jeudi 5 août 2010

La grenouille du mont vert

Ce week-end nous avons sauté de Washington, DC et atterri à Manchester, New Hampshire. Ensuite comme deux grenouilles de vacances, nous avons sauté de ville en ville en Nouvelle Angleterre. Nous avons tiré la langue, respiré du bon air de la campagne de nos nez et peau, coassé et sauté de nouveau trouvant le paysage des ruisseaux, des lacs, et des montagnes de plus en plus beau, au fur et à mesure que nous sommes plongé dans l'arrière-pays du Vermont. Notre émerveillement a atteint son comble à la ville à côté du lac Champlain, Burlington, Vermont -- une ville de 40 000 âmes, mais belle, animée, et heureuse.

La ville montait une fête de la musique folklorique. Elle avait une longue rue piétonne au centre de la ville. La rue était bondée, mais pas trop, de gens à tout poil, familles, hippies, vieux, jeunes, jeunes musiciens qui jouaient du violon. Elle avait également un marché en plein air où on peut trouver les produits locaux, fromages, lait, légumes, saucisses et glace. Et bien que la ville fût animée, elle avait une tranquillité. Nous pouvions entendre la silence sous le bruissement rythmé des Vermontois (ou Vermontais ?)

Muet de stupéfaction, nous avons absorbé toute la splendeur de la ville. Nous avons clignoté les yeux, puis nous avons mis nos pattes sur eux pour vérifier que nous n'étions pas perdus dans une rêverie, et puis nous nous sommes mis à nous demander des questions. Comment se fait-il que le Vermont est si beau ? Pourquoi vivons-nous à Washington, DC avec la foule, les prétentieux, les ambitieux, les cultes de l'argent, du pouvoir, de l'influence et de la culture contemporaine ? Pourquoi supportons-nous jour après jour la saleté, la colère, l'impatience tandis que le Vermont est propre, heureux, et patient ? Pourquoi vivons-nous dans la chaleur et l'humidité au même temps qu'il faut subir la froideur et la sécheresse dans nos relations sociales ? Quand trouverions-nous la simplicité ?

Et puis nous nous sommes demandé la question la plus dangereuse, si nous vivions dans le Vermont ? Serait-il le paradis si longtemps souhaité ?

Cette question est si dangereuse pour moi, parce qu'elle met en marche l'imagination, et quand l'imagination est en marche, peu à peu elle s'empare de mon esprit. Maintenant j'erre et saute entre deux étangs : l'un qui m'entoure à DC et qui m'exige de m'insérer dans le travail, et l'autre qui me fait sauter dans le ciel loin au-dessus des lacs, des ruisseaux, des bois verts et des montagnes du Vermont. Au travail, mes rêveries s'écoulent de plus en plus longtemps. Je regarde l'horloge de l'ordinateur, pense au Vermont, et quand j'arrive à sauter encore une fois dans mon bureau, c'est avec horreur que je découvre comment je suis enlisé dans l’éphémère où l'étang réel s'est évaporé.

Comment j'admire les esprits qui savent s'arracher de l'invasion des souhaites incontrôlables et s'installer devant leur ordinateur et travailler. Un jour ! Oh, je ne peux y penser. Je veux juste rester dans le réel. Je me force de faire attention à ce qu'il faut faire. Je ferai attention au train, j'entrai dans la voiture, je ne vais pas penser au Vermont. Je m'installe ici. Ah, mais attend. Qu'est-ce qu'il y a ? Mince ! Il faut me déplacer. Un jeune dont ses jeans ne couvre guère les fesses écoute son baladeur au maximum. Pardonnez-moi, excusez-moi, est-ce que vous pouvez retirer votre pied madame ? Voilà une place, est-ce libre monsieur ? L'homme retire son sac du siège, me toise, et continue à faire du texting au même temps qu'il parle au téléphone. Ben, je m'installe. Je vais sortir mon livre, je vais lire, bien que la coude de mon voisin soit insérée dans mes côtes. Oh, je n'en peux plus ! Je saute !

Voulez-vous me suivre ? Allez avec moi dans le Vermont ! Allez, hop sautez ! Nous y sommes, dans le Vermont. Qu'est-ce qu'il y a ? Rien. Nous sommes encore devant nos écrans. Attendez, je vous cherche un journal, le Free Burlington Press. C'est gratuit et pas seulement voué aux lecteurs et lectrices en quête de divertissements. C'est un vrai journal pour tout le monde et surtout pour les riverains de Burlington dans un pays où la grande majorité des journaux sont sous le joug d'une poignée des corporations qui possèdent notre journalisme.

Voyons, ils ont une ville qui s'appelle Montpelier. J'adore Montpellier ! C'est leur capitale. Pourquoi pas ? Paris est trop, trop stressé. Il faut se détendre, non ? Voyons encore, le journal a des pages actualités, sports, divertissement, photo, opinion, blogues, et LIVING ou société. Exactement, vivons dans le Vermont. Qui sont les Vermontiens ? Et voilà un article intéressant qui révèle un peu de leur habitudes amoureuses. Ils préfèrent le weed dating au speed dating. Que c'est original ! Le weed dating est le speed dating avec les mauvaises herbes. Moi, je pense que mon imagination préfère le speed stating au speed skating (patinage de vitesse). C'est la même chose sauf qu'on saute d'état d'état en voiture.

Mais le weed dating ? Sérieusement. Comment marcherait-il dans le Vermont ? Certainement il faut se débrouiller comme les types là-bas. Est-ce qu'il faut feindre d'être inepte ? « Eh madame, pardonnez-moi, mais est-ce que vous pouvez me prêter une main ? Je pense avoir besoin d'aide, beaucoup d'aide. Peut-être vous pouvez, chez moi ou vous, m'expliquer comment arracher les mauvaises herbes ? » Probablement pas. Les Vermontiginois sauraient en reconnaitre la différence.

Ou juste faire des propos d'une ineptie totale, « Hé ma poule, tu veux aller chez moi ce soir ? »

Très macho, « Je vais vous protéger des mauvaises herbes ! Suivez-moi ! »

Naturaliste et muesli croquant, « Tu sais qu'on peux manger des mauvaises herbes. Je les mets dans mes salades que je récolte de ma terrasse. Tu veux la voir ? »

Très enthousiaste, « J'adore le weed dating ! C'est formidable. Tomber amoureux et arracher des mauvaises herbes au même temps. C'est si bio et naturel ! »

Mystérieux, zen et exotique, « Le weed dating est le ying et yang de notre mère cosmique, ma chère mère à venir. Tu es le centre de mon essence cosmique, bébé. »

Sportif et compétitif, « Je parie que je puisse arracher plus de mauvaises herbes que toi ! Le perdant dois acheter des bières ce soir ! »

Qui fait du compostage, « Ne jettes pas les mauvaises herbes dans la poubelle. Je fais du compostage. Si tu veux, je peux te le faire voir. »

Les tatoués, « J'ai un tatouage des mauvaises herbes sur mes reins. Tu veux le voir ? »

Religieux, « Nous devons arracher tous les mauvaises herbes du jardin du Seigneur. Voulez-vous voir mon jardin ce soir ? »

Drogués, « Hihihihihi, les herbes. J'aime toutes les herbes. Héhé. Hihihi. Chez moi, ce soir ? »

Craintifs, « J'ai peur des mauvaises herbes ! » « Eeek ! » « Tu veux aller chez moi ? C'est une zone sans microbe ni germe ni herbe ! »

Amateurs de la glace, « Ben et Jerry's ne sait rien ! Je fabrique de la glace chez moi. J'adore la glace au parfum des mauvaises herbes. Veux-tu en gouter chez moi ? »

Canadiens anglophones, « How's it going, eh ? There's a lot of weeds here, eh. »

Québécois, « Hé, Ça va, hein ? Il y a beaucoup de mauvaises herbes ici, hein. J'ai de la bière chez moi. Tu veux boire un coup ? »

Baba cool de l'été de l'amour, « J'ai de bonnes herbes dans mon autocaravane, man. Oops, sœur. Tu veux "tune in, turn on et drop out" avec moi ? »

Oh là là. Je suis descendu dans les stéréotypes. Ce n'est pas forcément l'imagination qui a inventé tout cela. Qu'est-ce que je ferais là-bas ? Qu'est-ce que je dirais à Chouchou si nous nous rencontrions dans les champs d'une ferme ? Le soleil couchant, le son des grillons dans l'air, le chant des oiseaux dans les arbres au bord de la route, quelquefois un oiseau chanteur percerait le bourdonnement des insectes et vite une mélancolie descendrait et insérerait dans mon cœur alors que j'arracherais des mauvaises herbes. Je les regarderais dans mes mains couvertes de boue dont l'odeur atteindrait mon nez en même temps que le parfum des mauvaises herbes. Tout d'un coup je verrais Chouchou à une autre rangée de blé. Ébloui de sa beauté champêtre, j'oserais lui dire « Tiens, ma chérie, duz yuz likezee weedz ? Lay mi putz wone in your hair. Zay ar zo beautiful liks zur eyze. »

J'ai travaillé toute la journée en imaginant cette scène si belle et si Vermontonienne. A la table, je lui ai tout répété. Le weed dating, notre rencontre romantique, puis je lui ai dit, « Tu sais, nous ne pouvons pas nous pointer dans le Vermont comme ça. Il faut inventer une histoire. Sinon nous vivrons là-bas, comme nous vivons ici, peu intégrés, mal compris, et totalement oubliés.

Elle y a un instant réfléchi. « Mais tu n'aimes même pas faire du jardinage ! La dernière fois que tu as arraché une mauvaise herbe, tu t'es fait mal au dos. Et c'était depuis combien de temps que tu ne te douche plus ? »

« Oui, mais dans le Vermont on ne se douche pas sauf si dans un ruisseau très froid et fraîche. Comme ça on n'a pas besoin de se doucher. »

« Tu parles ! Mais qui va croire dans cette histoire ? Tes yeux sont si beaux ! Ton accent français en anglais est terrible ! Fais-la plus réaliste. Nous nous sommes rencontrés. Tu t'es penché pour arracher une mauvaise herbe, et tu t'es fait mal au dos. J'ai dû te jeter au fond de ma camionnette. Je suis tombée amoureuse de toi, parce que tu t'es plaint tellement, que j'ai fini par plaindre de toi, moi-même. »

« Ridicule ! Est-ce que tu as une seule fois conduit une camionnette ? Tu ne me jetterais pas dans la camionnette. Tu dirais "Au revoir" et m'y laisserais en rase campagne ! »

« Oui, tu as probablement raison. » Elle a enfin avoué.

« J'ai une idée. Je me plaignais du weed dating, parce que je pensais qu'il était une perte de temps. Pourquoi nous forcer de travailler afin de rencontrer quelqu'un d'autre ? Ensuite, je me suis aperçu d'une grenouille. Je l'ai attrapée dans mes mains et te l'a amenée pour te faire voir. Tu as été pris de panique, ce qui a provoqué la panique chez la grenouille qui a sauté de mes mains et a atterri sur toi. Tu t'es mise à courir à ta camionnette. »

« Et, alors ! Qu'est-ce qui s'est passé après ? »

« Alors, je t'ai suivi. Affolée, tu criait "au secours, au secours !" », j'ai dit. Et ensuite le sourire aux lèvres, j'ai dit, « Ben, j'ai dû la trouver. »

« Ha ha, très drôle. Est-ce que tu vas te doucher, cette semaine, homme de grenouille ? »

« D'accord. »

J'ai quitté la table. Je suis allé en haut pour me doucher. Je me suis demandé si l'eau froide marcherait mieux que l'eau chaude. « Hou là ! C'est froide ! » Après la douche, j'avais sommeil, donc je me suis couché. Chouchou m'a suivi. On a éteint les lampes. Les grillons bourdonnaient dans l'air Washingtonien. Le ruissellement de la pluie battait légèrement les fenêtres. J'ai fermé les yeux et dit « bonne nuit » à Chouchou. J'étais sur le bord de m'endormir quand tout d'un coup Chouchou a dit, « Hé Go, hé ! »

« Qu'est-ce qu'il y a ? »

« Je pense qu'il y a une grenouille dans le lit ! »

J'ai ouvert les yeux rond, « Ah bon ! »

7 commentaires:

Kabotine a dit…

Ton histoire délirante m'a complétement embarquée ! et me voilà souriant derrière mon écran !

Partir en "province" pour nous est de l'ordre du fantasme récurent : à chaque fois que l'on vient en vacances en fait... mais la raison reprend vite le dessus : ici c'est sympas l'été, pendant les vacances, mais au quotidien, toute l'année... non, sans moi, je suis trop citadine pour m'isoler à la campagne trop longtemp... même avec internet !
Là je commence à penser à Paris et à tout ce que je vais y faire dès la rentrée...
La campagne c'est formidable, à doses homéopathiques, et parce que l'on sait que la civiisation citadine nous attend.

Colo a dit…

Imagination débridée, imagination galopante, je te suis, je relis quelques phrases en me grattant le nez, en me marrant sur le fond d'un dilemne sérieux quand même. Ville ou campagne? On peut être seul partout (jubilation et/ou menace), la question n'est pas là.
Pour moi/nous, c'est la campagne, la solitude choisie. Tomates, amandes, olives, and mountains of weeds. Yes. Pas de naturaliste muesli-croquant en vue...j'envoie les poules!

Edmée De Xhavée a dit…

ll faudra que je revienne savourer ton texte car le shopping alimentaire du samedi m'attend (Shop Rite does it right, disent-ils!)

Mais tu m'as ramené sur l'île de La Motte au Vermont, pas loin du Canada. On se baignait dans le lac Champlain et souvent un poisson ou l'autre venait nager entre nos jambes. On avait décidé que c'était toujours le même et l'avait nommé Lucien. On en parle encore, de Lucien...

Le Vermont, c'est splendide, c'est vrai!

Ren du Braque a dit…

Bonjour Kabo. Cette question entre province et ville, j'aimerais bien m'en décider entre Paris et province, mais nous sommes à Washington, DC, une ville mal calquée sur Paris par M. L'Enfant.

Salut Colo. Oui, la campagne. J'ai dit à Chouchou qu'au fond nous nous installions dans le Vermont, nous nous isolerions du monde. Elle a dit que cela lui plairait au moins que l'hiver ne nous y tue pas.

Et te voilà Edmée ! Merci de ton petit mot sur l'île de la Motte. Nous ne l'avons pas vue. Voilà un motif d'y retourner.

Bon après-midi ou soir à vous toutes.

kpointrole a dit…

:-) ça galope ça galope : esprit cheval fou... je pense au dernier film d'Alain RESNAIS : "les herbes folles" ... les mauvaises herbes qui poussent là où le bitume craque, là où nos habitudes de citadins déraillent un peu pour laisser la place à l'imagination, la fantaisie, le rêve... et la nature, notre nature tenterait une percée sous l'étouffante carapace manufacturée de notre modernité.

Delphine a dit…

Ce que j'aime bien dans ton histoire de grenouilles, c'est leur coassement mais aussi la tirade des herbes: excellente! Superbe concurrence à Rostand, le troisième degré en sus! Et pour la campagne, le rêve en moins et le réalisme en plus, nous avons décidé de quitter la ville pour une qualité de vie supérieure et surtout plus saine. Les hôpitaux pour notre Chenapan nous rattachent encore à Bruxelles, mais pour le reste nous faisons un bond de grenouille dès que possible! Amaury a mis dix à me convaincre mais je le suis maintenant à 200% après avoir bien pesé les pour et les contre.

Ren du Braque a dit…

Bonjour K.role et Delphine, nous partageons un rêve de la simplicité et de la nature, mais nous sommes encore liés à la ville. Au moins il existe dans mon esprit une imagination qui se débride quelquefois et se parle en tirades sur les mauvaises herbes. Merci de votre visite.