dimanche 15 août 2010

Comment vider la pluie qui déborde ?

Fatigué et las comme des épaves flottants, encombré et lourd comme un navire qui prend de l'eau, j'ai travaillé ce vendredi. Je n'ai guère écrit une seule phrase. Mon esprit, il faut avouer, s'absente trop souvent. Il serait atteint d'ennuilitis.

Le matin je me lève tôt. Je fais du café, j'allume l'ordinateur. D'abord, courriels, correspondances, actualités, ensuite j'annonce au monde virtuel que je suis disponible. Je regarde ma boîte aux lettres. Trop de temps s'écoule depuis ma dernière lettre à mes amis à Wooster, MA, Philadelphie, Los Angeles, Cleveland et Peoria et entre-temps je fais un tour de manège perpétuel errant entre la maison, le bureau, le métro.

Je décroche « R ? Tu es là ? Tu veux parler ? Dans une heure. Ça marche. À midi, je jouerai au tennis. A tout à l'heure. » « M ? Vous êtes là ? Oui ? Dans cinq minutes, parfait. » Aujourd'hui, M est dans la pluie à Lausanne. La semaine prochaine, elle partira pour l'Espagne. Pour les châteaux ? Non ! Son amie et elle ont un appartement à la plage. Oh, les châteaux ! Les châteaux en Espagne. Non, ce n'est qu'un appartement Go. Ah, tu sais Go que les châteaux en Espagne, ils sont aussi fiables que les châteaux en sable, n'est-ce pas ? Les appartements, c'est mieux, mais je ne sais combien de bouquins je peux ouvrir.

Elle va lire, manger des salades, parler, errer. Elle se laissera juste flotter sur les vagues de la mer et du temps dans l'appartement au bord de la mer.

« Go ? Tu es prêt ? » « Attends R, je parle à M. Dans 5 minutes ? »

Et nous parlons encore dix, quinze minutes, mais maintenant M, c'est au revoir. Dans deux semaines. Bonnes vacances. A bientôt.

« R ? Prêt ? Il pleut en Angleterre aussi ? Tout le monde semble trempé de l'eau aujourd'hui. »

R et moi, nous avons un programme de lecture pour alimenter notre conversation. « Tu penses qu'on peut être heureux en changeant ses habitudes de consommation ? Est-ce que tu penses que tu peux se limiter à l'essentiel ? » Bien que nous deux soyons d'accord que c'est une bonne idée, il retournera cette semaine aux banlieues de Paris, un peu triste de quitter Manchester, ses théâtres, son histoire, les rues de Liverpool où on voit partout la trace de quatre coccinelles qui chantaient "All You Need is Love".

« Tiens, Est-ce que tu penses que cette description de la côte fleurie est juste ? Est-ce vrai que Presque toute ruelle à Honfleur semble cheminer vers un abri romantique ou refuge tranquille ? » Bien sûr que oui. On y oublie la prétention et l'ostentation, mais attention, Go, on a essayé d'oublier les complications du monde civilisé en 1968. Tous les Parisiens, qui ont troqué Paris contre la campagne, ont vite découvert que les troupeaux de chèvres et vaches ne les intéressaient pas autant que la ville. Tout le monde erre, Go, mais il faut rentrer chez soi. Oui, je le sais.

Tu veux parler en français maintenant ? Est-ce que tu as lu sur « Ces adolescents qui se font injecter du Botox ? » C'est affreux. Et ce phénomène ne se borne pas uniquement aux États-Unis. Cette jeune fille de 18 ans était philippine. Botox, laser Thermage, tout es accessible aux jeunes depuis la jeune âge de 12 ans. Comme ça, notre société finira par penser que Michael Jackson s'est procuré une suite d'interventions chirurgicales mineure, non ?

Et je dois dire que j'ai honte. Récemment j'ai demandé à une femme « Qu'est-ce que c'est que cet essentialisme de femmes ? » Et voilà, le blogue vie de meuf montre très bien que les femmes ont des expériences différentes que celles des hommes. Bien que je tienne encore à l'idée que l'essence de la vie humaine est pareille pour les hommes et les femmes, quand un groupe opprime un autre, la tentation d'ériger des murs et s'isoler devient prégnante. Cela se voit dans l'assimilation entre les locutions vie de meuf et vie de merde et se voit dans le verlan, un langage qui exclut, qui veut ériger des barrières à la compréhension mutuelle.

R, ne serait-il pas plus facile de trouver un Honfleur, un Vermont, un château en Espagne et ensuite juste vivre ? Ben, tu rentres à Paris donc.

Oui, je t'appelle dimanche prochain.

Merci pour la conversation, R. Ciao.

Sancho ? Où es-tu, mon ami ? Encore tu es ailleurs en vacances.

Alors, le tennis. Y a-t-il quelqu'un ? Non, la pluie couvre les champs de tennis. Ma raquette restera dans son coin, alors que je contemple par la fenêtre le vert foncé des jardins et des arbres. Je regarde la pluie bat le trottoir en formant des ruisseaux.

Je pense bien de me débarrasser des choses qui s'accumulaient dans la maison. Je regarde tentative après tentative de m'éduquer -- listes de vocabulaire, copies de grammaire faites à main, feuilles de musique, bricolage, jardinage, livres de cuisine, couture, réparation de meubles, Shakespeare, italien, espagnol oublié, des vies de culture -- et je jette tout ce qui me semble loin comme un château en Espagne.

Chouchou rentre. Elle me regarde interloquée. « Qu'est-ce que tu fais ? Tu pars ? » « Oui ! » je plaisante, « Je vais en Espagne. » Plus tard, je lui dis que j'ai le cafard. Peut-être est-il temps de changer de métier, devenir infirmier, vivre dans le Vermont, trouver l'essentiel en travaillant juste assez d'heures pour vivre ? D'une manière ou d'une autre, je pense qu'il faut recommencer, au moins il faut prétendre que demain c'est mon premier jour. Je sais qu'il est impossible. Depuis longtemps, la pluie s'est accumulée dans mon verre. Il déborde.

Tu sais, Chouchou, qu'une fois ma patronne et moi étions dans le métro. Je lui ai essayé de parler de nos vies hors du bureau. Je lui ai arraché qu'elle assiste aux réunions d'un groupe de lectrices que se réunissait depuis 15 ans. Quelquefois elles lisent de la littérature classique, mais la plupart du temps, c'est un bouquin quelconque. Par exemple, le groupe était en train de lire L'élégance du hérisson, qui n'était qu'une réécriture d'Anna Karenina. Je me suis lancé dans une tirade. « Oh, la littérature d'aujourd'hui ! Tout est si ironique, si inévitable qu'il faut demander pourquoi nous lisons ces livres si nous sommes tous condamnés dès le début à un stéréotype ? Mon ami à Philadelphie dit quelque chose de pareil il y a vingt ans. Est-ce que ça fait déjà vingts ans ? Néanmoins, il a dit que quand nous sommes jeunes, nous avons tous une spontanéité et une essence. C'est un mystère, mais en vieillissant nous devenons un stéréotype de nous-mêmes, ce qui est bien différent que la vision de ce stupide livre. J'ai bien les mêmes ennuis dans mes groupes de lecteur. Il est impossible d'échapper cette ironie étouffante. Quelquefois, je ne sais s'il vaut la peine de parler aux autres, mais malgré les regards vides de la plupart des membres, j'y vais parce qu'un ou deux membres m'ont dit qu'ils appréciaient bien mes commentaires sur L'arrache-cœur. En fait, à chaque question, l'une des membres demandait "Attendez ! Go, qu'est-ce que tu penses ?" J'ai été flatté. »

« Ma patronne m'a regardé comme les autres membres me regardent, "Toi ? Les autres pensent que tu fais de bons commentaires ?" »

« Je n'ai dit rien. J'ai vite compris que dans la hiérarchie rigide de notre compagnie les patrons et les patronnes sont toujours plus intelligents que leurs adjoints. Il se voit que mon essence est bien inférieure que la sienne. »

« Tu sais Chouchou, j'en ai marre. Bien qu'elle soit aimable et sensible, ce commentaire échappé de ses lèvres me fait déborder de malaise. » Nous nous sommes un instant regardés. J'ai pensé que c'est maintenant moi qui ne supporte plus mon travail. Il y a un an, c'était Chouchou. Sa patronne lui rendait folle. J'ai soupiré et lui ai souri. « Je vais préparer le dîner. »

Maintenant, il est 23h19. Demain je flotterai au métro, me laissant entrainer dans le courant et je rentrai plus tard, comme d'habitude.

10 commentaires:

k.role a dit…

vous êtes important pour moi sur cette blogsphère. cultiver sa personnalité intérieure : château en Espagne ? de sable peut-être mais ... plus important que les tours d'ivoire....faut continuer... travailler moins pour vivre plus... c'est pas dans l'air du temps... courage... (j'évite de mettre des commentaires trop personnifier car après on me dit que "je" n'est que le narrateur et pas la personne.
Quand est-il sur les blogs... tous ces "je" qui se cherchent ???

Ren du Braque a dit…

Carole ! Je ne vous vois plus sur votre site ! Qu'est-ce que je dois faire ? Je vous cherche !!! Faut-il ouvrir un compte WordPress ? Où êtes-vous ?!

Merci pour vos mots ici. Dès le début, j'ai pensé que tiens, nous partageons la même recherche, mais nous la poursuivons de notre manière particulière...

Colo a dit…

"Pour vivre heureux vivons cachés"? Ou alors cette interrogation de Camus dans "L'exil et le royaume": Solitaire ou solidaire? Naviguer entre tout cela sans doute, le mieux possible.
Etant bien plus âgée que toi s'est installée une certaine sérénité sur les choix que j'ai faits, une distance qui me permet d'être plus légère qu'il y a 15-20 ans. Me suis-je beaucoup trompée? Who knows?
J'aime te lire Go, tes textes sont pour moi des puits, des mines de réfléxions.

k.role a dit…

comme dit Colo : pour vivre heureux vivons caché... il y a des problèmes de cache sur les moteurs de recherche... j'ai coupé les vannes publiques, mais ça ne fait rien... normalement mon blog est encore accessible...

Ren du Braque a dit…

Merci Colo et Carole, et maintenant je découvre qu'il me faut lire Florian et ses fables. A bientôt.

Delphine a dit…

Et bien et bien, je comptais publier des réflexions sur l'art au travail afin de "nous" donner du courage, mais ton billet un peu désabusé me devance. Je m'y mets dès que les enfants et Loulou (oui oui, chez nous aussi :-) m'en laissent le temps... Je ne sais pas encore quel jour de la semaine... Et si on se faisait une partie de tennis pour évacuer le stress et le sentiment d'incompréhension et d'injustice, hein, qu'en penses-tu? La gestion du temps est une chose bien compliquée, surtout lorsqu'il faut concilier trois vies en une, ce que font trop de personnes, parfois par choix, parfois pas. Il ne faut pas nous en vouloir, ce n'est ni de l'indifférence ni de l'orgueil, simplement un aveu de faiblesse... du sable tout ça et du vent et la mer qu'on peut contempler d'une rive à l'autre.

Colo a dit…

Service à domicile...

Le grillon


Un pauvre petit grillon
Caché dans l'herbe fleurie
Regardait un papillon
Voltigeant dans la prairie
L'insecte ailé brillait des plus vives couleurs
L'azur, le pourpre et l'or éclataient sur ses ailes.
Jeune, beau, petit-maître, il court de fleur en fleur,
Prenant et quittant les plus belles.
Ah! disait le grillon, que son sort et le mien
Sont différents! dame Nature
Pour lui fit tout, et pour moi rien.
Je n'ai point de talent, encor moins de figure;
Nul ne prend garde à moi, l'on m'ignore ici bas!
Autant voudrait n'exister pas.
Comme il parlait, dans la prairie
Arrive une troupe d'enfants.
Aussitôt les voilà courans
Après le papillon dont ils ont tous envie:
Chapeau, mouchoirs bonnets, servent à l'attraper.
L'insecte cherche vainement à leur échapper,
Il devient bientôt leur conquête.
L'un le saisit par l'aile, un autre par le corps;
Un troisième survient, et le prend par la tête:
Il ne fallait pas tant d'efforts
Pour déchirer la pauvre bête.
Oh! oh! dit le grillon, je ne suis pas fâché;
Il en coûte trop cher pour briller dans le monde.
Combien je vais aimer ma retraite profonde!
Pour vivre heureux, vivons cachés.
Florian.

Ren du Braque a dit…

Bonsoir Delphine, je pense que ta rentrée n'était pas facile. J'espère que tu vas mieux... Quant à ton prochain billet, je patiente ! :) Le tennis ? Je suis toujours prenant pourvu que ma vieille coude qui craque me permette. Et c'est très bien dit, la gestion du temps révèle nos faiblesses que nous ne savons voir, y compris moi. Je n'en veux à personne... eh pas tout le temps... :) ben, pourvu que je comprenne. Merci de ta visite. A bientôt.

Merci, Colo, pour ce service à domicile, que tu es prompte et habile.

Ren du Braque a dit…

J'ajoute que la gestion du temps est bien impossible si on est atteint d'ennuilitis, autrement dit manque de but...

k.role a dit…

merci pour la fable ! aussi, et pour les vagues de vos vies, leur goût du large, dont je reçois les embruns jusqu'ici..