jeudi 3 juin 2010

On aura ça

Mon oncle est né en 1933 à mes grands-parents, un ouvrier dans une usine et une couturière. En 1950, il a été incorporé dans l'armée pour lutter dans la guerre cornéenne, et puis il est retourné à la maison où il a été élevé. Il n'a jamais marié. Il a travaillé dans une carrière de calcaire jusqu'à l'âge 65 ans. Il n'a jamais quitté ma grand-mère.

Mon père et lui font un drôle de couple. Ils se détestent, mais leur combat est paisible. L'oncle dit que grand-mère aimait mon père plus que lui. Ils sont frères. Ils adorent leur mère à leur guise.

Pendant toute ma vie j'ignore le caractère de mon oncle, parce qu'auprès de mon père il se tait, et de temps en temps il grommelle. Maintenant que nous sommes rentrés dans la chambre, il m'a parlé.

Il est vite allé au bord du lit et a mis sa main sur le visage de grand-mère. « Hé, maman, ça va ? Vous dormez ? » il lui a dit. Il a tourné vers moi, et il m'a embrassé. Je pense que c'était la première fois de ma vie. Puis il a dit « Ah ! elle dort. Et comment vas-tu Go ? Quand est-ce que tu es arrivé ? »

Je lui ai expliqué tout. Grand-mère a bien mangé. Nous avons passé une heure et demie avec elle. On disait qu'elle allait mieux maintenant.

Quand j'ai vu comment l'aide-soignante et l'infirmière ont dû lever le corps pour lui donner à manger et puis ils ont dû l'aider à faire sa toilette dans le lit, j'ai pensé à mon oncle. « Et comment allez-vous ? Vous tenez bon ? Cela doit être dur de s'occuper d'elle ? Vous avez de l'aide ? Peut-être une infirmière ? »

« Je suis seul, tout seul. C'est tout ce que je fais maintenant. Tu vois ? Depuis trois ans, je passe tout le temps à la maison. Lever son corps, ce n'est que poids mort. Trois ans, tout seul. » a-t-il dit la tristesse dans les yeux.

Il m'a parlé d'elle. Nuit et jour il faut travailler, toujours vigilant. Chaque blessure qu'elle a subi lui a fait du mal. Il y a deux semaines elle s'est arrêtée de parler. Il y a une semaine elle a commencé d'aller pire.

Ensuite, il m'a regardé et souri. D'un ton badin et espiègle, il m'a dit, « Je ne te vois plus depuis longtemps ! Qu'est-ce que tu fais à Washington ? Qu'est-ce que tu fais avec toute ton argent ? »

J'ai balbutié des excuses qui n'expliquent rien de mon comportement. Je déteste de dépenser de l'argent.

« Hé hé tu as encore les cheveux longs. Toooiii ! » il m'a dit.

J'ai haussé les épaules en souriant.

« Quel type de voiture est-ce que tu conduis maintenant ? Tu as une voiture ? Tu fais encore du vélo ? Hé hé hé. » Je lui ai parlé des voitures, du métro, de la stress d'aller au bureau en vélo. Ensuite il m'a demandé des questions sur mes relations familiales. J'ai dû lui dire que je m'entends mal avec ma famille. Il m'a dit, « On aura ça. »

Cette locution (You'll have this) est particulière de la région. Il veut dire que la vie n'est pas comme on l'aurait voulue. C'est presque comme la locution française « C'est la vie » mais elle est plus espiègle, plus méchante.

Nous causions comme ça quand mon père et la seconde épouse sont entrées. Ils étaient très surpris de nous voir. Ils m'ont embrassé. J'étais raid et droit. Oncle est allé dans le coin. Elle est allée à grand-mère et lui a longtemps parlé. Tout le monde la regardait, parce qu'elle parle plus fort que nous autres.

« Rus, il faut acheter un lit d'hôpital. Qu'est-ce que tu vas faire avec l'autre lit ? Nous pouvons t'aider. Regarde comment ça marche. Cela marcherait mieux que l'autre. Alsace, nous pouvons lui donner un coup de main, n'est-ce pas ? Oui, nous pouvons vous aider quelques jours par semaine. »

Après chaque question, le regard au sol, oncle grommelait au lieu de dire « Tu parles. »

Père a pris le relève. Il a répété tous les propos déjà dits, puis ils se parlaient entre eux.

A 7 heures l'infirmière de la prochaine équipe est entrée dans la chambre. Elle nous a assené d'une explication longue ce qu'elle avait intention de faire cette nuit pour la patiente, les médicaments, la raison que les médecins utilisent l'insuline, comment elle ne voulait pas accepter d'utiliser de l'insuline, de la condition de la patiente. Elle m'a regardé d'un air vaguement hostile et aimable à la fois. Je ne pouvais distinguer où l'hostilité commençait et l’amabilité terminait. Je l'ai écouté au cas où ce qu'elle disait m'aiderait de comprendre la situation, mais je me sentais agressé. De temps en temps j'ai regardé Chouchou. Elle me faisait signe de sa surprise après qu'elle est sortie.

La seconde a demandé à oncle s'il jardinait encore. Il a dit qu'il a perdu tous ses légumes à cause de la pluie--betteraves, navets, haricots verts, tomates, bettes. Il les a semé dans son potager, et maintenant c'était peine perdue.

« Tu as un jardin Go ? » oncle m'a demandé.

« Oui, mais, nous n'achetons que quelques plants. Vous les semez du grain. Vous allez recommencer ? »

« Non, pourquoi le faire ? »

Après la conversation du jardinage, ma belle-sœur, Guimauve, est entrée dans la chambre. Tout le monde le regardait, parce qu'elle ne parle pas. Elle s'empare de la conversation. Elle connaît tout le monde, même l'infirmière. C'est son bonne amie. Mon oncle, moi et Chouchou nous sommes tus. Les autres parlaient et après cinq minutes oncle m'a serré la main et nous a dit un au revoir sec. Les autres ne lui faisaient aucune attention et continuaient à parler.

Je les observais. Je ne me souviens de rien de leur conversation. J'étais loin de tout. Après une demie heure, j'ai dit à tout le monde que c'était tard. Je voulais retourner à Washington.

En attendant l'ascenseur, Chouchou m'a demandé, « est-ce que tu as vu Guimauve ? »

« Pas ici, attend l'ascenseur. »

Elle me regarde un méchant sourire aux yeux. L'ascenseur arrive et puis elle dit « Elle est devenue obèse ! Oh là là ! Incroyable. Elle n'est pas grosse, elle est obèse. »

« Chouchou. S'il te plaît. Je ne veux pas me rire d'eux. Tu les crois ? Est-ce vrai ? Nous manquons à eux ? à la seconde ? à Guimauve ? »

« Ton père avait les larmes aux yeux, mais qui sait ce qui se passe dans leurs têtes. Ces femmes-là sont toujours prêtes à péter les plombs. Guimauve sera toujours hypocrite. »

Je contemplais la scène. Elle était en effet la proposition de mon père : oublie tout et recommence tout. On va se maquiller, se masquer, et utiliser des logiciels pour corriger les fausses notes. Comme ça on peut être ensemble.

« Est-ce que tu peux accepter ta famille après avoir vu comment ils s'entendent ? Tu veux vivre comme ton oncle parmi eux ? »

« Eh, ben. Sais pas... On aura ça. »

2 commentaires:

Delphine a dit…

Peut-être pas; mais ta grand-mère à certainement besoin de sentir l'harmonie autour d'elle et de lire ton sourire à travers ses paupières closes, Go. Good night!

Ren du Braque a dit…

Bien sûr, cette culpabilité me ronge.