vendredi 28 mai 2010

Théorie et réalité

Hier, c'était de la théorie. Depuis, j'ai heurté contre les réalités. Serait-il vraiment possible de se débloquer des démons ?

« Grand-mère est dans l’hôpital. Elle est déshydratée. Elle est presque sourd. Elle ne parle pas. »

J'ai reçu ce même message deux fois. La première dans un courriel où mon frère était le destinataire et j'étais le destinataire d'une copie de courtoisie de ce courriel. Plus tard, père pensait bien m'envoyer mon propre courriel.

Le soir j'ai dit à Chouchou que j'ai reçu le courriel. Elle était heureuse avant les nouvelles, puis elle s'est tu. « Tu vas parler à ton père ? Tu sais qu'il va détruire ton esprit. La dernière fois, tu as été ébranlé pendant toutes nos vacances. Il les a ruinées et je t'ai dit de ne pas parler à ton père avant les vacances. »

« J'ai eu alors besoin de comprendre, et j'ai besoin de comprendre maintenant. Je pense que je vais bien. Je vais rendre visite à grand-mère. C'est mon rôle. Je l'assume, malgré que père joue à ce jeu d'attente à la mort. Son rôle est père, mais il se contente de passer son temps avec sa femme et avec ses petits-enfants. Il fait ce qu'il veut. »

« Oui, parce qu'il a raison. Il a toujours raison. » Elle s'est renfrongnée. « Si tu lui parles, tu vas être ébranlé, tu vas parler tout le temps de ta famille bizarre, et cela m'affecte aussi. Tes problèmes deviennent les miens. Je ne veux pas les entendre. D'ailleurs nos vacances seront ruinées. »

Elle avait raison, mais je pensais autrement.

« J'irai bien. Je peux m'en occuper. » J'ai fait une pause. « Eh, bien, c'est ce que j'ai dit la dernière fois. »

« Exactement. »

« Tu penses trop à nos vacances. Tu es ma femme. Je suis ton mari. Tes problèmes sont les miens. Les miens sont les tiens. C'est comme ça. Tiens bon. »

« Je suis bonne. Je suis toujours bonne. »

« Sois meilleure. Il le faut. »

Elle s'est tue. « D'accord. »

La dernière fois, mon père était convaincu qu'il pouvait me faire me sentir coupable. Il fallait que j'assumais mon rôle défini à la manière qui lui convenait. Je pensais qu'on allait passer un après-midi ensemble, mais après deux heures où mon père était plutôt distrait, il a commencé.

Nous sommes bloqués sur un seul point. Quels sont nos rôles ? Quel est le rôle d'un père qui a volontairement demandé une annulation du mariage qui a produit ses enfants ? Quel est le rôle d'un fils, qui n'était qu'une accident selon sa mère, à sa famille reconstituée ? Mon père, est-il père ? Suis-je fils ? Quelle est la vérité ?

Cette dernière question me tourmente. Lui, il semble qu'il se rachète vite, trop vite. Quand j'étais jeune, la question était « Quelle est la justice ? » Sa réponse était que la vie est injuste, puis il a ajouté que j'étais trop sensible.

Pas de justice, donc ? Trop sensible ? Toute ma jeunesse je voulais résoudre ces énigmes. Je me suis décidé d'insister à la justice, mais quelquefois je ne pouvais plus garder ma nature sensible. Où il y a de la dureté, je deviens dur. Où il y a de l'esprit ouvert, j'essaie d'être ouvert au bien et au mal, mais malheureusement, il est impossible de nager entre ces deux eaux longtemps. On craquera. Assumer les défauts de quelqu'un d'autre ? C'est le rôle des parents envers leurs enfants, quelquefois c'est le rôle d'un ami ou d'un amant. Mais il y a une limite. Cela ne peut durer tout le temps.

La justice demande de la vérité. Cervantès dit qu'il n'y en a pas. La casque d'or de Mambrino est aussi un bassin d'un barbier. Le Roi Lear ne pouvait voir la vérité. Il voulait partager son royaume à ses enfants selon la profondeur de leur amour. Les deux qui ont menti le plus en ont reçu une moitié. Cordelia, qui a dit la vérité à son père, a été bannie et déshéritée. Hamlet, dont son père a été tué par son oncle qui s'est marié avec sa mère deux mois plus tard, a eu ses ennuis aussi.

Ma vie n'est pas un drame shakespearien, mais la dernière fois j'ai demandé à père : la vérité, c'est quoi ? Parfaitement conforme à sa logique et à sa nature d'être toujours sur la défensive, il a dit : Vérité est émotion.

Je lui ai répondu, « Mère tient à cette logique-là. Tu penses que mère a raison ? Après toutes ces années ? Elle voulait sa propre vérité selon son émotion. Elle voulait exclure tout et vivre toute seule sans personne. Le pire de ses manies était quand elle a construit une vie fantasmée à laquelle la réalité n'avait aucune chance de paraître supportable. Vous deux, vous avez construit votre propre paradis basé sur votre propre vérité et votre propre émotion. Et regardes où on est arrivé. J'ai mon mariage. Nous nous disons la vérité. J'insiste sur la vérité et au bout du compte, cela marche. Ce n'est pas facile, mais cela marche et il marche mieux qu'une illusion. Votre exemple m'a enseigné cela. »

Il s'est fâché, « Ne me parles pas de ta mère. Je ne sais pas la vérité, mais je sais que la tienne est trop inexacte et trop sévère. »

Je n'en pouvais plus. Après une longue pause, je lui ai dit, « Vous avez d'énormes difficultés à dire la vérité. »

Cette chose dont il prétend d'ignorer lui fâche toujours.

Depuis, on ne se parle plus. Hier était le premier jour de trêve.

Et maintenant, grand-mère est dans l’hôpital. Elle va mourir. Quel est mon rôle ? Je suis petit-fils qui ne pouvais plus de son père. Conforme à une logique plus profonde que la mienne, je lui rendrai visite. Conforme à ma logique, je parlerai à père quand il voit que l'oncle d'Hamlet n'est pas le père d'Hamlet qu'il n'est même pas roi. Ou au moins qu'il peut voir que la casque d'or de Mambrino peut être un bassin d'un barbier. Mais, si c'est moi, tout seul, qui dois faire le trajet continu entre les deux versions. Toute ma vie ?

Donne, maldonne. Entente, mésentente. Entendu, malentendu. Qu'est-ce que je voulais dire ? Être meilleur ?

6 commentaires:

Kabotine a dit…

La vie quoi... (avec plus ou moins de distance)

Delphine a dit…

Pourquoi calculer? L'important, n'est-ce pas de vivre en fonction de votre vérité (oups, je vous avais tutoyé par mégarde, vite effacé puis recommencé), celle qui est en accord avec votre conscience et vous apporte la sérénité. Pas nécessairement la joie lumineuse, mais celle qui est en profondeur, celle qui s'accorde avec l'amour de l'autre malgré les malgrés,malgré la mauvaise volonté. Il y a un moment où l'autre baisse la garde et c'est un moment de grâce!

Ren du Braque a dit…

C'est une idée curieuse que la définition d'une vérité qui met en conflit deux âmes qui s'aiment est une situation normale, mais il faut admettre que cette idée est apte.

Pourquoi calculer ? En fait, c'est une question que je me pose, mais je ne suis pas prêt à me sentir stable quand je me sens à la dérive. J'attends aussi le moment où l'autre et moi baissons la garde.

Je ne crois pas qu'il s'agît du mégarde. Nous nous écoutons bien. Veuillez me tutoyer ? Si oui, je vous prie de m'appeler Go. :-)

Delphine a dit…

Ren:je m'adressais à un "proche" en effet. Go comme goéland ou comme Godefroy de Bouillon ?

Ren du Braque a dit…

Si j'étais rusé, je dirais que c'était Go comme goéland, mais en effet, c'est Go comme aller en anglais. Et il faut changer ce sobriquet selon le temps. Par exemple, « Delphine, qu'est-ce que tu fais ? » « J'écris à Go. » Mais si la question était « Qu'est-ce que tu faisais ? », il faudrait écrire « J'écrivais à Went. »

Delphine a dit…

Ca me plait