mercredi 9 juin 2010

La silence d'une mère suisse

The weight of this sad time we must obey;
Speak what we feel, not what we ought to say.
The oldest hath borne most: we that are young
Shall never see so much, nor live so long.

-Roi Lear, Acte 5, Scène III

Ce dimanche, j'attendais en vain. Mes correspondants m'ont planqué là. Pas de conservation, pas d'échange moitié en anglais, moitié en français. Et je voulais parler sur des sujets qui m'intéressaient. Sancho, qu'est-ce qu'il penserait de Culture d'en haut, culture d'en bas ? Est-ce que l'on peut dire « je ne suis pas snob » et garder son sérieux après avoir écouté cette émission ? S et C, qu'est-ce qu'ils penseraient de D.I.Y. Culture ? Serait-il vrai que la culture d'aujourd'hui est plus démocratique qu'avant ? Est-ce qu'on vit dans une époque où tout le monde partage une culture commune ? Ou sommes-nous devenus snobs à notre insu et à notre guise ?

En bref, il y a plus de cent ans aux États-Unis tout le monde adorait Shakespeare, du bas jusqu'en haut. Hamlet, Othello, Romeo et Juliet, tout le monde adorait ces pièces. Les troupes de théâtre n'avaient aucune peur de monter en scène une pièce. Shakespeare était rentable et attirait beaucoup de monde, mais le dessous de cette popularité était que les metteurs en scène n'étaient pas forcément fidèle au texte. Par exemple, à la fin d'une production de Hamlet, Orphelia et lui s'est marié. En revanche, une telle fin aurait dégoûté un bec fin comme moi. Tout le monde doit mourir à la fin. Point barre.

Est-ce qu'on a le droit de réécrire les textes pour satisfaire un public inconstant ? Évidemment pas selon les intellectuels et les aristocrates. Il faut préserver la beauté des textes. Quand ils ont commencé à faire leur propre théâtre, ils ont déchiré le monde culturel en deux. Ils se sont emportés les textes de Shakespeare et ont abandonné les classes populaire à leurs divertissements qui se limitent à la télévision réalité, aux soaps, et aux vidéo drôles de la vie quotidienne.

Quoi faire ? Il faut faire avec. On peut encore essayer d'en parler. Et c'est exactement ce que je voulais faire ce week-end, mais entre l'aller-retour en Pennsylvanie et le manque de temps chez mes correspondants Skype, nous étions pas au rendez-vous.

Heureusement, mon amie Suisse m'a appelé dimanche soir. Elle ne veut parler que sur la vie quotidienne. Elle adore le théâtre, le cinéma, les bouquins. Moi, je n'avais qu'une idée dans ma tête : ce qui s'est passé ce week-end. Après les salutations, comme je suis immédiatement tombé dans le cours de mon trouble. Je cherchais une explication pour la silence de mon oncle et ma grand-mère. Après mon histoire, elle est devenue sérieuse. « Mais j'ai le même problème que votre grand-mère. Est-ce qu'on peut dire la vérité à son enfant ? Elle fait de grandes erreurs dans sa vie. Est-ce que je peux dire la vérité ? »

Qui a une réponse à cette question ? Shakespeare. Roi Lear. Le vieux pauvre roi, qui s'emportait facilement toute sa vie, a décidé de se racheter. Il voulait être bon, un ange, donc il a décidé de partager son royaume entre ses trois filles. Or cette paix et égalité n'étaient qu'une farce. L'écart entre l'illusion et la réalité lui a déchiré. Les deux filles aînés entraient dans son jeu, mais la benjamine lui a dit la vérité. Pour sa peine, Lear l'a bannie. Si elle retournait en Angleterre, elle subirait la peine de mort. Dire la vérité directement, impossible. Surtout pas à un roi qui se déchire mentalement.

Dans un autre trame de la pièce, le bâtard de Gloucester trahit son fils Edgar pour accaparer des bonnes grâces de son père qui est aveugle à la nature perfide de son bâtard et à la haine qu'il a pour le monde légitime. Au fil du drame, Gloucester perd ses yeux « Out, vile jelly ! » Quelle scène monstrueuse. Edgar, qui est banni comme Cordelia, reste dans le pays, mais il se déguise en fou. Edgar rencontre plus tard son père quand il est aveugle, mais il ne lui révèle pas son identité. Pourquoi ? Juste car Shakespeare voulait nous torturait avec cette vérité cachée ?

Dieu merci qu'un autre amateur de théâtre a demandé cette question après la représentation de Roi Lear que j'ai vu il y a un an. L'acteur qui a joué le rôle d'Edgar a dit que le fils de Gloucester a été banni. Il avait peur. Il n'était pas certain que son père lui pardonnerait pour une trahison qu'il n'a pas fait. Tout était mensonge. Comment dire la vérité ? Selon Shakespeare, selon mon oncle et ma grand-mère, selon Edgar on n'a qu'une seule chance de le dire. Le mensonge est comme un monstre terrifiant et la vérité est comme une seule balle dans un arme. Si on tire et manque le cible. Il faut vivre avec le bannissement ou se débrouiller parmi tous les mensonges. C'est ce qu'ont fait les deux sœurs aînées et la plupart du monde.

Est-ce qu'on peut dire la vérité et s'attendre d'un bon changement ? Non. Il faut ou dire et se dire des mensonges ou guetter sa chance et entretemps garder le silence.

Les puritains disaient Mais que votre parole soit: Oui, oui; non, non; car ce qui est de plus vient du mal.. Shakespeare se moquait d'eux. Il pensait qu'ils n'étaient que des hypocrites.

Et comment est-ce qu'on a pensé bon de monter cette pièce de théâtre aux temps de la culture heureusement partagée du bas en haut ? À la fin, Edgar se marie avec Cordelia. Le royaume vit en paix. Chaque illusion est remplacée par une autre. Or dans le texte, Cordelia trouve la mort et Albany dit qu'il faut dire ce qu'on ressent, pas ce que l'on doit dire. Autrement dit, il n'y a pas de vérité. Il n'y a que l'expérience humaine tantôt monstrueuse, tantôt harmonieuse.

Il faut en parler, après, et malgré le snobisme.

Cela conclut, j'espère, ces billets sur ma famille pour l'instant. J'ai encore un billet en tête, et puis je serai...

4 commentaires:

Delphine a dit…

C'est un beau billet sur la vérité et le mensonge Go! Les tragédies de Shakespeare sont porteuses de plus de vérités qu'on ne le pense! Merci

Delphine a dit…

Allo Go, tout va bien? Je m'inquiète de ce long silence auquel vous ne nous avez pas habituée.

Rosette ou Rosie, c'est pareil a dit…

Je te vois tout partout chez moi Go et j'en suis ravie, mais toi, où es-tu ? On s'ennuie de tes billets ! ;)

Ren du Braque a dit…

Merci Delphine et Rosie. Vive Shakespeare ! :)