des armes automatiques comme une liberté fondamentale qui était menacée par notre gouvernement totalitaire. A chaque reprise il me semblaient qu'un monstre terrible menaçait de m'égorger par les mains de personnes auxquelles il me fallait faire confiance. Ce monstre était la vision totalitaire de l'histoire ou d'une supériorité imaginée. Chaque jour je l'ai vu, et chaque jour je l'ai combattu. C'est-à-dire que j'ai dit « Non, non, non, non, non, et non ! »

« Non ! Prouvez que votre texte est mieux écrit ! »

« Non ! Il faut écrire notre contrat de mariage à deux mains ! »

« Non ! Vous mentez ! »

« Non ! Vous n'avez pas compris le texte et vous avez manqué de voir le lien entre le passage qui vous déplaît et le thème de la pièce ! »

« Non ! Tu ne veux voir que les périodes les plus obscures pour déboulonner tous les principes de la démocratie ! »

« Non ! La porte des armes automatiques en public est une menace implicite ! »

Six guerres subies, cinq victoires à la Pyrrhus et une résolution (avec Chouchou) à l'aimable.

Lundi matin, je voulais parler de mes ennuis, mais j'ai entamé encore une fois un débat. Je ne voulais parler que sur les questions qui me tourmentaient. Je voulais savoir s'il était aussi difficile pour lui de parler aux autres, s'il a trouvé une différence entre les moeurs françaises et américaines, et comment il a pu avoir l'air insouciant, confiant et ambitieux dans un monde plein de désaccords.

Mon soupçon était que la vie en France était plus hospitalier. Une bonne formation éducation française produirait des citoyens stables et posés. Une base solide de la philosophie et de l'histoire serait comme les racines d'un arbre. On comprendrait le passé, le présent et l'avenir et du coup on prendrait du temps et établirait un équilibre entre les loisirs et le travail, le privé et le public, le passé et l'avenir et l'espoir et la réalité. On éviterait les batailles futiles et lutterait becs et ongles pour les droits de l'homme.

Son propos voulait dire que j'avais tort. Selon lui, il fallait éviter les querelles sur la religion, les relations homme-femme, la discrimination, ou la littérature datée avant le vingt-et-unième siècle, parce qu'un interlocuteur pourrait déraper et l'harmonie sociale volerait en éclats.

Je me suis dit « De quoi parler donc ? Si l'éducation ne valait rien, quel principe nous guiderions ? La haine, les bonnes moeurs, la religion, l'identité culturelle, la dissonance cognitive ? »

Je lui ai dit que l'honnêteté pouvait aussi mener à une harmonie qui serait profonde et stable. Si mes interlocuteurs me connaissaient, ils arriveraient plus proche à mon essence qui doit encourager la confiance des autres.

Est-ce que vous êtes encore dans mon bateau ? Est-ce que vous pensez qu'il prend l'eau ? N'empêche.

S'ils arrivaient à comprendre l'essence de mon âme, ils sauraient que j'estime les valeurs universelles et profondes comme la paix, l'amitié, l'humanité, bien qu'à la surface je me fâche comme un diable contre un tout et un rien.

Il y avait un moment de silence, puis il m'a dit que si je persistais à discuter avec les autres il fallait commencer chaque propos avec une qualification subjective pour avertir aux interlocuteurs que mes propos n'étaient qu'une opinion personnelle. Par conséquent, je pourrais être contredit.

Il est curieux qu'il ait dit cela, parce que j'ai entendu dire la même idée dans la même conversation avec Sancho quand il m'a affublé de fleur de peau. Grosso modo, pour contredire l'opinion d'autrui, il faut toujours commencer l'opposition avec la phrase « je pense que... » Ce réflexe semble très particulier à mes interlocuteurs français et aux personnes qui parlent dans les émissions de France Culture. Puisque je vois partout chez mes interlocuteurs, je pense que la bible républicaine française contiendrait le commandement fondamental suivant « Dieu pense qu'il serait mieux d'introduire une opinion subjective avec la phrase "je pense que..." Sinon dieu pense que toutes et tous citoyens vous prendriez pour un type à fleur de peau. »

Ah, cela expliquerait l'avis de Sancho.

En tout cas, il est agaçant d'être contredit. Cette semaine je me sentais exposé à un ennemi invisible. J'ai essayé de me défendre par un débat équilibré et posé, mais un débat n'est pas une conversation. La convivialité et l'agression ne se mélange pas. La politesse et la courtoisie doivent de temps en temps doivent essuyer les coups de la mauvaise foi et des injures avec grâce. Et je me sentais perdu. A mon avis, il semblait que l'agression marque de plus en plus de points. Elle transforme chaque conversation en débat stérile. Et plus souvent qu'avant elle nous rend muets et passifs.

Tiraillé entre l'idéal et la banalité de la politesse, je me suis dit que peut-être il y avait plus de sagesse que je ne le pensais avant. Nous nous sommes mis d'accord sur la sagesse de choisir ses batailles. On ne peut pas lutter à chaque instant. D'ailleurs, ses propos devaient lui convenir. Samedi soir, il était assis autour d'une table de huit convives. Moi, je ne m'en souviens plus. Chouchou était à la ville de New York. Sans elle, je ne me souviens de rien. Je pense que j'ai mangé une salade au dîner. Puis j'ai écrit et j'ai lu dans ma solitude. Lui a une mémoire vive du soir. Moi, rien.

Comment se fait-il qu'il passe son temps à s'amuser bien et moi, je ne fais rien. Je m'attendais qu'il me dirait ou qu'il ne connaissait ni l'attitude des "tea-partiers" ni l'hostilité des grincheux ou qu'il a bien vu ce comportement, mais cela arrivait moins souvent en France. Ou peut-être il pensait qu'il fallait être généreux avec les gens parce que le coeur humain, même s'il est souvent enseveli dans une passion aveuglement, est toujours prêt à s'ouvrir aux sentiments profonds et universels comme la paix, l'amitié, l'amour et la justice.

Mais, non. Il connaissait très bien les gens impolis, les coeurs aveugles, voire la méchanceté déchaînée. Il a aussi senti la frustration auprès des gens agressifs qui ne laissent aucune partie de leur coeur ouvert à la conciliation. Il me semblait aussi qu'il était un peu frustré par mon opposition, comme s'il voulait que cette tendance d'être à fleur de peau cesserait.

Puis je me souvenais de ce qu'il avait dit la semaine dernière. On pourrait parler de ces sujets, mais pendant un repas jamais. S'il le faut, il est mieux de parler après qu'on a bien mangé. Avant le dîner les gens ont faim. Ils sont mécontents et irritables. Après le dîner la vie semble plus agréable. Ils prendraient du temps pour être conciliants et ils utiliseraient certainement le commandement français républicain.

Quand je mets ensemble toutes ces pièces du procès, je vois qu'une seule explication pour cette foi insensée en la courtoisie et la convivialité face à tant d'hostilité ambiante.

Il est français. Et il tient à la particularité culturelle suivante. Si on vivait selon un principe qui facilite et améliore la digestion, on arriverait tôt ou tard à savourer le plaisir d'être assis autour d'une table en toute convivialité où on évite poliment les sujets fâcheux, on boit du bon vin et on deviendrait soi-même. On reconnaît le cycle de la vie et l'importance du corps et de l'humanité. On apprécie le présent et oublie le passé. On voit que le soleil, la pluie et le sol alimentent les légumes et les bêtes dont les êtres humains sont dépendants. On voit l'alternance de vie et de mort, de mâle et de femelle, de jeunesse et de vieillesse. Autour de la table nous avons tous le même besoin de se nourrir. C'est-à-dire le corps et l'âme. Dans la compréhension facile autour d'une table on arrive à une compréhension plus profonde.

Alors, tout cela, je veux dire, c'est ce que je pense. Je ne demande que de temps en temps qu'on m'invite à manger et me souhaite bon appétit.

Messieurs et mesdames c'est la fin de notre voyage. Je vous souhaite de très bon repas.

2 commentaires:

Cath'rine a dit…

La bienséance, la cordialité, la gentille attention à l'autre, surtout ne pas froisser, ne pas heurter...si on m'avait dit que c'était "français", j'aurais alors quitté ce pays et cherché celui où j'aurais pu dire "non" tout comme vous, un pays où j'aurais été taxée de "à fleur de peau"...
Ne serions nous si peu à penser de même ? Et avons nous tort ?
La question ne cesse de me tourmenter...

Ren du Braque a dit…

La vérité de la semaine était que j'ai fini par m'épuiser. Je n'ai que cette réponse indéfinie. Nous aurions tort de refuser de nous monter en bateau et de boire un bon vin.

Ce que j'ai gagné mes batailles m'a fait du bien et prouve que mon âge s'accompagne une échine souple et firme, mais c'était trop. Je me plaignais d'être entouré des personnes hostiles, et je pense que c'est bien irréel que nous ayons à vivre comme ça. Pire, il y a toujours une tentation d'utiliser une masse qu'on a seulement besoin d'un marteau. Quand il faut opérer les raisonnements illogiques, on vient à la table avec un grand couteau, mais un petit scalpel suffira.

S'il était à refaire, je serais prêt de le faire de même, mais j'espèrerais utiliser un instrument plus raffiné.

Peut-être la table serait-elle l'instrument le plus raffiné ?

Courage mon amie.
Amicalement