mardi 1 janvier 2013

Le triomphe de la fourmi sur le renard

Dans le quatrième chapitre, qui s'intitule Style du livre On Writing Well (Comment écrire bien), William Zissner nous pose la question : En écrivant avec trop de simplicité m'effacerai-je de mon propre texte ? Sa réponse est brutale : "Peu de gens se rendent compte de la piètre qualité de leur écriture". Son conseil du chapitre précédent reste le même : coupez un texte de huit pages en deux et ensuite réduisez-le encore d'une page.

Mais si on en coupait trop, le texte serait dépouillé de toute personnalité, que le charme y disparaîtrait, qu'il aurait l'air d'un texte pour les enfants écrit par un enfant ? Il répond que l'écriture est comme la charpenterie. On enfonce le clou où il faut. D'abord on construit la squelette d'une maison avec précision. Après on ajoute les fioritures, sur les fondations solides. "Ajouter du style d'abord, c'est porter un postiche", écrit-il. A première vue, le potiche semble correct, mais à seconde il est déplacé. C'est faux. Pire l'écrivain perd ce qui lui est unique.

Ajouter du style, c'est se perdre. Mais être fidèle à soi-même, n'y a-t-il également un risque ? Son conseil m'a rappelé de la plaint sourde des étudiants de première année au cours de rédaction. On constatait alors qu'une écriture qui était conforme au point du vue de l'enseignant recevrait une meilleure note. Les déclarations qui semblaient évidentes à l'étudiant, seraient effacée sous une bulle rouge épaisse dans laquelle l'enseignant écrirait « Justification ? ». A chaque mot j'écrivais dans mon cours de rédaction, j'étais inquiet, embarrassé, tourmenté. D'ailleurs les enseignants se moquaient de nous. Une fois je faisais le trajet avec trois personnes entre ma ville natale et l'université. L'une était enseignante de rédaction. Pendant tout le voyage, elle se moquait de ses étudiants. Ils étaient stupides. Leur écriture était ridicule. Leurs opinions témoignaient d'une ignorance profonde. Moi, naïf, j'ai demandé, « mais comment est-ce qu'on peut améliorer son écriture ? » Après que le conducteur l'a déposée, j'ai demandé aux autres si elle était juste. Le conducteur m'a assuré qu'elle était sympa. Après plusieurs dénis il faisait entendre que tous mes doutes ont disparu dans un brouillard nimbé d'un rouge épais. Je me suis tu, mais je ne pouvais effacer ses rires de mon esprit.

Je me sentais effacé. Soyez soi-même ?

Je ne suis jamais arrivé à avoir confiance, dans l'écrit ni dans l'oral. Le langage semble un champs de mines. Certains savent très bien s'exprimer, mais contrairement au conseil de M. Zissner, ils portent tous un postiche. Ils se revêtent des mots, des vêtements, des idées reçues, des arguments ad hominum, des insinuations. Soyez soi-même ? Révéler ce que vous pensez ? Avouez et soyez pendu !

Les grands écrivains ont déjà dit que tout était mensonge. Dans la cigale et la fourmi, La Fontaine nous dit qu'il est bien de travailler; dans la fable suivant, le corbeau et le renard, c'est la flatterie qui gagne. Shakespeare joue avec ses propres contradictions quand il dit il n'y a rien ou de bon ou de mauvais, mais c'est en y pensant, qu'on le nomme ainsi.

Oui, soyez soi-même, soit, mais en tout cas, avec les mots on compose une fiction.

Et voilà au beau milieu de cette rédaction, j'ai laissé s'écouler deux jours. Je ne suis pas la même personne qui a commencé ce billet. A une stade quelconque je voulais faire une transition vers l'orale. Le voici.

Après l'université, j'ai abandonné l'écriture. J'ai même abandonné la langue anglaise. J'ai commencé un blogue que j'ai laissé tomber et maintenant que je le recommence, je fais face aux mêmes questions. Comment écrire ? Et encore une question plus perturbante, comment être soi-même ? Cela n'est pas évident dans la vraie vie.

Comme bon scientifique j'ai créé un laboratoire où je pouvais mieux contrôler l'environnement. Mes correspondants Skype et moi ferions un échange bilingue qui égaliserait les niveaux et les connaissances, encouragerait l'entraide et réduirait la critique excessive et catégorique. Nous nous échangerions, nous réagirions à l'un l'autre et maîtriserait lentement une langue étrangère.

Cela fait plus de cinq ans que j'ai des correspondants. Cette initiative a été la dernier tentative de parler avec quelqu'un d'autre après plusieurs ans de frustration dans les associations et les cours de français. Soit en anglais soit en français, il était impossible de parler avec les autres. Tout était codifié, réglé, conforme à un norme bien-pensant, identitaire, libéral, libertin, libertaire, conservateur ou un mélange tout à fait nocif. J'ai dû créer mon propre monde selon mes propres idéaux, questions et doutes. Et je peux annoncer ici : la fourmi a triomphé sur le renard.

Longtemps je ne m'attendais à rien. En fait, il semblait que je perdais mon temps après avoir acquis un peu de maîtrise du français. Grosso modo, le plus gros problème des correspondances, c'est l'indifférence. Le deuxième, la paresse. Le troisième, la rudesse. Le quatrième, le mépris. Le cinquième, l'intérêt basé seulement sur l'intérêt du gain. Si on évite ces cinq écueils, il en reste encore un qui est beaucoup plus subtile. C'est la certitude conformiste. Tout le monde qui me parlait était tolérant, multiculturel, et ouvert. Tout aimait la diversité, la pluralité, le vivre-ensemble, mais cela ne leur a pas aidé à échanger. En fait, plus ils étaient ainsi plus cela cela leur rendait moins ouvert et tolérant.

J'ai cinq correspondants. Celle qui parle anglais le pire adore la diversité, la tolérance, le multiculturalisme, et l'ouverture à l'autre. Mais seulement pour les autres. Dans le métro elle se bouche les oreilles avec son lecteur MP3. Elle ne regarde personne. Elle ne parle à personne. Quand nous parlons, c'est toujours ou un concours ou un conflit. Elle est toujours plus tolérante, plus ouverte, moins homophobe, moins raciste. Je lui propose des textes. Elle les refuse. Elle préfère me dire ses opinions et faire des commérages sur ses correspondants.

Je continue à échanger avec elle parce qu'elle veut désespérément apprendre l'anglais. Elle est sur Skype chaque jour de 11 heures du soir jusqu'à 1 heure. Mais, elle n'apprend rien. Je ne m'aperçois aucun progrès. Au début, je lui disais qu'il fallait lire, travailler, étudier du vocabulaire. Dans mon laboratoire, j'ai fait une liste du vocabulaire des articles. Elle s'est indignée, « Comment peux-je mémoriser tous ces mots ? C'est fou ! » Ensuite elle m'a engueulé, semaine après semaine. Elle n'avait pas de temps pour cela. Elle avait un correspondant homosexuel dont la homosexualité ne lui posait à elle aucun problème et qui a appris le français sans textes ni vocabulaire. Il parlait très bien. C'est-à-dire aussi bien que moi, peut-être mieux. Elle veut travailler, mais l'école, c'est fini.

Moi, je ne pouvais comprendre pourquoi il fallait m'engueuler. Pour la faire arrêter ces tirades, j'ai dû lui dire que cela suffit. Je ne suggérais plus rien. J'ai bien compris sa position la première fois qu'elle était prononcée il y a plusieurs semaines. Je lui ai dit avoir d'autres correspondants qui ne lisaient rien, donc je ne l'obligeais pas à ne rien faire qu'elle ne voulait pas faire. Ce n'était qu'une suggestion, une suggestion enveloppée dans un grand cercle rouge, mais quand même une suggestion et un moyen pour travailler petit à petit et acquérir un peu de vocabulaire.

Ah, c'était une époque où l'enseignement me semblait une vocation très, très, très ingrate.

Petit à petit, j'ai par hasard pris d'autres correspondants, une québécoise, un parisien, une toulousaine. Je garde encore Mme Tourville, un trésor.

Parler dans le laboratoire, c'est sec, mécanique. Parler des articles écrit par quelqu'un d'autre n'a rien de naturel. Mais comment m'y prendre quand je ne les connais pas. Je ne connais pas leurs opinions, leur goût, leurs humeurs, leur sens d'humour, leurs sentiments, leurs coups de coeur. Il faut construire une passerelle pour découvrir l'autre et se découvrir à l'autre.

Ils ont tous commencé par ce qui est dans l'air du temps. Go, es-tu un mec typique ? Tu sais, comme les mecs typiquement stupides et machistes ? Ah Go, tu sais que la France est très patriarcale, très sexiste. Go, tu sais que les Catalans ne peuvent pas accepter l'autre, et tous les Parisiens sont des snobs. On se moquent d'eux quand ils arrivent en province.

Ils parlaient ainsi comme cela allait de soi. J'imagine s'ils avaient à écrire une rédaction, ils n'hésiteraient pas, tandis que je tremblerais en écrivant, « et les femmes, ne sont-elles pas également stupides ? Leur stupidité ne justifie rien, bien sûr. On ne doit pas généraliser. Oui, madame, oui. Et les Catalans ne sont-ils pas un peu justifiés ou au moins n'y a-t-il pas une longue histoire là-dessus ? Franco a brutalement réprimé leur langue, leur culture. Peut-on sortir de l'ombre de l'oppression et ensuite oublier tout ? Ah, c'est facile. Bonne nouvelle. Ah oui, les Parisiens. C'est vrai. Snobs. Beaucoup de monde est snob. C'est une épidémique. »

Pour nous vacciner contre l'air infecte du temps, je leur propose des textes sur la nostalgie, le regret, la fin du monde, la résilience, la mort, l'amour, la pauvreté, les enfants, les contes des fées, l'islande (j'adore parler de l'islande ! Ils sont très heureux.), Shakespeare, la trahison conjugale, la perversion, les relations transatlantiques et nous quittons ce monde étouffé par une brouillard épaisse nimbé d'encre rouge. Nous parlons de nous-mêmes, des autres, de notre famille, de notre passé, présent et futur.

Ces derniers temps, quand mes correspondants partent en vacances ou travaillent trop, ils me manquent. Cela ne m'est jamais arrivé avant. Peut-être j'ai enfin échappé de cette bulle rouge par, dois-je le dire ?, l'authenticité. Par exemple, une correspondante s'est plainte que son mari l'appelât Mélenchon quand elle s'emballait, et ensuite j'ai compris pourquoi elle pensait que la France était sexiste. C'était son mari ! Elle disait quand elle s'emballe, elle sent, elle réagit, elle est elle-même. Elle est authentique. Je lui ai dit que les propos de son mari l'ont effacée et entourée d'une grande bulle rouge. Il a tort et pire il voulait l'assimiler à un autre, ce qui est très injuste au moment où elle était la plus vulnérable. C'est-à-dire quand elle était elle-même.

M. Zissner nous encourage d'être authentique. Cela ne veut pas dire être complaisant ni lâche, comme son étudiante qui lui a écrit, "Je pense que Hamlet était stupide". Non, la méchanceté n'est pas honnête. C'est un refus. Il faut entrer dans le laboratoire, trouver les mots dans la pièce qui résonnent ou sonnent mal dans son for intérieur. Il faut écrire, réviser, éliminer l'excès, construire un texte qui est solide et puis, peut-être on sera compris. M. Zissner dit, "Les bons écrivains sont visibles juste derrière leurs mots". Je trouve dans ces propos le réconfort suivant : si on travaille et souffre, on peut enfin ôter le potiche conformiste.

Je ne sais encore écrire, mais je pense que dans mon laboratoire des échanges mes quatre correspondants et moi sommes tous libres et authentiques.

Et ce n'est qu'un début.

Bonne année.

7 commentaires:

Colo a dit…

D'abord Bonne Année à toi aussi, mais peut-être que je préfère douce Année, ou encore aimable Année; enfin, tu choisiras :-)
Je voudrais revenir su la première partie, l'écrit.
Quand tu dis "être soi-même", je me demande si tu te réfères à arriver à exprimer précisément tes idées ou à adopter un style propre à toi.
Car tout dépend de l'écrit, si c'est un roman ou un journal/écrit personnel.
De toute façon je crois que ce Mr Zissner a raison: pour arriver à ce qu'un texte soit beau, il nous faut souvent en ôter la moitié en le relisant, si pas plus...
(tu vois je devrais peut-être déjà enlever la moitié de mes mots...!)
Enfin, arriver à dire exactement ce qu'on veut, pense ou ressent est, et doit être, un grand travail; je cite toujours García Marqués qui était extrêmement content quand il arrivait à écrire un paragraphe en un jour de 8 heures de travail.
Fourmi.
Fourmi.

À bientôt, merci pour toutes ces pistes de réflexion!

Ren a dit…

Pourquoi pas Année en toute amitié ?

Moi, je veux arriver à exprimer précisément mes idées, mais je pense que si les idées sont la chair de nos pensées, le style en est l'habit. Mais d'autres écrivains ont tranché sur cette question avant moi. Dans un autre livre sur l'écriture j'ai trouvé deux citations :


Le grand ennemi du langage clair, c'est l'insincérité. --George Orwell


Quant aux questions d'une importance très sérieuse, le style, pas la sincérité, est vital. --Oscar Wilde


Je préfère Orwell.

Carole a dit…

oui ! ou encore :
"Ce que l'on conçoit bien s’énonce clairement, et les mots pour le dire arrivent aisément." Boileau

douce et belle année à toi !

Carole a dit…

j'aime bien quand tu dis : "si on travaille et souffre, on peut enfin ôter le potiche conformiste."
c'est le conformisme qui fait la sécheresse de l'expression, expression comme une enveloppe vide. mais souffrir ? pas forcément ! vivre et jouir aussi peuvent dé-scléroser les mots, les rendre à la vie !!! je ne travaille pas assez :) le désir seul ne suffit pas...

XXX

Ren a dit…

Merci Carole, M. Zissner dit que l'écrivain doit faire face au monde et ce n'est pas facile de s'exposer, d'être vulnérable, nu. Il dit aussi que l'écrivain doit se détendre, mais cela est impossible. Il y a cette tension...

L'expression vide, cette grande enveloppe d'encre rouge qui entoure toute pensée née spontanément, voilà d'autre chose pénible... mais tu as raison il y a de la joie de trouver des mots et de les sculpter à nos émotions.

En pensant à vos commentaires -- et particulièrement à l'un sur le temps pour écrire une paragraphe en huit heures, je me dis, tiens, il faut patienter si je veux transmettre ce qui se passe autour de moi. Prendre son temps pour concevoir bien.

La question est, qui est patient de nos jours ? De plus il me rend un peu braque qu'il y a tant d'insincérité. Peut-être mes mots semblent trop brutaux. Dans mon laboratoire des mots et des idées, ce que je voulais transmettre dans ce billet, c'est que nous y sommes authentiques. Nous y parlons de nos sentiments et de nos vies. Et grâce à cela, il y a de la joie.

C'était un triomphe, après toutes ces années. S'il semble que je n'y crois pas... vous savez, je suis braque, inconstant... impatient.

Merci encore.

Colo a dit…

Et s' il fallait plutôt essayer un chemin contraire? (j'y pensais cette nuit)
Donc, plutôt que de suivre conseils et préceptes de "mieux écrire", on prenait un auteur, un texte qui reflète exactement ce que nous voudrions écrire, on analyserait soigneusement le procédé, et essayait d'écrire un paragraphe (pour commencer) suivant cet exemple. Peu à peu on arriverait sans doute à se forger un style propre, exprimant juste ce qu'on voulait dire.
Un peu comme tous les peintres qui commencent par copier des oeuvres, tu vois?
Enfin, une idée comme ça, surgie d'un ciel nocturne étoilé.

Ren a dit…

Tu as un généreux ciel nocturne étoilé... C'est-à-dire on lira ici ce que Francine Prose a écrit sur le sujet.