J'ai beau essayer d'écrire un billet cette semaine, les mots et les
idées ne se sont pas arrangés. En attendant l'inspiration, j'ai lu une
tragédie de Shakespeare, Coriolanus, pour assister à une
réunion où on parlera de cette pièce. Ce sera la deuxième fois que
j'essaie de rejoindre d'autres amateurs de Shakespeare. La première
fois, oh là là, quel désastre. Si parler aux autres est comme donner une
représentation de sa propre pièce, improvisée devant le public, la
première fois j'ai donc dû quitter la scène sous les huées de la foule
tyrannique.
Ô comment je voulais qu'une peste de furoncles les infectât du pied
au crâne. Cette expérience était si traumatique que j'ai laissé tomber
Shakespeare. Cette semaine est la première depuis un an que je lui rends
visite.
Il est impossible de décrire une pièce de Shakespeare. Elles sont si
riches, si complexes, mais si simples. C'est comme si on voulait décrire
l'univers dans une phrase. Quand même cela n'empêche à personne de
déclarer ses opinions là-dessus avec une autorité absolue.
Déjà l'animatrice nous a cité quelques passages où Shakespeare a
l'air de s'indigner contre le patriarcat romain, mais on pourrait
également dire qu'une plus grande tragédie arrive quand la voix du
peuple ou d'un individu est noyée sous le flux des mots des démagogues,
des tribunes myopes ou des membres d'une association.
Quand j'assisterai à cette réunion, je crains d'éprouver encore une
fois l'humiliation précédente. J'imagine qu'il serait similaire à
l'humiliation subie par le second citoyen dans la première scène. En
s'opposant à la foule qui réclamait la mort de Coriolanus, il leur
demandait, « Considérez-vous quels services il a fait pour son pays ?
» En effet, je vais demander que l'on considère tout détail et chaque
geste de la pièce, et si cela détourne la foule de leurs petites
obsessions, ils vont me conspuer comme le premier citoyen a réduit tout
mérite de Carolianus en répondant au deuxième, « Il l'a fait pour faire plaire à sa mère et se montrer à part fier. »
Ensuite quelqu'un d'autre entrerait en scène pour me faire taire
quand je serais en train de dire que c'est le deuxième qui est le plus
raisonnable et nuancé. Il défend Coriolanus, mais il explique au
patriarcat, mieux que la foule, comment la plèbe souffre. Je resterais
bouche bée comme le deuxième quand Memenius, un sénateur romain, a
répondu que « l'état Romain dont le cours suivra le chemin qu'il
prendra en brisant dix mille mors de plus fort lien que votre entrave
peut jamais apparaître. » A ce point, je me mettrai en colère pour
un final cri de désespoir, comme le deuxième a déclaré avant d'être
effectivement muselé, « Si les guerres ne nous avalent pas, ils (les
nobles ou les autres membres) nous mangeront ; et voilà l'amour qu'ils
nous portent. »
Tout au long de la pièce Shakespeare décrit l'intellect humaine comme
l'expression du corps. Je me demande ce qu'on va penser de la célèbre
parabole du ventre que Memenius a prononcée pour calmer la foule. Selon
l'histoire, les membres du corps se sont révoltés contre le ventre qui
ne faisait rien d'autre que de consommer tout tandis que les autres
extrémités crevaient. Infiniment plus rusé que les citoyens, Memenius a
fait patienter la foule jusqu'à ce que l'exaspération leur prive de
toute raison et qu'il apparaisse beaucoup plus sage quand il dit « Vrai
est-il ... que je reçois toute la nourriture d'abord ce dont vous
vivez; et juste est-il / car je suis l'entrepôt et le magasin du corps
entier. Or, si vous vous souvenez, j'en envoie par les fleuves de votre
sang, même à la cour, au coeur, et à la siège du cerveau ... de moi (les
membres) reçoivent cette forme naturelle de laquelle vous vivez ... de
moi vous recevez toute la farine et vous ne me laissez que du son. »
Il a ensuite ajouté que les nobles étaient le ventre et la foule les
membres mutinés. Il était habile, non ? Le deuxième citoyen, qui ne
savait quoi répondre, était ensuite assimilé au gros orteil de la foule.
« Moi, le gros orteil ? Pourquoi le gros orteil ? » a-t-il demandé à Memenius.
« Car, étant le plus bas, mauvais, pauvre de toute cette sage rébellion, tu va en avant. »
Et cela n'est que la première moitié de la première scène, et le
deuxième citoyen ne revient pas sur scène sauf pour quelques lignes.
Pire encore il devient indistinct des autres. Les évènements du drame et
les personnages plus grands l'avalent. Malgré tout il a pu dire des
phrases magnifiques. J'espère aujourd'hui en dire autant que lui avant
que les autre ne m'avalent.
Post Scriptum. Pendant la réunion l'animatrice n'a
pas même reconnu l'existence du deuxième. Elle l'a assimilé au premier.
Il a été effacé de la pièce. Une tragédie, quoi.
Dans le ventre des moineaux / El vientre de los gorriones
Il y a 5 jours
7 commentaires:
ah hélas je ne maîtrise pas assez le sujet pour pouvoir juger de la gravité de la chose ;-)
Pourquoi pas lire la pièce ? :) Sinon c'est un sujet plutôt grave, je te pose les questions j'ai trouvé dans cette tragédie : qui a droit à la reconnaissance ? qui est obligé à soumettre aux plus puissants ou aux plus nombreux ? qui a droit à être soi-même ?
Je connais peu Shakespeare moi aussi, en tout cas pas assez pour en parler intelligemment. Par contre j'ai peut-être ce qu'il faut pour parler avec pertinence du gros orteil, mais... est-ce intéressant?
Je cogite.
Bonne semaine, Go! :-)
Je n'ai pas lu cette pièce. mais je vais le faire.
L'oeuvre de Shakespeare est un terrain de recherche inépuisable. Pour soi-même et en soi-même. Peu importe ce qu'en disent les spécialistes, les autorités littéraires... Le plus important est le contact direct avec l'oeuvre, si on en a envie, si on laisse aller son imaginaire, si on se laisse traverser, alors, on peut com-prendre, (prendre avec soi) "et qu'une peste de furoncles infecte du pied au crâne" - j'adore cette phrase, très shakespearienne :) - ceux qui prétendent savoir sans rien sentir.
Finalement le sujet de la pièce est aussi le sujet de ta position dans ce groupe...
Bonjour Edmée, est-ce intéressant de parler avec pertinence du gros orteil ? Ben, si tu nous parlais de l'interdit du gros orteil ? :)
Bonjour Carole, merci infiniment de la reconnaissance. En fait après j'ai lu ton billet sur Mesure sur mesure, je me suis dit qu'il fallait retourner au Shakespeare. Je suis tout à fait d'accord sur le plus important de l'oeuvre de Shakespeare, (si on peut le dire, parce que ce peut être également l'infini de la perception...) c'est le sensible dans les mots, le sensible de l'intangibilité de la beauté, du mal, du bien. J'imagine qu'il nous propose : si tu peux sentir la vie réelle dans ce théâtre, tu peux encore en imaginer et vivre davantage.
Bonne semaine à toutes !
Un coup de foudre céleste s'est amusé à détraquer tous les ordinateurs du village la semaine dernière. Oui! Ils ont mis 10 jours pour tout arranger....
Existe-t-il des rébellions sages? Ne sont-elles pas complètement inutiles alors? (bon, ça c'est juste une réflexion)
Pour ton animatrice, je dirais qu'elle a un ventre...de boa. Impitoyable.
Je n'ai pas lu cette pièce, mais je te fais pleinement confiance sur ce sujet.
Belle soirée, merci ren.
Bonjour Colo, je me demandais ce qui t'est arrivé. J'espère que tu as bien profité de la déconnexion. Cela peut être utile... Existe-t-il des rébellions sages ? Mais en fait, les rébellions peuvent mener à des évolutions. Dans la pièce Coriolanus fait une petite évolution à la fin, ce qui lui était fatale, mais en contrepartie tout Rome en a bénéficié.
Il est vrai que l'animatrice s'est piquée de mon insistance sur l'importance du second citoyen. Curieux, non, que Shakespeare l'ait octroyé une position inférieure au premier, l'agitateur. Elle a dit que les deux citoyens étaient pareils, qu'ils faisaient partie à la foule, une masse confuse, donc il n'y a aucune importance de distinguer l'un de l'autre, et j'ai dû me taire... Plus tard après que le groupe a absorbé mes propos sur le second, l'animatrice et les autres m'ont écouté. Voilà une petite évolution. Et me voilà un peu méli-mélo et mélodramatique. Et alors, les rébellions qui mènent à un approfondissement dans la vie, elles réunissent le méli-mélo, le mélodramatique, la persuasion et un moyen d'être distinct des autres sans les écraser et sans être écrasé par eux.
En tout cas, oui, l'animatrice, comme les aristocrates, elle s'est perdue dans la foule. Or je lui ferais une injustice si je ne corrige pas l'image de son caractère. Elle est humaine.
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