jeudi 29 juillet 2010

Avec le roi, dans sa solitude

Chouchou m'a regardé toute contente que Ronronfleur était dans ses bras. La télévision éteinte, elle m'a dit « Vas-y ! Parle-moi de Shakespeare ! »

Un intérêt soudain en face de la télévision ? Vivre sans le Dieu de spectacle gore, de bonheur affiché, et de malheur formaté qui nous dit : Soyez choqué, heureux, et ensuite triste. Et maintenant un petit mot de notre sponsor : soyez l'homme de vos rêves, femmes soyez plus féminine, soyez heureux, assuré, rusé, audacieux, jeune, séducteur, et impudent. Soyez ce que voulez. Soyez plus que vous êtes aujourd'hui et certainement pas ce qui vous êtes ou étiez. Dans mes mains était juste Shakespeare, snob, ringard, vieux, triste, complexe, c'était le moment de l'inspiration et du courage.

Nous étions dans la lumière sombre du salon, comme si nous étions sur scène pour nous dire nos soliloques. J'ai expliqué que dans le reste de cette scène (Acte III, scène 3) le roi avouerait son fratricide qui pue au Ciel et Hamlet annoncerait comment il, à son insu, était en train de plonger dans sa tragédie.

Maintenant que nous sommes ensemble où personne ne nous jugera, je veux avouer mes crimes aussi. Le dernier billet était mensonge pur. Je n'ai pas parler à Chouchou de "Montrer, ne pas dire". C'était dans l'acte de décrire notre conversation que j'ai inventé une autre. Voilà ! C'est un soulagement de vous confesser. Je vais mieux.

Je savais que vous le saviez. Vous vous attendiez que j'admettrais ma culpabilité. Vous vouliez une culpabilité nettement prononcée. Et dans la solitude je pouvais le dire. C'était pareil pour le roi. Avant cette scène, le spectateur anticipe une résolution. Qui est le fantôme ? Qui a tué le père de Hamlet ? Est-il fou ? Dans nos cerveaux binaires, il n'y a de place que pour un Oui ou un non. Tout le reste de nos cerveaux est voué à notre bonheur, notre identité, notre ambition, et notre distinction. Et Shakespeare nous comprend, nous taquine, et nous mène à cette scène, mais quand le roi, tout seul, prie, il brouille tout cela. Écoute :
Pray can I not,
Though inclination be as sharp as will.
My stronger guilt defeats my strong intent,
And, like a man to double business bound,
I stand in pause where I shall first begin,
And both neglect.
Je n'ose même pas une traduction. Il veut prier, mais il ne le peut pas. Il veut faire du bien, mais sa culpabilité est plus forte que son désir. Dès le début ce roi a affiché un bonheur effréné. Il a dit à Hamlet d'arrêter de pleurnicher la mort de son père. Sois gai, mon fils ! Et finalement, on le voit tiraillé entre le bien qu'il veut et le mal qu'il a fait, et par conséquent, il vacille.

C'est absolument inattendu. On s'attendait de voir un coupable, mais Shakespeare nous en montre un qui est déjà puni, privé de Dieu et de son âme.

Il faut faire pause un instant. Je sais que vous êtes pressé. Il y a tant de choses à faire. Peut-être vous voulez écrire vos propres billets dans lesquels vous nous montrez votre vie plein d'espoir et de bonheur, et de temps en temps il vous arrive un contretemps. Néanmoins, j'insiste. Dans ce soliloque, on entre dans le for intérieur du roi. Il ne nous parlent pas pour nous impressionner, ni comme moi, ni comme vous. Dans cette solitude il est enfin libre de dire ce qui pèse sur lui. Avant et après, quand il est entouré de sa femme et du mondain, il est obligé d'afficher ce que les autres exigent de lui. Or maintenant, ce n'est pas formaté. Ce n'est pas gai. Ce n'est même pas raisonnable. Il est simplement sublime.

Quand vous écrivez, qui êtes-vous ? Le roi avant et après Acte III, scène 3 ou une personne anonyme dans la solitude et en acte de prier ?

Attendez la suite, s'il vous plaît.

5 commentaires:

Agnès a dit…

Merci pour votre message sur mon Blog, voisin virtuel! Plus que 2 jours me separent de mes vacances, je vais devoir decrocher du boulot de prof et etre autre chose, on verra quoi! je vais suivre votre blog!

Delphine a dit…

Go, je ne répondrai pas à la dernière question, pas maintenant en tout cas. J'ai pris le temps, je le prends souvent pour te lire, pas toujours pour répondre, car tes billets demandent qu'on les médite et la vie nous bouscule comme tu le dis bien. Cela fait bien longtemps que je n'ai pas relu Hamlet, mais la lecture que tu en fais me convient bien: cette tragédie sublime (comme tu le dis) où le remord et la privation tordent les personnages d'angoisse jusqu'à la folie, la manière que tu as de la ramener jusqu'à nous, nos faiblesses, nos manquements, notre hypocrisie, ça me plait!

Ren du Braque a dit…

@Agnès, merci de votre visite. Reposez-vous et ré-inspirez-vous aussi !

@Delphine, Je me sens toujours honoré de tes visites... alors, le directeur absent ne peut pas toujours à nos côtes, mais il est là dans notre mémoire et nos gestes. Et maintenant, je dois m'en aller aussi. A bientôt.

k. a dit…

Très belle lecture, intense ;-)

Ren a dit…

Merci Carole !!! Merci pour avoir lu ce billet. J'étais plutôt inspiré à l'époque. Un peu plus fou aussi. Et merci pour la visite.