dimanche 23 mai 2010

Le bouche à oreille bouché

Ne pouvant plus patienter, Chouchou m'a demandé, « Si on allait dans cette queue ? Il n'y a personne. Allez ! Utilises ton imagination ! »

Elle avait raison. Notre queue réservée aux personnes munies d'un billet était longue, tandis que l'autre queue était vide. Les autres, en l'écoutant, ont abandonné la queue tête baissée. La guichetière de l'autre côté a eu un moment de surprise et a vite compris l'intention des mutinés.

« Non. Il faut suivre les règles. » je lui ai dit. « D'ailleurs, l'imagination est dangereuse quand on prend le réel pour l'irréel et l'irréel pour le réel. Nous avons du temps. Nous pouvons rester dans notre queue. En revanche, l'imagination nous serait très utile quand il faut apprendre quelque chose. Par exemple, au début, nous sommes ignorant d'un fait ou d'une perspective. Nous butons contre cette nouveauté, et si nous avons l'esprit ouvert et l'imagination active, on pouvons absorber cette nouveauté et ensuite l'écrire dans notre esprit. Or de nos jours nos esprits sont bouchés. On ne peut plus s'entendre. Tu te souviens du piéton absorbé par son téléphone, ipod, objet fétiche quand je voulais tourner à gauche. Il traversait la rue comme il était dans une bulle. Oui, il avait la priorité. Exactement, j'ai eu tort de vouloir passer devant lui, mais comme cycliste, je sais que le signal le plus primordial n'est pas le feu rouge. C'est le regard entre le cycliste et les autres. On voit et lit l'intention de l'autre dans les yeux. On se ralentit, on laisse passer l'autre, ou on accélère, tout selon le regard. Or cette espèce d'homme post-humain était dans sa bulle comme un aristocrate aurait forcé les autres de dégager la piste. Son imagination était bouchée par son objet fétiche. J'ai vu la même chose dans un article du New York Times. Les instituteurs chinois sont aux États-Unis pour enseigner le chinois aux étudiants américains au nom d'échange culturel. Selon l'article, l'instituteur dit que les étudiants américains ont peu de respect pour les instituteurs et qu'en Chine si on enseigne et les étudiants n'en comprennent rien, c'est leur problème. Aux États-Unis si les étudiants n'en comprennent rien, on est obligé de l'enseigner encore une fois. En fait, dans les premières lignes de l'article une institutrice était en train d'expliquer un quiz, mais l'étudiante l'a interrompue. Elle était trop distraite. Son imagination était bouchée. Apprendre, c'est ouvrir les yeux, ouvrir les oreilles, écouter, et comprendre. » J'ai pris une pause et l'ai regardé. « Tu comprends ce que je veux dire ? »

« Quoi ? » elle m'a répondu. Un regard dans les yeux et j'ai vite compris qu'elle plaisantait un peu. Elle était une élève paresseuse dans tous ses cours sauf la musique. Par conséquent, elle n'aime pas mes cours sur l'apprentissage.

Nous prenons nos billets et trouvons nos places. Ce soir nous assistons à un concert. Au programme est les deux concertos de piano de Chopin. C'est triste, mais les seules gens qui assistent aux spectacles de musique classique sont des vieux, des familles qui veulent que leurs enfants jouent de la musique classique et un brassage de personnes des origines variées. J'ai noté des personnes russes, polonais, asiatiques, et juives.

Chopin est de loin mon compositeur favori. Chouchou nous a acheté des billets, parce que un jour je me suis énervé que l'Alliance française ait fait un programme de sa musique avec des artistes qui ont radicalement changé le contexte, la structure et les notes de sa musique. Je lui ai demandé par courriel comment on pouvait massacrer la musique de Chopin comme ça. Dans la publicité de l'événement, on a dit que c'était magnifiquement nouveau. Non, c'était un crime. Pourquoi ne peuvent-il pas composer leur propre musique ? Faut-il copier l'inspiration d'un maître et revendre l'imitation comme innovation ? C'était un outrage.

Elle a vite cherché un concert qui me plairait. Et voilà les billets.

Je ne suis pas musicien. Je jouais de la guitare classique, mais il me faudrait au moins un an d'entrainement sérieux (quatre à six heures par jour) pour développer un sens musical. Ce n'est pas juste pour mettre les doigts sur les cordes et les touches. Il faut choisir le ton, le piano, le forte, le legato, le rubato, et le staccato, le crescendo, le diminuendo, et le decrescendo. Il faut apprendre, absorber, et parler tout ce vocabulaire italien, pour le seul but de transmettre en son une émotion à autrui.

En fait, j'ai passé toute ma vie en écouter de la musique contemporaine banale. C'est bien, c'est amusant, mais l'esprit humain n'y est pas totalement impliqué. C'est un spectacle de sensations, ce qui n'est pas exactement la musique en M majuscule. C'est une petite musique.

Pendant le concert, je me suis imaginé la réaction du public si le pianiste jouait à la même manière de Jerry Lee Lewis ou Little Richards. A ce point, je n'écoutais plus la musique. J'étais dans l'imagination. J'ai pris l'irréel pour le réel. A plusieurs reprises je me suis secoué pour me dégager de mes idées farfelues. J'essayais d'entendre uniquement le son du piano, qui avait un ton grêle, mais au moins c'était le son d'un instrument joué par un être humain dans une salle de concert. Ce serait impossible de noter tout les intentions de son interprétation, mais il me semblait qu'il a choisi exprès les notes qu'il voulait souligner pour le public. Au milieu de toutes les phrases tempétueuses, il a fait résonner des phrases afin qu'une émotion particulière serait comprise.

Après le concert j'ai demandé à Chouchou son avis du concert et en particulier si le pianiste n'avait pas guidé le public à écouter Chopin selon son interprétation. Elle n'a pas compris, donc j'ai ajouté que j'avais du mal à écouter la musique. Maintes pensées ont traversé mon esprit. J'ai dû me forcer à vider mon esprit et à laisser verser la musique dans mes oreilles. Heureusement, le pianiste a souligné les phrases qu'il voulait transmettre. Il aidait le public à comprendre Chopin selon son distillation de l'essence de la musique. De plus, quand j'écoute de la musique enregistrée dans les médias--c'est-à-dire les CDs, les ipods, les téléphones portables, les objets fétiches--je n'entends pas une interprétation aussi prononcée comme celle de ce soir.

Elle a dit qu'on ne peut rien entendre dans les CDs. Son avis m'a surpris, parce que quand elle écoute la musique, elle l'écoute au volume très fort. Je pensais qu'elle entendait ces phrases. Mais maintenant, même une musicienne n'y entend pas grand-chose.

Les CDs sont donc un fac-similé de la musique, une copie de l'activité humaine. La copie, devenue objet fétiche, est sa version post-humaine vidée de son contexte originel. On y met une jolie photo, une identité de l'artiste, une étiquette, un marque et on la vend, mais tout cela détourne l'attention, empêche la transmission de l'émotion, et facilite la formation d'une bulle autour de chaque individu épris d'objets fétiches. Cela nous rend sourds, impassibles et bouchés, tandis que l'industrie culturelle de nos jours nous répète en boucle que ces objets fétiches vont nous libérer. Ils n'ont supprimé que le contexte et facilité un échange très superficiel.

Plus tard, un drôle de question lui est arrivé, « Tu n'écoutes pas la musique ? » Une musicienne n'écoute que la musique. Elle ne laisse pas entrer les distractions dans son esprit.

Je lui ai souri et répondu, « Quoi ? »

7 commentaires:

Delphine a dit…

ren, vous devriez demander l'avis de Mathéo (dans mes liens) qui est un inconditionnel de Chopin et un amoureux et fin connaisseur de la musique!

Ren du Braque a dit…

Merci. J'ai vu son site. Il est un grand amoureux de Chopin et des arts.

Ren du Braque a dit…

J'ai vu que vous ne comprenniez pas pourquoi il s'en prenait contre Mme Sand... Ah c'est un secret parmi les amoureux de Chopin.

Delphine a dit…

vous m'en dites plus?

Ren du Braque a dit…

Alors, d'accord... Je pense que l'histoire va ainsi. Mme Sand a écrit un roman sur un prince, et dans une séance littéraire elle l'a lu en haute voix. Le prince, qui était Chopin en réalité, a été décrit comme un homme capricieux, vaniteux, puéril. Tous les amis de M. Chopin l'ont regardé pour voir s'il se sentait blessé, mais il a souri impassiblement à la lectrice.

Delphine a dit…

Et donc j'aime Chopin et L'écrivain aussi :-)

Ren du Braque a dit…

Quand un couple se sépare, il y a toujours une tentation de prendre parti. Quand on est ami des deux, serait-il mieux de les aimer comme avant leur rupture ?

Au cas où on pourrait passer un peu de temps chez Chopin.