lundi 19 juillet 2010

Un tremblement de terre ? Ici ?


--We are oft to blame in this
('Tis too much proved), that with devotion's visage
And pious action we do sugar o'er
The devil himself.

Shakespeare, Hamlet, III.1

Vendredi matin, la radio nous a réveillé. Je l'ai écouté d'un air absent, et puis je me suis levé et ai commencé la routine : café, petit déjeuner, ordinateur, courriel et actualités. J'ai pensé à travailler moins de huit heures parce que j'ai déjà travaillé presque 40 heures pendant la semaine. Chose curieuse, en réfléchissant à partir la boîte tôt, j'ai fait déplacer les plaques de mon emploi du temps. D'habitude, après les actualités vient l'écriture, mais ce jour-là, j'ai commencé mon travail à la maison. Environs huit heures et demie j'ai commencé la routine de départ en y ajoutant la recherche d'un cadeau pour Coucou. C'était son dernier jour à la compagnie.

Je suis allé en haut. Chouchou était encore dans la chambre écoutant la radio.

« Est-ce que tu l'as senti ? » elle m'a demandé. Interloqué, j'ai haussé les sourcils et en marmonnant « Ben, senti quoi ? » J'ai humé, « Les chats ? qu'est-ce qu'ils ont fait ? » Elle regardait distraitement le sol. « Non, écoute la radio. On vient d'annoncer que Washington a subi un tremblement de terre. » J'ai haussé les épaules, je n'ai senti rien. « Tu as vu mon Hamlet ? » Elle n'en savait rien. Je l'ai enfin trouvé sur le sol sous la table de nuit. « Ah te voilà. Pourquoi es-tu ici ? »

Je l'ai mis dans mon besace, et je me suis mis en route.

Deux heures au travail m'ont suffi pour effectuer la tâche que j'ai commencé le matin. Juste avant midi, j'ai imprimé l'article Comme athée je choisis Jésus d'André Comte-Sponville que j'ai trouvé dans la rubrique On Faith du Washington Post. J'ai utilisé le papier de l'article pour emballer Hamlet.

Mes choix n'étaient pas innocents. Coucou m'a fait cadeau du livre Gödel, Escher, Bach : an Eternal Golden Braid il y a une semaine qui n'était pas innocent non plus. Il voulait mettre dans mes mains un livre qui décrivait un monde qui pourrait être sauvé par la science. Je voulais lui répliquer avec autant de l'audace. J'ai choisi Hamlet, parce qu'il tenait obstinément que Shakespeare ne valait pas la peine. Évidemment, Hamlet était fou; son oncle innocent; et toute la pièce était trop moralisatrice et puritaine. Si on déconstruisait la pièce comme ça, il irait de soi qui l'estime des chefs-d’œuvres n'était que le produit d'une culture vieille, répressive et discriminatoire.

J'ai passé un an le persuader qu'il fallait réexaminer la pièce. Elle mélangeait tous les ingrédients d'un drame : la famille, l'état, le roi, l'absence de Dieu (I.1, 180-187), la mort d'un père, le conformisme, la vérité, la maturation, et la crise de conscience. La pièce est nettement ambiguë et ambivalente, parce que la justice et la vie sont parfaitement ambiguës et ambivalentes, tandis que nos actes et gestes semblent parfaitement claires et réfléchis. Le roi et son lèche-botte, Polonius, espionnent Hamlet pour dénicher si sa folie cachait un jugement, alors que Hamlet espionne les réactions du roi et de sa mère à une pièce de théâtre dans laquelle le frère d'un roi tue son frère comme le fantôme a décrit à Hamlet. Si le roi réagissait mal, le piège tendu révélerait que leur prétendue innocence dissimulait une culpabilité du meurtre. Ce chef-d’œuvre, si équilibré, si subtil, jamais exagéré, et exquisément dramatique, est parfait parce qu'il montre exactement notre reflet, toujours à l'écoute d'un malheur incertain, et au même temps si certains d'être capables de maîtriser n'importe quel imprévu.

Coucou a fait l'oreille sourde à mon admiration. Où est la preuve que l'oncle a commis un fratricide ? Faut-il croire aux dires d'un fantôme ? Cela a l'air ridicule. Hamlet parlait trop. Il était un obsédé fou. Il s'est trompé. Être ou ne pas être ? C'est être. Point barre. L'oncle était innocent. Et puisque que tout le monde trouve la mort à la fin, il va de soi que le moralisme oppressif de l'époque, une sorte de mélange de puritanisme et de colonialisme virale et tyrannique imposait sur Shakespeare une chute très moralisatrice et violente.

Après avoir entendu dire son opinion sur la pièce, j'étais bouche bée, et puis je lui ai félicité sur l'originalité et la conviction de son analyse. Dans notre siècle postmoderne où tout est relatif, tout le monde a raison par rapport à son habilité de masquer sa folie et afficher son bonheur. Néanmoins son opinion était remarquablement semblable à celle du livre Comment parler des livres que l'on n'a pas lus ? de Pierre Bayard. En bref, la pièce ne contient pas de thème universellement compréhensible, parce qu'il n'existe pas de thème universellement compréhensible. Par exemple, M. Bayard l'a prouvé sans aucun doute en espionnant la réaction des membres d'un tribu africain à un résumé de la pièce. Selon eux, Hamlet n'a pas de sens. Tout ancien est bon, les fantômes n'existent pas, et Hamlet doit suivre les conseils de son oncle. C'est toute la moralité dont on a besoin.

Si un débat passionné sur l'existence d'une prétendue universalité ou d'un fantôme n'intéressait pas à Coucou, j'ai osé de rectifier une chose sur la religion de Shakespeare. Il n'était ni Puritain ni Anglican. Il était catholique à l'époque où l'Angleterre était Anglicane. Une bagatelle. Les Catholiques, les Puritains, ils sont tous dans le même sac moralisateur.

Son attitude suffisante m’énervait d'autant plus que ne rien trouvant à lui dire pour lui faire ouvrir les oreilles, j'ai découvert mon profond manque de culture. A part de citer quelques phrases de la pièce, je n'avais qu'une idée vague de son excellence. Il m'a tourmenté de ne pas pouvoir m'exprimer sur une littérature qui m'a profondément touchée.

Pourquoi tant de confusion sur Hamlet ?

C'est le fantôme sans doute. Qui est-il ? Est-ce qu'il est vraiment le père de Hamlet ? Même dans la pièce Shakespeare nous dit que les personnages qui l'ont vu croyaient qu'il pouvait être une illusion, voire un démon de l'enfer qui marchait outre tombe, ce qui signifiait que Christ a abandonné la terre. Les danois se trouvaient seuls sans autre secours. Le roi, Polonius et le reste de la cour se réfugiaient derrière le pouvoir. Hamlet est ses amis étaient abandonnés dans l'air frigide et pourrie de la cour d'Elsinore.

Les chrétiens admiratifs de Shakespeare pensent que le fantôme est le Dieu fâcheux du vieux testament. Pierre Bayard pense que le fantôme qui n'est vu que par Hamlet et ses amis représente le sujet d'un dialogue des sourds. Si vous croyez en lui, et je ne le crois pas, il est impossible de nous faire entendre. Soit. C'est bien d'en écrire une thèse. Coucou et le tribu africain pensent qu'il n'existe pas et peut-être on s'en fait trop de la pièce.

Chose curieuse, les chrétiens interprètent selon leur foi. Le tribu et le nouveau tribu de Coucou selon leur foi. Pierre Bayard, psychanalyste, est-ce qu'il l’interprète selon la sienne ou la science de son métier ?

Peut-être le fantôme est un tremblement de terre, perçu uniquement par les âmes sensibles. C'est un rencontre avec l'au-delà de notre compréhension. Il n'est pas le vieux Dieu. Il ne peut pas être expliqué par nos vieilles métaphores. Il est simplement la connaissance inconnue, un tremblement de terre provoqué par l'imperceptible mouvement des plaques de vice et corruption sous nos pieds qui rencontrent également le mouvement d'autres plaques. Il est venu, pas pour nous avertir d'une faute qui peut être vite corrigée, mais pour nous entraîner dans un cycle de violence dévastatrice. Toute moralité, toute normalité, toute semblance d'ordre lui est futile.

La magie de cette pièce est que Shakespeare a su nous parler d'une connaissance inconnue que nous rejetons d'instinct.

J'ai pensé que ce serait mieux de laisser parler Shakespeare directement de son tremblement de terre à Coucou. Sentirait-il la brutalité belle de Hamlet après l'avoir lu ?

J'ai enveloppé mon admiration dans une autre obstination. Coucou est un matérialiste invétéré. Les fantômes, le surnaturel, Dieu, la métaphysique, les âmes n'existent pas selon lui. Nous ne sommes qu'une machine complexe et un jour nous allons fabriquer les êtres humains par le clonage. Nous allons nous débarrasser de nos religions, de notre métaphysique, de notre âme. Tous vont adorer la science et le progrès. Pauvre et vieux type que je suis, qui me cramponne à mon âme invisible, à la métaphysique et à l'imagination comme une inspiration divine, j'ai obstiné à trouver une alternative à toutes ces vieilles métaphores. Selon André Comte-Sponville, bien qu'il soit un philosophe athée, ce serait mieux pour nous de se fier à une connaissance inconnue.

A douze et le quart, je suis entré dans la pièce où se sont réunis tous ses amis. Je lui ai donné mon paquet. « Ah, Hamlet. » Il a souri un instant, et puis il a dit « Merci. » J'ai dû lui dire de ne pas jeter le papier. Il l'a regardé pendant que les autres sont arrivés. Il n'a rien dit.

Au début de la fête, ce n'était que lui, moi et ma voisine et son amie dans la pièce. J'ai pensé que nous pouvions parler amicalement pendant une heure, certainement sur Shakespeare et André Comte-Sponville, mais la pièce s'est vite remplie de tous ses amis, la plupart d'entre eux étaient jeunes femmes. Tout le monde se parlait bruyamment. J'en étais très surpris. Évidemment, il s'est lié d'amitié avec beaucoup de monde. Moi, je ne peux pas imaginer même d'avoir une fête pour célébrer mon dernier jour à la compagnie.

Coucou, moi, et les deux personnes à côté de lui parlions ensemble. Plus ils ont parlé des banalités, plus je me suis détaché de leur conversation. Quand il ne leur est resté plus rien à dire, Coucou a regardé Hamlet et dit, « Tu sais Ren, je persiste encore à croire que Hamlet est un fou et Claudius est innocent. »

C'était comme un couteau dans mon esprit. « Attend. Est-ce que je peux voir le livre ? » Je l'ai feuilleté. Je cherchais le passage juste après que Polonius explique comment le vice est souvent, trop souvent édulcoré par les gestes pieux et les mots confits en une vertu qu'on a brutalement manipulée. Tout le monde s'est tu.

« Eh, Go ? Est-ce que tu vas lire des passages de Shakespeare ? »

Je regrette que je n'ai pas cité le texte. Ce serait magnifique de voir les visages confus et un peu irrités après la lecture du passage To be or not to be. D'instinct, je savais que les mots de Shakespeare iraient dans une oreille et sortiraient de l'autre. Avec un hochement de la tête, j'ai dit que non.

« Ah, c'est bon. Je suis allée à un mariage où les jeunes mariés pensaient bon de réciter quelques phrases de Shakespeare. Tout le monde était très confus. On disait "Euh ? Qu'est-ce que c'est ?" »

Tout le monde était ébahi et muet.

On dit qu'avant un tremblement de terre, que les animaux savent que la violence va arriver. Ils se taisent et patientent. Les deux forces, si violemment opposées de l'une et de l'autre, rencontrent, et pendant un instant, leur mouvement cesse.

Enfin, une courageuse a dit, « Pourquoi tout le monde se tait ? »

Satisfaites que je n'allais pas lire du Shakespeare, les bouches se sont remis en marche. Un joyeux bruit a éclaté dans la pièce. Enfin, j'ai trouvé le passage. « C'est ici que Claudius avoue sa culpabilité ambiguë. Personne n'est innocent. » Il n'a pas regardé le livre.

« Go, prend un biscuit "chocolate chip". » J'en ai mangé. Mon Dieu, c'était presque cru. J'ai goûté le sucre et le beurre de la pâte. J'ai terminé mon café. Je me suis pensé sortir. Il faut manger quelque chose. « Go, prend une petite génoise individuelle ! » Oh, Mon Dieu, cela va m'achever, du chocolat, du sucre, et du glaçage, mais poubelle que je suis, je l'ai mangée. Comment je l'ai regretté. L'afflux massif de sucre dans mes veines m'a fait étourdi. Je me suis senti au bord de m'évanouir. J'ai regardé d'un air absent tout le monde parler. J'avais besoin de changer d'air. J'ai regardé l'horloge, 25 minutes encore pour fêter le dernier jour de Coucou. Je me suis frotté le visage. J'ai essayé de respirer calmement et lentement. Si je m’évanouissais ici et maintenant ? En tout cas, je me suis pensé, ne panique pas !

Personne ne m'a fait attention. Je me suis tu.

Heureusement après 5 minutes, les jeunes femmes se sont levées. La fête a tôt terminé. Dieu merci.

En chancelant, je me suis mis debout. J'ai dit au revoir à Coucou, et j'ai cherché un verre d'eau.

Un peu calmé, mais très mal à l'aise, je suis entré dans mon bureau. Ma voisine a passé la tête dans le chambranle, « Il y avait une silence très gênée, n'est-ce pas ? »

Heureux de respirer mieux et un peu distrait, je l'ai regardée un instant. « Une silence ? Gênée ? Je pensais que tout allait bien. Serait-il vrai que les apparences sont souvent trompeuses ? »

2 commentaires:

k. a dit…

Bonjour Go, je visite tes billets sur Hamlet. ce que je ne comprends pas, c'est que les mêmes personnes qui n'acceptent pas de voir apparaître un fantôme au théâtre, vont se délecter (sans doute) d'un film de science- fiction avec des extra-terrestres ;-)
Ce que m'a dit mon professeur, c'est que Shakespeare appartient à un monde chrétien, et qu'aujourd'hui, nous les modernes, nous sommes forcément en décalage par rapport à sa "morale", sa vision du monde... mais il n'empêche : le mystère demeure et aussi la beauté et la complexité des enjeux. Pour l'instant, je suis incapable d'interpréter quoi que ce soit... je lis et je m'étonne c'est tout ! Salut à toi !

Ren a dit…

Ce billet a été très seul jusqu'à ce que tu lui aies rendu visite. Il était un décousu, mais Washington a subi un tremblement de terre. Comment écrire quand le terre se dérobe sous nos pieds ?

Cette science fiction de masse, ce produit systématisé et informatique qui a commencé par nous faire voir le monde autrement maintenant nous contraint.

Quant au monde chrétien, je pense que l'on accuse Shakespeare d'avoir vécu dans le passé. Un jour tous les professeurs vivront dans le passé aussi. Je préfère d'être charitable. Shakespeare a dû utiliser la langue et les métaphores que les personnes de son époque comprenaient. Parler des planètes qui s'appellent Pandora au 1600, c'est trop exigeant. C'est faire parler Shakespeare dans notre langage. Et dire que nous nous prenons pour les grand tolérants.

Je pense que ton professeur a tort. En fait, je pense que le langage d'aujourd'hui est tellement appauvri (ce n'est pas une question de morale) en comparaison de son époque... Ma théorie est qu'en 1600 après l'épanouissement de la Renaissance, on vivait dans une époque où les écrivains avaient le choix des métaphores basées sur la science, la mythologie païenne, la christianisme, le commerce, ... je sais que je suis incapable de faire justice aux trésors qui avait dans sa plume. Non, je dis que ton professeur est un peu borné, s'il veut regarder Shakespeare comme ça.

Merci de ta visite !