dimanche 25 avril 2010

La suspension noire

Lorsque des idées échouent, les mots viennent dans très maniable. - Goethe

Et si les mots échouaient aussi ?

Si vous êtes arrivé ici par hasard, vous auriez pu vous tromper d'adresse ou errer en faisant un clic sur le lien « Next Blog ». Une fois arrivé, si vous vous attendiez de lire un texte cohérent, assuré, et bien-fondé, vous découvrirez que ce n'est pas la sûreté, l'assurance et la vérité qui règnent ici. C'est le hasard pur -- beau, confondant, et moqueur.

Si vous êtes venu exprès pour lire des balivernes que j'écris, vous êtes arrivé à pic. Aujourd'hui je vais écrire sur mon incapacité absolue de distinguer les arbres du forêt. C'est que dans mon dernier billet j'ai raconté mon périple de deux semaines de contacter une jeune Parisienne, que j'ai baptisé moi parce que son nom de compte courriel contenait ce pronom personnel. Au début je pensais qu'elle voulait correspondre avec moi et après un échange de coordonnées, il semblait, qu'elle m'évitais comme la peste. Or vendredi matin j'ai découvert que tout ce que j'ai écrit n'était qu'une suite longue et bizarre de malentendus transatlantiques.

Vendredi matin, j'ai enfin dormi plus tard que 4h30, mais après deux nuits sans sommeil, j'étais plus que distrait. J'étais abruti. J'ai allumé l'ordinateur à 6h40. J'ai allumé la machine expresso, donné à manger aux chats, mis au feu de l'avoine, et puis regardé de nouveau l'écran Skype. Moi était là. Enfin ! Sera-t-il possible de former un nous de moi et moi ?

J'ai hésité, tiraillé entre la curiosité et l'embarras du camouflet reçu cette semaine. Si je l'appelais et elle disparaît, serais-je rendu plus braque que d'habitude ? Et s'il y en avait une explication raisonnable ? ou si on oubliait notre début trébuchant ? La question devant moi était la frustration ou la curiosité ? J'ai choisi la curiosité bien sûr. Mais avant de mettre en marche ma nouvelle tentative, j'ai tiré un coup d'expresso. J'en avais certainement besoin.

« Voulez-vous parler aujourd'hui ? Si je le veux ? Oui, bien sûr. Attends un instant. Je vais chercher un café et puis je serai prêt. » lui ai-je écrit.

J'ai eu mon café devant moi, mais je n'en ai pas encore goûté. D'ailleurs je me suis rendu compte de mon état de somnolence. Je n'aurais rien à lui dire. J'ai réfléchi sur des sujets, les malentendus transatlantiques par exemple. J'étais donc armé et prêt pour converser. Allez Go, mais j'ai pris une petite pause. Je voulais entamer mon café comme je le fais chaque matin. Je le regarde d'en haut et j'imagine l'état prochain de mon coeur après l'avoir bu, puis je me dis « tiens, tu commences la journée maintenant. Souviens-toi de te ralentir un peu, au lieu de juger, essaies de comprendre d'abord, observes ce qui t'arrive et le monde qui t'entoure, et surtout n'avale pas d'un seul trait ton café ! »

Distrait, j'ai bu quelques gorgées alors que je pensais, « pourquoi tu attends ? Vas-y ! » J'ai mis en marche l'appel de Skype. Il a sonné une, deux, trois fois. Serait-il possible qu'elle a changé d'avis entre-temps ? Quatre, cinq sons de cloche électronique.

Enfin !

Ah ! Il y a toujours un certain mystère dans un rencontre, à plus forte raison qu'il est fait dans une langue étrangère. Il faut composer des questions simples, mais décalées des conversations quotidiennes. On parle très souvent, trop souvent à mon avis avec ceux qu'on connaît donc les locutions simples sont souvent les plus difficiles à prononcer. On ne demande pas à son époux, « pourquoi est-ce que vous voulez étudier l'anglais ? » En fait, c'est souvent le contraire. On demande « Tiens, pourquoi est-ce que tu ne fais jamais ce que j'aimerais faire ? » A rebours de la vie quotidienne l'étude d'une langue nous oblige de changer nos habitudes. Il faut vouvoyer pour démontrer le respect, demander des questions sur ce que l'on fait au lieu de ce que l'on ne fait pas, et demander des questions qui ne sont pas déguisées en reproches et insinuations. En outre les correspondances y ajoute la patience. Il faut attendre l'occasion de se parler, attendre le bon moment d'aider l'autre, encourager au lieu de décourager, et surtout laisser écouler du temps afin que l'autre révèle lentement ses traits. Et la patience est un animal si rare de nos jours, qu'il faut l'ajouter à la liste des espèces en voie de disparition.

Nous causions en anglais. Je luttais de former des questions cohérentes dans ma langue maternelle. Pour quelque raison inexplicable, j'ai l'habitude de choisir au hasard un tas de mots et les mettre ensemble, comme « Quels sont les raisons que vous ont inspiré de vouloir étudier l'anglais ? » Quand on dit une question pareille à une Parisienne qui n'a pas le temps d'écrire plus qu'un seul mot dans un courriel, c'est un désastre à plus forte raison qu'on la dit vite et peut-être avec des fautes de grammaire aussi.

Comme je disais auparavant, j'étais fatigué. Je parlais comme une personne qui venait de se lever. Mais si moi était aux États-Unis et j'étais en France, j'aurais au moins reconnu que c'était très tôt dans le matin et qu'il fallait boire un café pour se réveiller. Peut-être, même j'aurais reconnu que mon correspondant a dit qu'il ne dormait plus depuis quelques jours. En revanche, moi n'est pas moi. Elle n'en avait aucune idée.

Selon elle, j'avais un accent très fort. J'en étais étourdi. Comment lui expliquer qu'elle s'habituait à l'accent anglais qui pour nous autres américains était un accent particulier. En outre, j'ai eu le vague sentiment que mon identité était dans les mains de quelqu'un qui la maniait comme un enfant bond une balle. Je voulais lui dire que selon mon avis mon accent est plutôt normal, mais je déteste m'identifier selon les normes. J'ai entamé de dire comment mon accent est composé des traces qui m'ont marqué. Une moitié de ma famille est de la Pennsylvanie rurale, l'autre moitié est de la ville de New York. Mon accent n'est ni new-yorkais ni exactement de ma ville natale. Mais l'identifier selon la norme, où est-ce que j'en suis ? Puis elle a dit que je parlais très vite. Ah, cela, désolé. Je peux me ralentir, malgré mon état nerveux.

Et comme ça nous avons dansé notre vals de méconnaissance. Elle cherchait m'identifier d'un seul mot ou d'un seul trait, et j'ai essayé de lui expliquer ma nature multiple et tirée de plusieurs racines. Je chancelais, mais j'avais encore les pieds sur terre. Et ensuite elle m'a planqué au sol. « Etes-vous noir ? »

Je termine mon billet en pleine suspension. Je vous prie d'attendre la suite comme j'ai dû patienter l'occasion de réagir à cette question innocente mais pleine d'incompréhension. En contemplant la signifiance de cette question, essayez de savouer le parfum indélicat de ma, qui est maintenant devenu votre, suspension noire.

1 commentaire:

BeKind DigameTodo a dit…

La suite, la suite !