Sept jours déjà ?
En lisant deux articles du New York Times —
'In Praise of Messy Lives,' Essays by Katie Roiphe (l'éloge des vies
en désordre) et
Cultural Studies: On 'Mad Men', The Allure of Messy Lives (Études
culturelles: De 'Mad Men', Les attraits des vies en désordre) dont le
sujet m'a rappelé de ce projet d'écrire au moins une fois par semaine,
en me préparant pour ma conversation de mardi soir... Mon Dieu ! Quel
bordel, cette phrase. Désolé, très désolé. Je recommence. J'ai lu deux
articles du New York Times et j'avais une histoire à raconter pour
M. du Braque. Les articles portent sur l'indiscipliné,
l'incontrôlable, l'inconstance, le désordre, et la joie d'une vie de
bordel. L'histoire ? Vous verrez.
Selon Katie Roiphe, nos vies sont trop bien réglées. Nous — mais qui
est ce nous ? Ce n'est pas tout le monde. C'est une certaine plage de
société. C'est un nous qui est discipliné, maîtrisé. Un nous qui
sourit quand il le faut, surveille les enfants, s'enthousiasme pour la
liberté que la technologie nous procure, s'indigne contre
l'individualisation, crie contre l'injustice, et crie encore contre la
hausse des impôts, un nous qui a l'air suffisant, qui sait profiter de
l'instant — nous nous rebellons contre les moeurs conventionnelles
mais, à la limite, notre rébellion est bien rangée dans les rayons
d'une chaîne de supermarchés bio. Elle craint qu'entre la consommation
bien taillée à nos excentricités et les activités d'épanouissement
personnel, nous n'ayons oublié de nous épanouir.
Encore une fois, désolé, j'ai mal traduit la dernière phrase. Elle dit
que nous avons oublié de profiter de l'instant présent (carpe diem,
seize the day, Be Here Now!). Peut-être je suis trop bien ordonné de
penser uniquement au profit de l'instant. Tout le passé, le présent et
le futur, j'y pense. Même un petit instant pris dans une photo me
rappelle de toute ma vie. C'est plus fort que moi.
Par exemple, la semaine dernière, le département des ressources
humaines m'a demandé de choisir trois photos sur huit prises par leur
photographe professionnel. En visionnant les photos, je me suis
souvenu de la séance dans une pièce sombre avec un photographe
roublard aux cheveux lissé et son adjoint blafard. Il m'a fait
tourner, poser, mettre la main dans la poche, naturellement,
sourire. « Non, pas comme ça ! Sois heureux ! » Entre les déclics
interminables, il m'a demandé si je voulais le tuer. Je n'y ai pas
encore pensé, mais pendant que j'ai affiché un sourire gêné, l'idée
m'a parue pas mal. Il m'a aussi demandé si j'aimais mon boulot, comme
s'il s'attendait une réponse enthousiaste. A ce moment, toute pensée
était d'une noirceur absolue.
Il n'était pas facile de regarder ou d'apprécier les images. A force
d'un ennui continu devant l'écran, mes yeux étaient un peu injectés de
sang. Mon sourire était figé à quelque part entre le malaise et une
bonne humeur oubliée. Dans les dernières photos mon pantalon en
velours côtelé se voyait en bas du cadre et la fermeture éclair
n'était pas tout à fait fermée. Je sais qu'on a envoyé un courriel
pour nous annoncer que ces photos représentaient une importante étape
dans l'histoire de la compagnie. Nous nous présenterions désormais
plus professionnels. On nous a conseillé de porter une chemise et une
cravate. Nous, le nous de la compagnie, de la compétition, de
l'efficacité, devrions au comble de l'impeccable. Moi, je me demandais
où était le mal dans la photo non-professionnelle ? Je n'y étais pas
beau, mais gai, correcte et souriant.
Et me voilà très insatisfait de mon apparence. Si j'avais fait juste
un petit effort, j'aurais pu éviter encore une déception. Si on
regardait ces photos, on dirait que le boulot ne m'intéressait pas du
tout, que tout mon style vestimentaire contredisait ma bonne volonté
affichée. Pire, en y regardant de plus près, j'ai vu que le deuxième bouton
était déboutonné. Je ne sais m'habiller donc. Et si je ne sais
m'habiller, est-ce que je suis compétent ?
Alors, il y a un brin de vérité dans la photo. J'ai l'air d'abandon et
de négligence, mais quand même le désordre est mineur en comparaison
de l'ordre de mes jours. Comme une horloge, je bois un café le matin,
je mange une soupe le déjeuner, je fais le trajet au bureau à 9h30 et
rentre à la maison à 19h. Et à chaque pas de ma journée, mon esprit
est ailleurs.
Ms. Roiphe, qui a trois enfants de trois hommes, me conseillerait de
m'abandonner plus. Aventures, cigarettes, alcool, sexe, fêtes, gueules
de bois, lecture érotique des années soixante-dix ne seraient-ils pas
plus intéressants que mariage, nourriture bio, café, fidélité,
solitude, exercice et écriture absurde et autobiographique ? Si on se
laisse abandonner au manichéisme de la question, il faut constater que
le désordre du présent est plus intéressant que l'ordre
quotidien. Mais le sous-entendu dissimulé derrière cette question,
c'est que tout le monde doit se rebeller de la même manière. Rejeter
tout ce qui symbolise l'ordre et embrasser catégoriquement et
systématiquement le désordre. Si on se rebellait à la fois contre le
bien-être et la rébellion du bien-être ?
Et maintenant j'ai révisé ce texte deux fois. J'ai corrigé le mieux
possible mes fautes. D'autres pensées me sont venues et puis m'ont
échappé. Il est drôle que quand je m'examine dans la glace, souvent
bien que je soi mal rasé, que mes cheveux soient bien emmêlé, je n'y
fasse aucune attention. Je suis comme je suis. Mais devant mes mots,
ah devant la tournure de mes phrases et mon manque de style je me sens
inadéquat et défaillant. Et la horloge sonne, la routine
recommence. Je vais au bureau dans un style qui est comme je suis,
mi-nu mi-habillé et tout à fait mal boutonné, un style absentéiste d'à
présent.
Dans le ventre des moineaux / El vientre de los gorriones
Il y a 5 jours
4 commentaires:
Ah, voilà un sujet intéressant! Diabolique même.
Je ris en affirmant ça mais c'est comme une évidence pour moi.
Regarde toi; tu te sens à l'aise, idées claires, corps à sa place les cheveux en broussaille, boutonné à l'envers. Il n'y a rien à dire. Ni ta vie professionnelle ni personnelle ne souffriront de ces petits désordres.
Par contre, ceux qui possèdent de grands désordres de personnalité qui ne se "voient" pas immédiatement, ceux-là sont à craindre. Curieusement ce sont ces derniers qui vantent (ou commandent) l'ordre partout, un ordre insupportable qui ne permet pas d'être soi. Uniformes.
Les belles idées surgiraient-elles mieux dans une tête bien coiffée? Dans un bureau impeccablement rangé?
Mais sûrement ce que ILS veulent ce n'est pas des personnes aux idées géniales qui pourraient renverser leur petit ordre personnel.
Enfin, et dans le désordre, c'est un sujet dont il me plait bien discuter.
Merci donc señor Ren, beau dimanche loin du bureau, des photos.
Merci Colo. En effet ce qui me choque c'est comment je me laisse être entraîné par l'ordre et le désordre. Je vais plutôt bien mais dès qu'il s'agit de me présenter correctement, je me sens accaparé par les diktats du bureau, d'un ordre ou d'un désordre uniforme. C'est le prix à payer pour la sensibilité humaine. Et volontiers, je le paye.
De nada señora Colo, beau dimanche à toi.
haha tu me fais rire avec ton "exercice d' écriture absurde et autobiographique" ;-)
pour ce qui est de la photo, tu as sûrement déjà vu celles d'Einstein: plus mal coiffé et mal boutonné, il n'y a pa... alors quelles conclusions faut-il en tirer?
;-)
La conclusion ? il faut être un Einstein pour être mal coiffé. Malheureusement le reste de l'humanité, si intelligent qu'il soit, est obligé d'être très bien coiffé, rémunéré et couronné. Quand même, c'est un luxe d'aller tête découronnée. Et Einstein était un type riche en idées.
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