lundi 31 mai 2010

Le regard

Donc c'était trop tard. La maladie a eu raison sur elle. Je l'ai regardée, puis j'ai tourné les yeux à la fenêtre. J'ai regardé Chouchou. Malgré mes craints, je me suis approché du lit, et j'ai mis ma main sur le lit. « Grand-mère ? »

Elle fixe son regard sur moi. La ligne entre ses lèvres est droite, mais au bout gauche de sa bouche la ligne se courbe en bas. Nous nous regardons sans mot dire. Longtemps. Son visage est tout gris. Je cherche la ressemblance entre nos visages. Son nez est celui de mon père. Ses yeux qui clignotent souvent sont bruns comme les miens. Son regard direct, un peu vide, mais actif et sans craint est d'un monde révolu. Qu'est-ce qu'elle veut dire dans son regard ?

Après quelques tentatives de conversation, j'y renonce.

A cinq heures l'infirmière et l'aide-soignante entrent dans la chambre. Je gêne le passage. Je ne sais où aller, mais je ne veux pas quitter la chambre. Enfin je me mets dans le coin avec Chouchou et laisse travailler les deux femmes.

L'infirmière vérifie la liste de médicaments, puis elle lui donne une piqure d'insuline. Elles la manient comme un objet inerte. Elles la fait changer de position. L'infirmière examine ses jambes qui sont couvertes de bleus et de croûtes, met du baume sur les blessures, et puis la recouvre et quitte la chambre.

L'aide-soignante commence à lui aider à manger son dîner. « Bonjour Marie, es-tu prête à manger ? Ce soir nous avons du pizza et du maïs. » Intriguée, Chouchou demande si c'est vraiment du pizza. L'aide-soignante dit qu'il est une purée en forme d'une pizza.

Grand-mère comprend tout. L'aide-soignante commence avec des cuillerées de gâteau de tapioca. Elle ouvre la bouche chaque fois que l'aide-soignante met la cuillère près de sa bouche.

Je suis tellement surpris qu'un « Oh ! » m'échappe. Je commence enfin à sourire.

« Elle aime son gâteau de tapioca. Il va mieux de commencer avec du dessert. Tu aimes ton gâteau de tapioca, n'est-ce pas ? Tu es prête pour la pizza. »

Chouchou se détend et dit, « Nous sommes de Washington, DC. Il est le grand-fils. »

« Vous êtes donc venus de DC aujourd'hui. Elle va mieux aujourd'hui. Hier, elle était très fatiguée. »

« Elle réagit bien au traitement. L'infection, je veux dire, elle va se rétablir ? » j'ai demandé.

« Oh, je ne sais pas. Il faut demander à l'infirmière. Je ne suis que l'aide-soignante. » elle m'a répondu et puis s'est retourné vers la patiente. « Prête pour la pizza ? »

Chouchou, toujours prête à parler de la nourriture notamment quand elle a faim dit, « Cette ville a de très bonnes pizzerias. Chaque fois que nous allons ici, nous mangeons de la pizza. Il est impossible de trouver de la vraie pizza à Washington. »

« Ah ! La pizza que j'adore est le "Pan-pizza" de Pizza Hut. J'aime bien Dominos et CC's pizza. CC's a un buffet dîner à volonté pour seulement 6 dollars. Où est-ce que vous allez ? » elle nous a dit.

« D'habitude, nous allons à la grand-place. Il y a une pizzeria. Je pense qu'elle s'appelle "Alex's pizza". » j'ai dit d'un air incertain.

« Non. Je ne la connais pas. »

« Je pense qu'Alex est un cousin des propriétaires de la pizzeria Scotto's qui se trouve au centre commercial. J'y allais quand j'étais jeune. Ils parlaient italien, jetaient la pâte dans l'air. Leur pizza était parfaite. »

« Je ne connais pas Scotto's. Peut-être vous voulez dire "Jerry and Sal's" ? Je n'y suis allée jamais. » elle m'a dit.

J'ai haussé les épaules. Ils ont dû changer de nom de leur établissement.

Quand grand-mère a terminé son dîner, elle est partie.

Le relève-buste du lit la maintenait débout, mais elle commençait à glisser. J'ai cherché l'infirmière pour demander de l'aide, et vite elle a changé la position du relève-buste. Grand-mère se reposait confortablement.

« Vous allez bien grand-mère ? » Elle m'a regardé. J'ai mis mon bras autour de Chouchou. « Vous voyez, nous sommes encore ensemble. Tout va bien. C'est tout. Nous sommes ensemble et la vie continue. Je travaille et je rentre à la maison. C'est la vie. »

Elle m'a regardé longtemps. Je n'avais plus rien à dire.

« Parle-lui ! » Chouchou m'a dit.

« Non, ça va. Tout va bien. » Nous nous regardions. Je me suis demandé comment elle pouvait continuer comme ça, muette et invalide. Elle commençait à tousser.

« Vous voulez boire quelque chose ? » j'ai mis la paille d'une boisson près de sa bouche. Elle l'a tout bue. Après elle a roté.

« Vous allez donc bien. Vous allez très bien, non ? Vous savez, vous êtes une vraie dure à cuire grand-mère. » Et la ligne de sa bouche qui était toujours courbée en bas s'esquissait un sourire.

Elle a fixé les yeux sur Chouchou.

« Bonjour. Nous allons très bien. Nous sommes heureux. » le regard de grand-mère restait fixé sur elle. « Go, elle me regarde. »

« Si elle te regarde, c'est qu'elle veut te regarder. »

Environs 6 heures elle commençait à s'endormir. Nous avons quitté la chambre. Je me suis pensé que ça y était. Nous lui avons rendu visite sans voir ma famille. Je me sentais soulagé mais je voulais au moins voir mon oncle. Et en attendant l'ascenseur je l'ai vu marcher dans le couloir. Je l'ai appelé. J'ai lu dans ses yeux sa surprise de me voir, puis il nous a fait un geste de le suivre.

Nous sommes rentrés dans la chambre.

4 commentaires:

Delphine a dit…

Silence n'équivaut pas à inerte. La communication a tellement de canaux, n'est-ce-pas?

Kabotine a dit…

C'est terrible de voir nos êtres chers dans cet état... et parfois, un éclair de lucidité qui nous montre qu'ils sont toujours là, sous l'enveloppe décrépie, ils sont là, les mêmes qu'on a toujours connu...

Valérie a dit…

C'est difficile de constater qu'une personne proche ne nous reconnaît plus. J'ai vécu cela également. Bon courage.

Ren du Braque a dit…

Merci. Grand-mère est très courageuse et noble, même dans cet état. Au début j'avais peur, mais maintenant, je pense qu'elle voulait être encore généreuse.